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LE QUINZE-MAI ET L'INSURRECTION DE JUIN

Toujours belliqueux, nous attendions de l'Assemblée nationale le défi aux tyrans et l'appel aux peuples, dont le gouvernement provisoire ne s'était pas cru le droit de

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preiidie la responsabilité. Nous nous remettions à crier avec nos fières de Paris : Vive la Pologne!

Soudain, qu'apprenons-nous?

La manifestation pour ia Pologne a tourné en invasion de l'Assemblée nationale!

Un clubiste obscur, Huber, l'a déclarée dissoute!

Les insurgés ont essa^^é d'instituer à THÔtel-die- Ville un Comité de salut public comprenant Blanqui, Raspail, Barbes, Albert, Louis Blanc !

L'ordre a été rétabli sans effusion de sang, l'Assemblée a repris le cours de ses séances le soir même !

Après les dépêches arrivent les récits et commentaires des journaux. Plus nous lisons, plus nous discutons, moins nous comprenons cette folle journée.

Notre éblouissement du 4 mai est dissipé; nous tombons dans rinquiétude la plus sombre.

Notre optimisme essaye en vain de se" reprendre, le 21 mai, à la fête de la Concorde, et le 3 juin, au rejet de Iniitoi isation de poursuite déposée contre Louis Blanc.

Nous ne nous expliquons pas les élections complémentaires parisiennes où, avec Caussidière, Lagrange, Proudhon, Pierre Leroux, passent Thiers et Cliangarnier, Victor lîugo et Louis Bonaparte ! Nous sommes stupéfaits de voir l'Assemblée nationale déclarer que ce Louis Bonaparte, — nommé en môme temps par trois départements, — est admissible quoique prince ou prétendant; et cela sur un discours de Louis Blanc lui-même contre toute loi d'exclusion et de proscription, malgré la dénonciation formelle du complot bonapartiste par le clairvoyant Lamartine !

Ce complot, nous le voyons s'ourdir sous nos propres yeux, puisque à Nantes on commence à crier : Vive l'empereur î puisque, dans les campagnes environnantes, nous entendons les paysans se répéter à l'oreille :

— L'empereur n'est pas mort!... Il revient d'Angleterre avec trois navires pleins d'or pour empêcher la banqueroute et nous rembourser les 45 centimes.

Nos contrées sont inondées de petits journaux tels que

le Napoléon républicain, pour les ouvriers des villes, socialiste el impérialiste à la fois ; tels que le Lampion, qui inventa de si abominables calomnies contres les républicains en vue, depuis (( la purée d'ananas des dîners de THÔtel-de-Ville » jusqu'aux <( bons pour trois caves du faubourg Saint-Germain ! »

Les agents de la réaction savaient accommoder à la naïveté rurale les plus odieuses insinuations. Nous entendions brailler au marché :

— Faut-il se laisser gouverner par des garces qui n'ont pas de nom de famille... des La Martine et des Marie!

Du grotesque nous roulions dans l'atroce. Nous ne discutions plus entre compatriotes et amis, nous nous disputions, nous nous battions. Il passait, par les rues, des bandes d'ouvriers sans ouvrage, menaçants. Dans la nuit, il se faisait des démonstrations tapageuses à la cure de Saint-Nicolas et à l'évêché. Car chez nous on accusait, et justement, l'esprit clérical de souffler la lempéte.

N'est-ce pas, en effet, l'orateur du parti des prêtres, M. de Falloux, qui détermina la brusque dissolution des ateliers nationaux et jeta sur le pavé de la capitale cent mille travailleurs exigeant (( du pain ou du plomb ? »

Des premières barricades de Juin n'enlendit-on pas sortir le cri de (( Vive l'empereur? »

Deux des condamnés pour l'assassinat du général Bréa n'étaient-ils pas des agents bonapartistes, Lahr et Luc ?

La note du chef de la sûreté générale à la préfecture de police, Panisse, insérée dans le rapport de Quentin-Bauchard, partage en sept catégories le personnel de l'insurrection : beaucoup d'ouvriers sans travail, des révolutionnaires probes et des utopistes, puis des légitimistes, des bonapartistes et des orléanistes, enfin l'écume sociale, les forçats et bandits (( voués par instinct au vol et au pillage ».

