‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 24 sur 81 · TOUT A L ETUDE · texte numérisé non relu

TOUT A L ETUDE

Il y avait, dans la seconde quinzaine du mois d'août, une session d'examens pour le baccalauréat es lettres à l'Académie de Rennes. Ma mère craignait que, dérangé comme je l'avais été par la politique, je ne fusse pas prêt. Elle me proposa de ne passer qu'à la session suivante, après les vacances, au lieu de m'exposer étourdiment à un échec.

— La vente des biens de ton père, qui devait avoir lieu au mois de juin, a été ajournée de nouveau, en raison des événements, jusqu'au 15 septembre. De quelque manière que tournent nos déplorables affaires, la liquidation nous laissera comme nous sommes jusqu'à la fin de l'année. Par conséquent, rien ne presse, m'exphqua-t-elle.

— Je te remercie de m'offrir un délai, répondis-je, permets-moi de ne l'accepter que si MM. Nolo et Pécaut me déconseillent de me présenter tout de suite.

Le professeur de mathématiques avait pleine confiance

en son élève. Malgré les agitations des cinq derniers mois,

,je n'avais, de ses leçons du dimanche matin, manqué que

|celles qu'il s'était vu lui-même obligé de remettre à un

lutre jour. Avec courage et persévérance, j'avais triomphé

le ma répulsion pour les études scientifiques, dont il com-

lençait à me faire comprendre le haut intérêt.

Il approuva ma résolution d'en finir au plus vite, mais

il réclama toutes mes matinées du mois précédant

l'examen pour repasser avec lui l'arithmétique, la géo-

métrie, les premières notions de Falgèbre et l'histoire naturelle.

Quant au bon vieux bibliothécaire, il était de son côté sûr de deux choses : de la méthode Jacotot et de mon aplomb. Se mettant à ma disposition, tous les jours de la semaine le dimanche excepté, entre, midi et trois heures, il me donna à traduire de vive voix, livre ouvert, des passages tirés au hasard de n'importe quel auteur latin ou grec. Il prit la peine de m'interroger sur l'histoire, la littérature, la philosophie, pour me convaincre qu'il m'en avait fait apprendre, suivant son système : (( Tout est dans tout », beaucoup plus que les examinateurs ne pouvaient m'en demander.

Durant la dernière semaine du mois de juillet et les deux premières d'août, j'oubliai la politique et négligeai l'amitié. Je travaillais en moyenne quinze heures par jour.

La veille de l'Assomption, comme on souhaitait la fêle à ma mère, qui avait choisi pour patronne Marie, mère de Dieu, quoiqu'elle eût pour prénom habituel Eugénie, je lui dis en lui présentant mon bouquet :

— C'est après-demain que je pars pour Rennes; dans quatre jours je reviendrai... bachelier!

— Nous ne pouvons rien nous souhaiter de plus heureux au milieu de nos malheurs, répondit- elle; j'irai avec toi!

J'aurais préféré faire le voyage seul. Je redoutais des discussions rehgieuses ou politiques, venant me troubler au moment décisif. Mes craintes redoublèrent en voyant l'intérieur et l'impériale de la dihgence remplis de séminaristes. Pour comble de mauvaise chance je rencontrai, montant avec nous dans le coupé, un ancien condisciple du dévot pensionnat Saint-Stanislas.

Ce futur officier des zouaves pontificaux, bien qu'im peu plus âgé que moi, n'était pas encore devenu sérieux. Peutêtre aussi était-il déjà assez élégamment élevé pour savoir qu'on ne doit parler que de riens devant les dames. 11 portait un charmant costume, tout entier gris perle, jus-

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 83

qu'au chapeau, et des gants de même couleur. Ma mère était joyeuse qu'il m'eût le premier reconnu ; l'acceptation par lui de ma poignée de main sans gant l'émut presque. Il acheva de conquérir son admiration par la parfaite galanterie avec laquelle il lui ménagea toutes ses aises dans le meilleur coin, en la prenant pour... ma sœur.

Elle n'avait, ffn effet, que trente-six ans et paraissait beaucoup plus jeune. Comme elle avait été et était encore fort jolie, l'erreur était pardonnable. Je lui laissai le mérite de la dissiper et d'entamer ainsi une conversation sans danger pour la quiétude d'esprit dans laquelle je tenais à me maintenir.

Après le déjeuner de Redon, où la diligence s'arrêtait une demi-heure, nous étions très gais. Je redoutais d'autant plus que l'échange de nos souvenirs d'enfance n'amenât le camarade à se rappeler l'événement de la Saint- Louis-Philippe qui avait causé ma sortie de l'institution où il venait de terminer ses classes. C'eût été la querelle des drapeaux rallumée et une discussion politique compliquée de dispute de famille. Je détournai le péril en engageant une conversation interminable sur les matières de l'examen que nous allions passer.

L'arrivée à Rennes s'effectua sans incident fâcheux. rComme le jeune de Kerkalaudec avait parlé de l'hôtel où fson père lui avait dit de descendre, le premier de la ville, [:ma mère, qui s'en était fait désigner un autre beaucoup iplus modeste, n'osa pas me séparer de « ce modèle des ,'jeunes gens comme il faut ».

Nous allâmies ensemble le lendemain nous faire ins- •crire pour l'examen écrit et il fut placé à côté de moi. |En cinq minutes j'avais traduit le morceau de Quintilien ^donné pour version. Mon pauvre voisin ne parvenait pas fà déchiffrer la première phrase. Je lui passai mon brouil- ;4on et je recommençai ma copie en <;hangeant le tour des phrases. Le premier jet valait mieux, car je n'arrivai qu'au : second rang.

Le camarade ayant fait part de ma complaisance à

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ses amis les séminaristes, mon interprétation, plus ou moins modifiée, d'un texte assez difficile, courut autour de toutes les tables... et le jury universitaire constata un progrès inattendu de Tétude du latin dans les établissements ecclésiastiques.

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