‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 9 sur 81 · MAUVAISES FARCES ET JEUX INNOCENTS · texte numérisé non relu

MAUVAISES FARCES ET JEUX INNOCENTS

Au mois de décembre 1847, je ne prévoyais guère que je ferais, quelques semaines plus tard, mes débuts sur le théâtre des agitations populaires. A peine étais-je mis au courant de la campagne des banquets réformistes par je ne me rappelle plus quel journal, dont je suivais le romanfeuilleton, le Juif errant d'Eugène Sue.

C'était mon bon camarade d'enfance, Camille, né dans le magasin en face du nôtre, rue d'Orléans, qui l'emportait jcle chez lui. Nous le lisions chaque matin, après déjeuner, dans la promenade d'une heure et demie que nous faisions avec Buissonnière. Celui-ci était demeuré fidèle à ma personne depuis Stanislas, mais il n'entrait jamais à la maison parce que nia mère l'avait pris en grippe.

Sur un quai désert de l'Erdre ou le long de la route de Rennes, quand il ne faisait pas trop froid, et, quand il pleuvait, autour de l'escalier du passage Pommeraye, je faisais tout haut la lecture entre eux deux.

Buissonnière interrompait sans cesse :

— Ce Rodin! comme c'est ça, hein!

Et Camille, en écho, répétait :

— Oui, c'est ça!... A bas les jésuites!

Nous étions très montés contre l'Eglise et ses suppôts, lorsqu'arriva la fête de Noël.

Fort heureusement, ma mère avait été appelée à Paris pour s'entendre avec les principaux fournisseurs de la maisun sur la liquidation de notre commerce : sans quoi

quelque dispute religieuse eût éclaté entre nous. Eugène Sue m'avait surchauffé; je m'étais exaspéré au suprême degré en repassant, avec le bibliothécaire Pécaut, mon histoire du xvi« siècle. Le Grand Théâtre venait de donner les Huguenots et tous trois nous étions allés les entendre. Nous ne faisions que chanter, en chœur discordant, la Bénédiction des poignards, retournée contre les massacreurs de protestants.

Buissonnière cependant n'était pas tragique : l'envie lui passa .par la tête de nous faire souper chez lui la veille de Noël. Quelques verres de bourgogne dissipèrent la mélancolie qui, -depuis quatre mois, étouffait le rire éclatant de ma saine et forte adolescence. Les chansons de Déranger, fredonnées par papa Buissonnière, nous excitèrent, comme il disait, à « aller rigoler le long des églises » et troubler les messes de minuit. A la cathédrale de Saint-Pierre, le scandale des bénitiers remphs d'encre, des robes cousues l'une à l'autre durant l'agenouillement du Sancius et d'une bousculade aux cris : « Voilà le diable! » fut tel que la presse conservatrice jeta les hauts cris. (( On s'attaque à la religion, à Dieu », publiait-elle le lendemain; telle est la conséquence de la propagation des mauvaises doctrines par les romanciers, les banqueteurs, les Eugène Sue, les Odilon Barrot, les Ledru-Rolhn! »

Ma mère revint de Paris, satisfaite des facilités que les créanciers de mon père lui avaient accordées jusqu'à la vente de nos immeubles de Coëx. Elle espérait sauver notre situation.

Notre maison cessa d'être lugubre. Le dimanche soir, nous avions une douzaine de personnes.

Grâce à Camille et à son frère Paul, gamin très anmsant d'une dizaine d'années, nous réussîmes à laisser les vieux autour de la table et à organiser, entre les jeunes, des parties de cache-cache s'étendant de l'appartement à travers les magasins fermés.

Avec nous trois jouaient les deux Poitou, enfants turbulents dès qu'ils s'échappaient des jupes de leur rigide

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 23

aman; le grand Théodore, qui, à dix-huit ans, portait core des collerettes; sa sœur, Euphémie, allongeant, quoiqu'elle eût coiffé sainte Catherine, dans une robe grise écourtée, des formes osseuses qui n'avaient rien de féminin; enfin M"« Rachel, la petite sœur de Louise, récemment chargée du comptoir de la lingerie.

Louise, qui, en personne, dirigeait et surveillait notre jeu, était entrée chez nous au moment même où mon père s'était étabU. Vieille fille et pas belle, elle n'avait pas porté ombrage à ma mère et était devenue la sous-directrice des Dames françaises. Elle avait refusé toutes les propositions que lui avait values son habileté commerciale. Elle se trouvait heureuse d'être arrivée à la tête de notre maison et de rester au cœur de notre famille. M'ayant vu naître, elle me considérait comme son fils ; moi, je l'aimais comme une seconde jnère. Personne ne m'avait plus câliné dans ma premier 0 enfance. En grandissant, je l'avais prise pour confidente intime, toujours disposée à cacher mes peccadilles et à préparer la réalisation des désirs que je n'osais exprimer ni à mon père, ni surtout à ma mère...

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