D'après quoi l'on se rend compte de l'indécision dans laquelle demeurèrent les républicains les plus avancés

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d'alors, et jusqu'à des socialistes stupéfaits devant « la sublime horreur de la canonnade ! »

Contre qui, pour qui être? se demandaient, durant l'exécraible lutte, nos consciences de jeunes amants platoniques d'une République d'harmonie universelle ?

Les premières dépêches sur l'insurrection contenaient un appel aux gardes nationales des départements,

Nantes étant à cent lieues de Paris et le chemin de fer ne commençant qu'à Tours, notre garde nationale ne pouvait guère voler à temps au secours de la capitale. Néanmoins un bureau d'enrôlements volontaires fut ouvert à la mairie.

Nous nous y présentâmes une dizaine de notre groupe, dont étaient Camille, Buissonnière, Leveau, et moi, avec Jules Vallès à qui son escapade du club de la gendarmerie avait été pardonnée.

— Et que voulez-vous aller faire à Paris ? nous demandet-on avec une assez dédaigneuse curiosité. .

Je réponds au nom de tous :

— Nous battre pour sauver la République !

— Laquelle ?

Je ne savais que dire. Leveau s'écrie, irrité :

— Comme s'il y en avait plusieurs !

— 11 n'y en a qu'une, ajoute précipitamment le petit Jules, celle du peuple... Vive le peuple de Paris !

L'adjoint enrôleur et les très bourgeois gardes nationaux qui l'entourent vomissent des torrents d'injures contre ces canailles de Parisiens et contre nous autres gamins, qui avons bien l'air de pactiser avec les criminels.

— Criminels vous-mêmes, s'obstine à répliquer Vallès. On nous aurait jetés au poste, si heureusement le père

de Camille, officier, qui était de garde, n'avait répondu de nous. On se contenta de nous pousser hors de la mairie, de nous envoyer nous faire fusiller ailleurs.

Le petit Jules, exaspéré; proposait d'aller ameuter les ouvriers, et mettre obstacle au départ des ennemis de Paris.

Buissonnière nous détourna de cette aventure. Noii?^ nous contentâmes d'assister, sur te quai en face du cli;V teau, au départ du bateau à vapeur des premiers volontaires. Ceux-ci étaient à peine assez nombreux pour couvrir le pont du bateau, mais ils se faisaient aisément reconnaître par leurs costumes, pour les fils de l'aristocratie légitimiste. Un bataillon entier de bourgeois ordinaires les escortait avec le drapeau et la musique. Le quai était rempli d'une foule qui manifestait tumultueusement des sentim 3nts divers.

D'un côté l'on criait ;.

— A bas les communistes !... Guerre aux partageux !... Vivent les défenseurs de la société !^. Victoire à l'ordre !

De l'autre côté :

— Vive le peuple ! Vive Paris 1 A bas les aristos ! A bas les calotins ! A bas les exploiteurs !... Avivent les ouvriers !

Nous enlendîmes les plus furibondes exclamations :

— ■ A l'eau les blancs!... A Teau les bleus!... Victoire aux rouges !... Vive l'insurrection parisienne !...

C'était Vallès qui les poussait.

Buissonnière se hâta de le faire taire. On murminait autour de nous, on parlait d'agents provocateurs.

Nous eûmes la bonne inspiration d'acclamer de toutes nos voix ce à quoi personne ne paraissait plus penser :

— Vive la République !

Deux jours de suite des scènes du môme genre se reproduisirent au même lieu. Le troisième départ fut décommandé. Paris n'avait plus besoin de la province. L'ordre était rétabli.

PEUP ET RÉACTION

On ne connaissait pas encore l'issue de la bataille quand je rencontrai, arrivant de la capitale, le brave courrier de

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lu poste à qui nous devions la première nouvelle de la République proclamée et notre fameuse rentrée de Février.

Sa bonne face rubiconde était devenue pâle à faire peur. Lui si gai, si comnmnicatif, il refusait de répondre un seul mot aux questions que cent personnes ' lui adressaient tandis qu'il livrait les sacs de lettres.

