L EXAMEN DE RENNES
J'étais admissible. Mais serais-je reçu ?
Ma mère ayant à côté d'elle, au dîner de la table dhôte, le délicieux de Kerkalaudec, ne manqua pas de le féliciter de son succès.
Il devint un peu rouge, me regarda avec une certaine inquiétude. Je le rassurai d'un sourire. Il accepta les compliments avec modestie.
— Je crains, madame, dit-il, que nos juges n'aient commis une injustice en me donnant le premier rang ; c'était votre fils qui le méritait.
Ma mère était ravie, au point qu'ayant refusé pour ellemême, en deuil et fatiguée, une promenade par la ville, elle eût, si j'avais voulu, chargé innocemment le chevalier de me guider à travers tous les cafés de Rennes.
Tenant à garder la tête libre, voulant repasser, dans le manuel que j'avais apporté, deux ou trois questions de physique ou de chimie, sur lesquelles je m'étais interrogé sans pouvoir me répondre suffisamment, je rejetai la proposition. Tout de suite je remontai travailler dans notre chambre.
Ma mère, étonnée, s'avisa de me reprocher de me montrer froid avec un aussi ardent ami, comme si je lui en voulais un peu d'avoir été le premier. Ma foi ! je laissai éclater le plus bruyant de mes éclats de rire, j'avouai la
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supercherie de la version. Avec quelque méchanceté, j'ajoutai :
— Si j'étais resté à Saint-Stanislas, eh bien ! je serais, comme celui-là, habile à me ganter, et tout à fait propre à me faire refuser au baccalauréat !
Maman pinçait les lèvres ; pour empêcher une réplique, une querelle, je l'embrassai. Je la suppliai de s'endormir avec confiance, tandis que je prendrais mes précautions contre les hasards de l'examen oral. '
Je veillai jusqu'à plus de minuit. Je dormais profondément quand sept heures sonnèrent. L'examen devait commencer à huit heures. Je m'habillai vite ; j'avalai une tasse de café noir. J'avais encore une demi-heure devant moi ; il ne fallait pas dix minutes pour se rendre à l'Académie.
Maman exigea que je la conduisisse à la cathédrale, où elle avait décidé d'entendre une messe tout exprès pour attirer sur moi la protection de Notre-Seigneur et de la Vierge Marie.
— ïu ferais bien, toi aussi, de venir dire une prière, répéta-t-elle avec insistance, quand nous arrivâmes sous le portail de l'église.
Il était juste huit heures.
— Je suis en retard ! m'écriai-je.
Je pris ma course dans la direction de l'Académie. Seulement, je me trompai de rue. Je perdis plus d'un quart d'heure à retrouver mon chemin en consultant les passants et les habitants.
J'arrivai au moment où se fermait la porte et me trouvai classé, au lieu du second, le dernier de la séance.
Sur dix ou douze jeunes gens que j'entendis interroger, il y en avait à peine un ayant chance d'être reçu. Certes, ce n'était pas le premier en version, dont on estima inutile de prolonger l'interrogatoire, le nombre réglementaire des boules noires lui ayant été acquis à la moitié des questions posées.
L'auditoire nmrriiurait contre la dureté des examma-
O FELICIEN
teurs. Lorsque mon tour vint enfin, je fus décontenancé par la trop sensible mauvaise humeur du premier professeur qui m'adressa la parole.
On me fit répéter et commenter un morceau du Misiinthrope, que j'amalgamai, dans mon émotion, avec un morceau de Tartufe. Tout le monde rit, moi aussi. J'émis sur Molière et ses œuvres je ne sais quel jugement assez original, qui convint, et me valut un éloge sur ma con naissance du grand siècle.
— En voici au moins un qui est inlelligenl, entendis-je le président du jury glisser à l'oreille de ses collègues.
Le terrible interrogateur des sciences pouvait dès lors m'attaquer. Je n'avais plus peur. Les braves coups de craie dont je couvris le tableau noir suffirent à lui peisuader que le carré de l'hypothénuse m'était familier. Je me tirai proprement du règne animal ; mon explication de l'électricité parut irréprochable.
Quant à l'histoire, très sûr de moi, je fis un feu d'artifice de faits et de dates. Je débitai sur les hommes et sur les choses du xvi® siècle des appréciations qui sentaient le fagot.
Le doyen en exprima son étonnement. Il désira savoir où et comment j'avais fait mes études. Je lui expliquai que j'avais été aux collèges de Nantes et de Bourbon, à Paris; que de pénibles circonstances de famille m'avaient forcé de fah^e chez moi en une seule année ma liiétorique et ma philosophie.
Il se servit de mon exemple d'étudiant libre pour reprocher leur ignorance aux élèves des séminaires qui venaient d'être refusés en masse, quelques-uns pour la seconde ou troisième fois et dont plusieurs étaient des hommes de plus de vingt-cinq ans.
J'allais descendre de l'estrade, croyant mon examen fini.
— Pardon, me cria l'un des juges d'une voix aigre, nous ne vous avons pas interrogé sur la philosophie. Parleznous des facultés de l'âme !
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Il me demandait du Cousin, je lui servis du Pierre Leroux : Sensation, Sentiment, Connaissance !
Api ('«s un débat passablement ridicule, mon lot de boules tuuLes blanches se trouva entaché d'une boule rouge.
— Jeune homme, crut devoir me dire le vénérable doj^en, défiez-vons des idées hasardées... Nous vous félicitons de votre examen ; nous vous souhaitons un avenir digne de vos débuts.
I/auditoire, sans jalousie, par reconnaissance de la version, applaudit. Je dus distribuer des poignées de main à tous les aspirants-curés.
Ma mère m'attendait à la porte de l'Académie, d'autant plus anxieuse que l'examen s'était prolongé une heure de plus que d'habitude.
— Eh bien ?
— C'est fait !
— Tu es reçu ?
— Parbleu !
— Et ton condisciple de Saint-Stanislas?
— Il repassera.
— Comment ? refusé ? Oh ! les juges ont été bien sévères pour lui !
— Il n'a pu répondre sur rien !... Mais ne t'inquiète pas de son sort... Il est riche, lui... