‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 19 sur 81 · CONDUITE AUX POLONAIS — DÉMONSTRATION NÈGRE · texte numérisé non relu

CONDUITE AUX POLONAIS — DÉMONSTRATION NÈGRE

Nantes était l'une des villes françaises où depuis 1832, s'étaient établis le plus de réfugiés polonais. Comme leurs compatriotes de Paris, aussitôt la République proclamée, ils s'étaient adressés aux autorités, demandant des secours de route et des armes, afin d'aller soulever leur pays contre les trois puissances co-partageantes, la Russie, la Prusse et l'Autriche.

Au mois d'avril, un groupe de Polonais de notre ville fut mis à même de partir. Ils étaient une trentaine, ayant

revAlu leurs costumes nationaux, quelques-uns portant runiforme des lanciers de la Grande- Armée. Ils emmenaient avec eux un ancien aumônier militaire ayant le ruban rouge à la boutonnière. A leur tête, très décoré, apparaissait un beau vieillard aux longues moustaches blanches, que nous connaissions bien comme directeur du bazar établi sous le grand escalier h jour du passage Pommeraye ; faute de pouvoii- prononcer son nom, nous l'appelions (( le général )>.

Derrière, accompagnant son père, nous contemplions avec envie notre condisciple Ladislas. Nous percions la foule de deux ou trois cents citoyens qui formaitot le cortège, pour l'acclamer. Nous Fobligions à se séparer des langs et à précéder Iriomphalement noire délégation de la jeunesse nantaise.

Tout haul, en marchant, nous lui répétions ces- litanies (les Paroles d'un croq^iaiti, que nr»us savions par cœur et qui s'appliquaient d'une si merveilleuse manière h la circonstance héroïque.

« — Jeune soldat, où vas-tu ?

« — Je vais combatire pour Dieu et les autels de la patrie.

(( — Que tes armes soient bénies, jeune soldat!...

(( — Je vais combattre pour délivrer mes frères de l'oppression, pour briser leurs chaînes et les chaînes du monde.

« Je vais combatire pour rendre à ceux que les oppresseurs ont jetés au fond des cachots l'air qui manque à leur poitrine et la lumière que cherchent leurs yeux...

« Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples * et les empêchent de s'embrasser comme les fils du même père, destinés à vivre unis dans un même amour...

(( — Jeune soldat, où vas-tu ?

(( __ Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu, et une patrie sur la tçrre.

(( — Que tes armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat ! »

Arrivés aux voitures préparées pour les proscrits de notre sœur du Nord, les uns après les autres nous serrons Ladislas entre nos bras. Au moment du départ, chapeaux et casquettes en Fair, nous crions :

— Vive la Pologne!... Vive la République universelle!

Nous avions ri de la manifestation des Bonnets à poil, le 16 mars ; nous avions approuvé la manifestation populaire et internationale du lendemain, sans trop nous inquiéter des germes de division que ces journées avaient fait apparaître et qui allaient se développer. Nous persistions dans la foi de la devise que nous avions ndoptée : (( Union et concorde ! »

Nous prenions pour inventions de rénctionnaiies ce qui s'écrivait sur le club Blanqui, ce qu'on rapportait dos montagnards de Sobrier. Nous n'imnginions pas qu'avant la nomination des représentants à rAsseml)lée souveraine, les vainqueurs de Février fussent assez fous pour rompre l'union des républicains.

Nous suivions en optimistes les ti^avaux de la commission du Luxembourg, dont nous espérions l'accord des ouvriers avec les patrons. Les ateliers nationaux ne nous inspiraient aucune inquiétude. L'enrôlement des jeunes Parisiens dans la garde nationale mobile ne nous semblait pas l'organisation préméditée d'une force répiessive des mouvements populaires ; nous le considérions comme le pii'élude de la levée en masse pour la déli\ i niirf des \)i'nples opprimés.

Les idées générales seules nous saisissaient nu point de nous faire méconnaître, sinon dédaigner, les détails inquiétants de la politique courante. Aussi, rien ne nous passionna davantage que la réalisation de la promesse, faite le 4 mars par le gouvernement provisoire, de reviser les lois impériales et royales qui avaient, dans nos colonies, restauré l'esclavage, aboli par la Convention en

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 61

Nous avions tous les larmes aux yeux en lisant les conclusions du rapport de Victor Schœlcher.

Je me rappelai un jeune nègre, qu'un capitaine de navire avait quelques années auparavant cédé à mon père, et qui, après avoir servi chez nous comme domestique, s'était établi cireur de bottes sur le Port-aux-Vins. Je cours lui annoncer la libération de sa race entière et je le lance à kl recherche de tous les hommes de couleur que .pouvait contenir la ville. Il nous en amène une vingtaine, que nous rangeons deux par deux sous un drapeau, au milieu duquel nous avions collé une copie du décret.

Nous nous étions placés devant et derrière les nègres. Buissonnière avait été choisi pour tête du cortège, en raison de son teint bronzé et de ses cheveux crépus.

Notre promenade le long du quai de la Fosse fait scandale. Les armateurs, les raffineurs et les officiers nous honorent de leurs huées.

— x\nciens marchands d'esclaves ! leur crie Camille indigné.

Nous continuons fièrement notre démonstration, ramassant tous les (( sang-môlé » du port. Beaucoup de marins et d'ouvriers se mettent à la file. Nous nous dirigeons vers la préfecture, où Buissonnière débite la harangue que nous avions délibérée en commun.

Le commissaire de la République nous adresse un long discours sur l'égalité des races humaines, sur la fraternité des peuples et sur l'harmonie universelle, sans distinction de nationalité ou de couleur.

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