Saisissairt au passage ma main tendue vers lui, il me dit tout bas :

— Attends-moi, petit; nous avons à causer!

Cinq minutes plus tard, il sortait de la poste et m'ennnenait au café voisin, où il déjeunait.

11 me décrivit, avec des sanglots dans la ^ oix, la pi'ise du Panthéon et le dégagement de la rive gauche de la Seine, pa]' laquelle il était sorti de Paris.

— Ah! connue on s'est battu! s'écriait-il. Tous des héros! ceux de devant et ceux de derrière les barricades!... Notre Guinard et ses canonniers patriotes!... Et l'armée! Quatre ou cinq généraux tués!... Et les insurgés!... Sur la dernière défense de la route d'Itahe, étendu tout de son long sur le drapeau rouge, la poitrine ouverte, j'ai reconnu un compagnon des Droits de l'homme, un frère, mon meilleur ami!... Quelle saignée!... Plus qu'il n'en fallait pour répubUcaniser l'Europe entière!... Trop, pour qu'il reste assez de sang républicain à notre malheureuse République!

— Alors tout est perdu, interrompis- je.

— Peut-être pas. L'Assemblée a renversé la commission executive, mais elle a conféré la dictature au général Cavaignac... C'est le frère de Godefroy, le plus sohde d'entre nous, quand nous conspirions contre la monarchie... C'est un républicain sûr; il empêchera, espérons-le, les jésuites et les bonapartistes de profiter de la guerre sociale qu'ils ont réussi à déchaîner.

— Mais si l'insurrection était victorieuse?

— Que la lutte se prolonge une semaine, et l'on va voir se ruer en masse contre Paris, après les gardes nationaux, les paysans... Le mouvement est lancé. La terreur est universelle. Partout on se lève contre les prétendus parta-

geux, avec des haines féroces... Je suis épouvanté de ce que je viens de voir et d'entendre à travers cent lieues... Oh ! le coup a été monté de main de maître... Les premiers des conspirateurs, ces jésuites! Et comme ils ont bien choisi leur homme, le petit neveu du grand Napoléon!...

— Il serait possible?

— C'est certain. On en a la preuve au ministère de la guerre... Notre directeur des postes, Etienne Arago, a vu, dans les mains du colonel Charras, une lettre au général Rapatel, dans laquelle, à l'instant où commençait l'insurrection, Napoléon-Louis Bonaparte écrivait" :

(( Général, je connais vos sentiments pour ma famille. Si les événements qui se préparent tournent dans un sens qui lui soit favorable, vous êtes ministre de la guerre. »

Le conducteur des Messageries nationales qui, sur la place Royale, annonça publiquement la fin de la bataille, était un réactionnaire enragé. Par lui furent répandues chez nous les abominables fausses nouvelles des fontaines empoisonnées, des cartouches à pointe de cuivre et mâchées, des mobiles sciés en deux!

Comme il parlait, un grand ouvrier mécanicien, noirci de charbon, d'une voix frémissante, cria :

— Tu mens! tu mens!... Massacrez-nous!... N'insultez pas les vaincus!

Nous étions auprès de l'ouvrier, et saisis de la môme indignation. Nous lui fîmes un rempart de nos corps devant la terrible poussée d'une foule de peureux furieux. Il put se sauver, mais nous eussions été écharpés si nous étions revenus entendre le conducteur qui racontait, comme s'il y avait assisté, le massacre du général de Bréa à la barrière Fontainebleau, la mort de l'archevêque de Paris, place de la Bastille, sur la première barricade du faubourg Saint- Antoine.

Le général de Bréa, durant de longues années en garnison à Nantes, n'y avait pas laissé des souvenirs bien sérieux. C'était un assez vieil officier d'état-major, prolongeant sa jeunesse avec un peu trop de fracas. Camille et

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moi et tous les habitants de la rue d'Orléans l'avions vu et entendu, plutôt deux fois par jour qu'une, caracoler devant le magasin de la belle M^^^ Foissier, qui ne manquait jamais, lorsqu'il passait, de déployer sur sa porte ses charmes opulents. La réaction nantaise ne manqua pas de faire, dans la cathédrale, à ce héros inattendu, des funérailles qui prirent le caractère le plus antirépublicain.

