LES GRANDES NOUVELLES
Les cinq minutes indispensables au changement des chevaux et à la transmission des paquets du facteur rural nous suffirent pour expliquer notre présence au citoyen courrier. Il nous embrassa comme les représentants de Ja jeunesse républicaine en Bretagne et en Vendée. Au lieu de remonter dans son cabriolet, il nous ouvrit le coupé, qui était vide, et s'y installa avec nous.
Les quatre chevaux courant au galop, il nous racontait, tout d'une traite, les trois grandes journées dont il venait d'être témoin, dont même il nous révélait avoir été l'un des acteurs.
Il avait échappé à la fusillade du boulevard des Capucines. Il avait ouvert le feu contre les municipaux sur la place du Palais-Royal. Il s'était glissé des premiers dans le château des Tuileries. Il avait assisté à la dernière séance de la Chambre des députés, participé au choix, par acclamation populaire, des membres du gouvernement provisoire. Il avait entendu Ledru-Rollin et Louis Blanc proclamer la République devant le bas-relief d'Henri IV à l'Hôtel-de-Ville, et Lamartine haranguer les combattants des barricades, place de Grève. C'était lui qui avait introduit Etienne Arago à l'hôtel des Postes et organisé la sortie des grands courriers, pourvus de placards h lancer sur tous les points de la France.
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 31
Nous buvions ses paroles, — nous retenions nos exclamations admiratives de peur qu'il n'eût pas le temps de nous apprendre tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait fait. Certes, ce n'était pas fini quand la voiture s'arrêta h l'octroi de Nantes.
Notre héros ouvre la portière de gauctie. S'adressant aux préposés, il leur jette ces paroles sarcastiques :
— Rien à déclarer, si ce n'est que Louis-Philippe a filé dans un fiacre avec son parapluie, et que bientôt sans doute il n'y aura plus de gabelous... On brûle les barrières de la capitale... Le vin et le gibier entrent sans payer !
De la portière de droite, nous annonçons, nous aussi, les grandes nouvelles à une trentaine de paysans qui attendaient, avec leurs charrettes, leur tour de payer les droits. Ils cessent de nous écouter dès que l'un d'eux a entendu ce qui s'est dit de l'autre côté. Plus d'octrois ! Ils applaudissent frénétiquement et, devant les receveurs interdits, ils passent, carrioles, botes et gens.
Nous, nous avions repris le galop. Les deux, postillons multipliaient les plus brillants claquements de fouet. Le courrier ne jouait plus l'air classique des Puritains ; il exécutait avec un brio frénétique les refrains des chants révolutionnaires, et le Ça ira ! fit trembler les vieux hôtels de l'aristocratie, à notre sortie tempétueuse de la rue Saint-Clément.
Sur la place Saint-Pierre, les bonnes femmes qui reviennent de la messe ou y vont se montrent avec effroi nos drapeaux mouvants ; à l'aspect du rouge, elles se signent.
La grand'rue, bouleversée des cours aux mansardes, évacuait aux fenêtres, sur les portes,- tous ses habitants, ahuris par nos cris ininterrompus :
— Vive la République ! Gloire à Paris ! Il n'y a plus de roi !
D'un bond, la malle-poste saute dans notre rue d'Orléans. Moi, je n'étais pas du côté de ma maison, mais Camille était du côté de la sienne.
Son père, un combattant de Juillet comme avait été mon
père, nous reconnaît. Rassnré sur le sort de son fils qu'il avait cherché toute la nuit, il nous envoie un cordial : (( Bravo, les petits ! )>
La raideur de la rue Crébillon ne calme pas notre élan. Postillons et chevaux étaient enlevés d'enthousiasme. Nous arrivions au triple galop à la porte du grand bureau des postes, faisant une trouée à travers la cohue des bourgeois. Nous nous dressons de toute notre hauteur hors du coupé, triomphant de ceux qui nous avaient humiliés la veille. .
— Votre roi, détrôné ! votre régence, à l'eau ! Nous avons la République, la République, la République ! répétons-nous avec fareur.
Le courrier, tandis que les facteurs enlèvent et déballent les sacs de dépêches, monte sur la voiture. Il réclame le silence en agitant un large papier blanc. Puis il lit, d'une voix qui nous fait penser aux tribuns du Forum, avec une solennité magnifique, la première Proclamation du gouvernement provisoire au peuple français :
« Au nom du peuple français,
« Un gouvernement rétrograde et oligarchique vient d'être renversé par l'héroïsme du peuple de Paris. Ce gouvernement s'est enfui en laissant derrière lui une trace de sang qui lui défend de revenir sur ses pas.
(( Le sang du peuple a coulé comme en Juillet ; mais cette fois ce généreux sang ne sera pas trompé.
(( Un gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et d'urgence par la voix du peuple et des députés des départements dans la séance du 24 février, est investi momentanément du soin d'organiser la victoire nationale.
(( Il est composé de :
(( MM. Dupont (de l'Eure), Lamartine, Crémieux, Ara go (de l'Institut), Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie.
« Ce gouvernement a pour secrétaires :
« MM. Armand Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon et Albert. »
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 33
— Un ouvrier, un simple ouvrier ! explique vivement le lecteur au milieu de murmures timides.
(( Français, reprend le courrier d'un ton d'autant plus émouvant qu'il pleurait en lisant, comme nous en écoutant : Français, donnez au monde l'exemple que Paris a donné à la France ; préparez-vous, par l'ordre et la confiance en vous-mêmes, aux institutions fortes que vous allez être appelés à vous donner.
(( Le gouvernement provisoire veut la République... »
— Vive la République ! répétons-nous, rencontrant pour écho un assez petit groupe, qui a bousculé les chefs ou ieprésentants du haut commerce, et dans lequel nous reconnaissons, Camille, son père, et moi, Buissonnière.
— « Sauf, conlhiue la voix vibrante du courrier' répnhlic.iiii. ratification par le peuple, qui sei\a imnitMlinlcniêiil cdiisulté;
(( LiiJiilé de la nation, formée désormais de toutes les classes de citoyens qui la composent ; le gouvernement de la nation par elle-même ;
(( La libellé, l'égalilé et la fraternité pour principes, le peuple pour devise et mot d'ordre :
(( Voilà le gouvernement démocratique que la France se doit à elle-même et que ses efforts sauront lui assurer. »
Le courrier résume les autres pièces officielles sur la distribution des divers départements niinislériels entre les membres du gouvernement provisoire, sur la dissolution de la Chambre des députés et l'abolition de la Chambre des pairs, ainsi que sur la convocation d'une Assemblée natiouale « aussitôt que le gouvernement aura réglé les mesures d'ordre et de police nécessaires pour le vote de tous les citoyens ».
— Donc, conclut-il, improvisant un commentaire cordial de ce qu'il vient de publier, donc, plus de cens, plus de privilèges ! Nous voici devenus tous électeurs, maîtres des destinées de la patrie !... Citoyens de Nantes, j'ai été de ceux de Paris qui ont brisé le trône, expulsé le roi, anéanti la tyrannie... A Chartres, au Mans, à Angers, dans toutes
les villes que j'ai traversées, on se réjouit de la révolution qui noua rend à tous, sans distinction, nos droits imprescriptibles. Vivent les bleus de Bretagne et de Vendée î
. Nos acclamations redoublent ; mais, les lettres et les journaux distribués, nous ne nous trouvons guère qu'une centaine de républicains décidés.