LE SECOND JOUR DU SCRUTIN ET SON RESULTAT
Mon succès oratoire nous rendit très difficile le départ de Vertou. Il nous fallut trinquer avec beaucoup de (( vpais patriotes », remplis d'admiration pour <( ces bons fils de petits bourgeois ». Nous fûmes même, au moment dé la clôture du scrutin, entraînés dans la ronde joyeuse d'un Ça ira! fraternel, obligés de nous laisser embrasser par de grandes filles en coiffe qui ne nous déplaisaient point.
Nous rentrâmes à Nantes au grand galop. Le père Buissonnière, qui avait appris à son fils la conduite du cabriolet et qui était sûr de son cheval, nous attendait sans inquiétude. Il avait, à l'heure habituelle du dîner, fait avertir la famille de Camille et la mienne qu'il nous retenait chez lui. Si bien qu'il put s'égayer, l'excellent vieux, de la primeur de nos impressions électorales, et que, vers dix heures et demie, nous regagnâmes nos domiciles sans remords, presque sans peur d'être grondés.
Je dis « presque » ; car ma mère persistait à détester ces impies de Buissonnière. Heureusement je la trouvai de bonne humeur, en compagnie de Louise et de Mainviel, causant du succès probable de son curé et confesseur. Je flattai son espérance en lui rapportant, ce qui était vrai, que la profession de foi de l'abbé Félix Fournier, très républicaine, lui valait encore plus de voix à la campagne qu'à la ville. Je décrivis avec une certaine pompe le spectacle des processions d'électeurs, bannières au vent, prêtres en tête. Ma mère était ravie à ce point qu'elle omit de me parler de Buissonnière.
Elle raillait un peu Mainviel de sa peur du suffrage universel, Le teneur de livres reconnaissait que « la populace )) usait du droit de vote, qui lui avait été accordé (( follement », avec un ordre et une (( décence » inespérés.
— Avez-vous voté ? lui demandai-je.
— Comment donc ! Des premiers !
— Vous n'étiez pas électeur sous Louis-Philippe. Vous l'êtes grâce à la République. En êtes-vous mécontent ?
— Non, certes ; j'en suis fier !
— Les autres aussi. Voilà pourquoi les plus humbles des ouvriers et des paysans vous ont fait admirer aujourd'hui dans un calme merveilleux la majesté du peuple souverain !
Cette belle phrase, largement débitée, éblouit Louise :
— Quel JDon représentant ferait notre Félicien... s'il avait l'âge ! s'écria-t-elle.
En attendant, le lundi de Pâques, comme le scrutin res-
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 71
tait ouvert jusqu'au soir, nous continuâmes, suivis de plusieurs autres camarades, à nous attribuer un rôle que je qualifiai u d'éclaireurs des électeurs, faute de Fêtre ».
Nous parcourions les quartiers populeux, ramassant les citoyens attardés dans les débits de boissons ; soutenant, portant au besoin les infirmes jusqu'à la porte des sections.
Nous demandions de temps à autre aux passants :
— Avez-vous voté?
Il y en eut qui nous répondirent :
— Kst-ce que cela me regarde ? A quoi cela me sert-il ? Ob ! ces indifférents ! Comme nous les traitions ! Camille
en compta bien dix à qui nous fîmes honte, qui furent décidés par nous à exercer leur droit, à remplir leur devoir.
Certains s'excusaient, en termes d'une modestie navrante, sur ce qu'ils ne connaissaient rien de rien, ne savaient ni lire ni écrire. Ils se défiaient des papiers imprimés. Ils craignaient de voter contre leur sentiment propre ou contre le bien de tout le monde. Ces ignorants indépendants m'ont ouvert l'esprit sur Timmense péril de livrer à l'ignorance, presque toujours serve ou si facile à asservir, le présent et l'avenir de notre République.
Est-ce qu'il n'aurait pas été aussi juste que politique, après avoir proclamé dans le même décret le suffrage universel et Finstruction universelle en droit, de déterminer en fait le développement du suffrage suivant le progrès de Finstruction, et, pour commencer, de n'admettre à voter que les citoyens sachant au moins lire?
Que n'y eut-il, dans toutes les villes et villages de notre France, en ces journées des 23 et 24 avril, — plus tard en la journée désastreuse du 10 décembre 1848, — de jeunes apôtres comme nous, se présentant comme lecteurs et secrétaires aux illettrés!
Cet office de salut public, nous le remplissions avec autant de probité que de zèle. Nous n'avons mis dans aucune main un bulletin exprimant le contraire de l'opinion de l'électeur qui nous honorait de sa confiance. Sur
une réclamation qui lui fut adressée, Buissonnière inscrivit le nom de Tabbé Fournier qu'il exécrait.
Lorsque nous étions rendus par l'électeur absolumenl libres de fournir notre liste à nous, nous la fabriquions de notre plus belle écriture, opérant, par l'élimination des candidats qui nous semblaient secondaires, sans considération des antipathies ou des sympathies qu'ils pouvaient nous inspirer, une fusion des divers éléments républicains, dont nous sentions l'accord indispensable à la fondation de la République.
Je ne me rappelle pas quelle était la liste idéale que nous fîmes ainsi déposer dans les boîtes à une cinquantaine d'exemplaires. Mais je suis bien sûr que ce n'est pas elle qui sortit des urnes populaires du département de la Loire-Inférieure.
Oh! certes, nous n'étions pas fiers de nos compatriotes le jour où leurs élus furent solennellement proclamés à la mairie! En majorité des revenants des guerres vendéennes et des curés pour fonder la République démocratique!...
Le compte rendu de la première séance de l'Assemblée constituante, le 4 mai, vint assez vite calmer notre désespoir. L'acclamation de la République, dix-sept fois réitérée sans protestation aucune, et répétée du haut des marches du Palais-Bourbon devant le peuple de Paris, étonna le monde entier et ravit d'espérances infinies les plus froides cités.