Une lettre du vicaire général de l'archevêque de Paris, l'abbé Jacquemet, vint inutilement, dès le 26 juin, attester que, Mgr Alïre (( n'avait pas été frappé par ceux qui défendfiient les barricades ». Cette mort admirable du prélat qui s'était présenté entre les combattants, pour leur faire déposer Tes armes au nom de la fraternité chrétienne, devint tout de suite une légende haineusement exploitée.

En ce qui me concerne, ce néfaste incident des journées de Juin me rendit la vie douloureuse dans ma famille.

Du coup, ma mère avait perdu ses illusions républicaines. Mainviel, en lui rapportant chaque soir les infamies, dont les feuilles réactionnaires étaient pleines, ne coopéra pas peu à mettre ses opinions en hostilité incessante avec les miennes. Déplorant la guerre civile et ses suites, je n'aurais demandé qu'à me taire, chez moi. Mais on ne causait que politique; on citait des faits qui me paraissaient si faux, on émettait des idées que je jugeais si absurdes, que je ne pouvais pas m'empêcher de protester avec colère. Ma mère étant aussi vive et aussi entêtée que moi, les discussions devenaient des scènes; plus d'un soir nous sommes rentrés dans nos chambres sans nous embrasser.

Un matin, à déjeuner, je dis résolument ;

— Chère maman, nous ne nous entendons pas. Aimonsnous tout de même!... Ne discutons plus!... J'ai énormément à travaiUer pour passer l'examen auquel je me prépare... Je ne puis rien faire quand je suis fâché avec toi.

Elle pleura. La bonne Louise intervenant, il fut conclu une trêve, d'après laquelle la politique était interdite à tout le monde, y compris Mainviel. Du reste, j'évitais de prolonger les repas. L'après-midi du dimanche, sous un pré-

texte ou sous un autre, je me dérobais aux promenades de famille. J'allais avec Camille Buissonnière et quelquefois Leveau, faire des excursions à pied, en canot, en voiture.

Mais ces longues courses, au lieu de nous égayer, achevaient de nous désespérer. Elles nous firent constater par nous-mêmes l'immensité .de l'effroi répandu dans les campagnes, à la suite de l'insurrection parisienne.

Nous avons vu au milieu du mois de juillet, des paysans monter la garde autour de leurs champs, le fusil de chasse armé, la fourche dressée contre les partageux. Dès qu'un homme à mine d'ouvrier apparaissait à l'entrée d'un village, les femmes elles-mêmes se précipitaient sur lui, le menaient à la mairie montrer ses papiers. Si le malheureux ne se trouvait pas absolument en règle, on l'enfermait n'importe où, jusqu'à l'arrivée des gendarmes.

Le paisible passage d'un groupe de cinq ou six compagnons, allant d'une ville à l'autre chercher de l'ouvrage, provoquait la levée en masse d'un bourg; au moindre mot mal interprété, ces (( suspects » étaient maltraités, surtout s'ils laissaient entendre qu'ils venaient de Paris?

Dans cette même auberge de Vertou, où j'avais obtenu mon premier succès oratoire le 23 avril, on nous pria, un dimanche de juillet, de partir vite, la présence des (( petits rouges » étant signalée. On lança quelques pierres au passage de notre cabriolet; le long de la route, nous entendîmes crier : Vive Napoléon!

— Voilà où en est ta République des paysans! dit Buissonnière.

— Et notre République des ouvriers, noyée dans le sang! reprit Camille.

— Trop propriétaires, les paysans, raisonne notre aîné Leveau; et pas associés, les ouvriers!... Deux peuples ennemis!... Il faut étudier les questions sociales.

— Et, conclus-je, nous hâter de devenir des hommes pour défendre la République.

Le fait est que nos pauvres petites têtes d'adolescents

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humanitaires ont été littéralennent brisées par le canon de juin 1848, et nos cœurs, pour la vie entière, troublés par le fratricide national.

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