‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 21 sur 81 · LES ÉLECTIONS POUR LA CONSTITUANTE · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS POUR LA CONSTITUANTE

La dissolution du « Club des petits » servit au moins à nous rendre intelligibles les discordes civiles envenimées dans les « Clubs des grands. » L'énigmatique journée du 16 avril eut un mauvais retentissement en province. Le cri de « A bas les communistes ! » fat utilisé par les réactionnaires de toute couleur pour mettre en hostilité le peuple des campagnes avec le peuple des villes.

Survint, le 20 avril, — mais déjà trop tard, — cette magnanime explosion d'unité et de fraternité, dont Paris donna le spectacle unique à la France et au monde, dans cette revue de l'armée, de la garde nationale, de la garde mobile et du peuple, qui dura seize heures devant l'Arcde-Triomphe de l'Etoile, sans un seul cri discordant, tous les cœurs enivrés d'enthousiasme.

— N'avoir pas vu cela ! nous redisions-noUs sans cesse en lisant les premières descriptions des journaux ! Le coup de soleil sur la forêt mouvante des baïonnettes ! Les branches de lilas et d'aubépines flottant au haut des fusils ! Et les canons enguirlandés de fleurs tonnant : (( Guerre aux tyrans ! »

Nous courions aux portes des ateliers et des casernes, par les rues, par les places, dans lès cafés et cabarets,

répandre notre admiration révolutionnaire, notre fierté patriotique, notre fanatisme d'union républicaine.

Jusqu'au milieu de la nuit nous suscitions des rassemblements ambulants. Montés sur les marches du Grand Théâtre, accrochés aux grilles de la Bourse, grimpés sur les puits de la Grand'Rue, nous lisions au peuple la dernière proclamation du Gouvernement provisoire, qui venait d'être apportée par le courrier de Paris et ne pouvait encore être affichée.

Le lendemain, dimanche 23 avril, s'ouvraient les urnes du suffrage universel. Ces élections de l'Assemblée nationale constituante, avec quelle impatience nous les avions attendues ! Avec quelle émotion nous les vîmes s'accomplir ! Enfants de seize à vingt ails, éveillés en sursaut, si vite giandis par la révolution de Février, nous étions un peu chagrinés de nous sentir citoyens et de ne pas exercer les droits civiques, faute d'être nés quelques années plus tôt.

Personne n'ariiva plus tôt que nous, les trois inséparables, devant les portes des sections de vote de notre ville natale.

En attendant l'heure du scrutin, nous commentions les innomibrables affiches qui couvraient les murs et jusqu'aux boutiques fermées.

— Défiez-vous ; charbonnait Buissonnière au bas de trois ou quatre professions de foi bleuâtres, signées par des fils d'anciens cheTs vendéens ou par des ex-députés de la Chambre de Louis-Philippe, ou encore par des curés, comme l'abbé Fournier.

Camille faisait remarquer que les noms qui déplaisaient le plus à notre camarade arrivaient tout naturellement à se réunir sur une même hste, tandis que ceux qui nous étaient sympathiques s'éparpillaient en deux, sinon en trois listes rivales.

Je recommençais mon perpétuel discours sur le thème (( Union et Concorde », lorsque retentit le bruit (?'a tambour.

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 67

C'étaient les compagnies de gardes nationaux qui apportaient de la mairie dans les lieux de vote les boîtes closes destinées à recevoir les bulletins.

Nous fûmes assez surpris de la vulgarité des urnes et de l'absence de solennité dans la formation des bureaux de section. Nous attendions des discours, des acclamations, des cortèges. Il y en eut très peu. Nous fûmes scandalisés par l'apparition 'd'un gros personnage, 'qui avait amené deriière lui une demi-douzaine de domestiques et qui, en entrant, leur distribua des bulletins tirés de sa poche.

Avec tristesse nous remarquions des employés qui, aussitôt leur patron parti, se pressaient de jeter les bulletins qu'ils avaient à la mam, en mettaient d'autres dans Turne.

Mais nous ne nous lassions pas d'admirer la gravité de la plupart des ouvriers, qui s'avançaient, leur papier ouvert, et qui, lorsque les scrutateurs leur rappelaient que le vole élait secret, répondaient :

— Qu'est-ce qu© cela nous fait?... Nous sommes le peuple souverain !... Vive la République !

