LA MANIFESTATION DES RAMONEURS
Nous nous rendons au National de V Ouest, dont le rédacteur, le père Mangin, exécré des ultramontains, des légitimistes et des philippistes, portait avec une vaillance infatigable, depuis avant 1830, le drapeau de la démocratie. Il se met à notre tête, avec ses fils Victor et Evariste, jeunes comme nous. Deux petits ramoneurs, tout noirs de suie, passaient. Camille les saisit et les place dans notre rang, pour marquer, dit-îl, l'avènement de l'égalité.
Le long de la Fosse — le grand quai maritime et commercial, promenade alors superbe, dont les arbres séculaires ont été abattus pour laisser pnsser à niveau le chemin de fer de Paris à Saint-Nazaire — nous racolons un assez bon nombre de portefaix et de matelots. Quelquesuns de ceux-ci se jettent dans des canots, traversent la Loire pour nous ramener bientôt les ouvriers des ateliers de construction des îles d'en face.
Dans les quartiers pauvres des ponts et du marché, on bat le rappel, sans ordre. Ce ne sont pas les gardes nationaux qui y répondent, mais des hommes du peuple.
Notre rassemblement remplit l'espace assez large qui s'étend du débarcadère des bateaux à vapeur de Paimbœuf à la Bourse. Nous nous mettons en mouvements dans le meilleur ordre.
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 35
Nous remontons la rue Jean-Jacques, Les- boutiques se ferment devant notre défilé, qui n'a pourtant rien de menaçant, puisque personne n'est armé. Sur la place de la Comédie, nous nous rangeons en cercle. La voix puissante de l'un de nous eniv^me le couplet de la Marseillaise :
Amour sacré de la patrie...
Le refrain est repris par l'ensemble des manifestants, dont la descente, le long de la rue Crébillon, achève d'effarer les boutiquiers :
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ! Marchons, qu'un sang impur, abreuve nos sillons !
Nous passons devant deux armuriers qui attirent notre attention parce qu'ils cassent leurs vitres dans la pose affolée de leurs panneaux. Ils nous font rire ; nous oublions de les piller.
La rue Contrescarpe, vers laquelle Mangin nous dirige, est totalement vide. Tous les magasins sont fermés, toutes les fenêtres closes, quand nous y pénétrons aux cris :
— La République à Paris ! Instituons-la à Nantes ! Guépin ! Guépin !
Le docteur populaire ne tarde pas à se montrer sur son balcon, d'où il nous adresse une harangue — à la papa, selon Buissonnière. Car, au lieu de nous exciter, il prétend nous calmer. Il explique que les paisibles bourgeois de notre ville n'essaieront rien pour la défense de leur roi on. fuite. Quant aux blancs de Bretagne et de Vendée, ils doivent se réjouir autant que nous de la chute de l'usurpateur de 1830.
Guépin fait l'éloge du maire, Ferdinand Favre, un vieux bleu, qui était des volontaires de 1814 et des combattants de Juillet.
— Pour le général, répond le docteur à une interruption, ne redoutez rien de lui ! Il est plutôt avec nous que
contre nous, grommelant contre la paix à tout prix, ne parlant que d'Arcole, d'Austerlitz et de Waterloo... Je vous en donne ma parole! c'est un ami; il ne fera pas tirer sur le peuple, celui-là !
Des bravos éclatent de toutes parts, excepté de notre groupe.
— Sans doute,' si personne ne nous attaque, nous ne demandons qu'à, nous montrer fraternels.
— Très bien ! interrompt Buissonnière, mais pas dupes!
— C'est cela, pas dupes, comme il y a dix-huit ans... Tu te le rappelles, Guépin ? continue le père Mangin. Nous ne voulons pas. qu'on escamote cette révolution-ci, comme l'autre !.,. Tout va bien à Paris, mais tout est-il bien fini?... 11 faut qu'ici, que sur la surface entière de la France, la République soit affirmée !... Il faut que le peuple prenne ses garanties... Viens, avec le peuple, à la préfecture !
— A la préfecture ! répète la foule.
Comme le citoyen Guépin demandait qu'on attendit jusqu'au lendemain les premières décisions du gouvernement provisoire ; comme il nous conseillait de poursuivre simplement, sans nous inquiéter des autorités, dont aucune n'était redoutable, une démonstration prouvant que le peuple nantais donnait à la République son irrésistible adhésion, Buissonnière, Camille e.t moi. Impatientés, nous nous remettions à crier :
— A la préfecture! Assez de phrases; des actes! A la préfecture ! Avec ou sans lui !
— Tu as été, depuis vingt ans, le chef de l'opposition dans l'Ouest, insiste le père Mangin. Tu ne peux pas te dérober à l'honneur d'être aujourd'hui le chef de la révolution. Ton autorité morale est, d'ailleurs, seule capable d'inspirer aux uns une saine crainte, à nous pleine confiance.
— Citoyens, mes amis, réplique le docteur ému ; vous savez bien que je ne recule devant aucun danger. Je suis prêt à tous les devoirs ! Je vais avec vous... Mais je ne prendrai aucune décision, je n'accomplirai aucun acte
avant d'avoir reçu les instructions du gouvernement provisoire... Vive la République une et indivisible !
Nous nous remettons en marche, au Chant du départ, n'ayant plus aux premiers rangs les fameux ramoneurs de Camille. Buissonnière, qui s'était aperçu qu'ils faisaient rire de nous certains spectateurs bourgeois, leur avait donné quelques sous avec leur congé !