Buissonnière eut, dans l'après-midi, la bonne idée d'emprunter à son père son cabriolet pour nous mener voir comment les choses se passaient à la campagne.

On ne votait pas alors à la commune, mais au clief-lieu de canton. Nous nous dirigeâmes au galop sur Vertou. Nous rencontrions des voitures et carrioles pleines de paysans, le plus souvent ayant avec eux (( monsieur leur maître ». Ils n'étaient pas moins de douze, chantant, non quelque chose de patriotique, mais une gaie chanson vendéenne, dans un long char que traînaient six boeufs aiguillonnés par un vieillard en redingote, avec la croix de Saint-Louis sur la poitrine.

— Eh ! eh ! nous écriâmes-nous en passant, est-ce qu'il repousserait des chouans par ici ? A bas les rois ! Il n'y en aura plus !

^K On nous répliqua :

— Vive la République des honnêtes gens ! Vive Ici propriété ! Vive le bon Dieu !

A rentrée du bourg, notre voiture fut arrêtée par deux files d'électeurs accompagnées de leurs familles. L'une allait voter, l'autre en revenait. Elles portaient chacune le drapeau de la mairie et la bannière de la paroisse. Ehes étaient dirigées par leurs maires et par leurs curés, bras dessus bras dessous.

Nous nous expliquâmes aisément que, comme c'était jour de Pâques, les villageois en fête étaient partis au sortir de la grand'messe, emmenant leur monde pour festoyer après le vote.

— Trop de calotins ! grommelai l Biiissunnière. • — Trop de femmes ! murnmrait Camille.

Moi, je contemplais la foule remuante et bavarde. J'essayais de comprendre si elle avait des opinions ; lesquelles ? mais je n'y réussissais pas.

Nous suivîmes la bande qui montait. Tandis que nos deux camarades attachaient notre cheval devant l'une des auberges de la place, je me hâtai d'aller voir à la mairie comment les paysans votaient.

Les autorités qui les conduisaient les passaient en revue avant de franchir le seuil, ne les laissaient passer que deux par deux, après avoir vérifié s'ils avaient bien leur bulletin dans la main droite. Les votants s'avançaient timidement, baissaient jusqu'à terre leurs chapeaux ronds, ne desserraient qu'avec difficulté leur main pour livrer leur bulletin, plié en huit plutôt qu'en quatre, au monsieur qui le glissait dans la boîte.

Je vis, entre divers groupes de communes, des paysans voter isolément. Ceux-ci prenaient des précautions encore plus minutieuses afin d'assurer le secret de leur vote. J'en remarquai un qui salua des deux mains pour changer de papier dans le fond de son chapeau. Ni à l'intérieur de la mairie, ni dans les groupes sur la place, on n'entendait rien qui eût rapport à la politique.

H n'en était pas de même à l'auberge, où nous entrâm-es

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 69

vider nne houteille, (midis que notre cheval mangeait nn picotin. Les tables à Lancs de bois étaient remplies de gens de Vertou même discutant avec animation. C'est là que, pour la première fois, nous nous aperçûmes de la fatale impopularité des « quarante-cinq centimes », et que nous entrevîmes le danger d'un réveil de la légende napoléonienne.

Camille et Bnissonnière a^'ant poussé à travers le brouhaha rural plusieurs fortes exclamations, on nous remarqua ; nous fûmes bon gré malgré mêlés à la dispute de trois partis différents. Je pris la parole, et je réussis à me faire écouter au moins cinq minutes. J'opposai la suppression de l'impôt du sel à la surcharge de l'impôt foncier, momentanée d'ailleurs, rien que pour sauver l'Etat, la nation, de la banqueroute léguée par la monarchie. J'expliquai que Napoléon était mort à Sainte-Hélène, son fils en Autriche ; que nous n'avions plus besoin ni d'empereur ni de roi, puisque nr»ns étions les maîtres, nous, le peuple souverain !

Excité d'abord par quelques murmures, je m'enivrai des applaudissements. Je conclus par ce cri, que la majorité de l'assistance répéta plusieurs fois :

— Vive la République des paysans !

Page 1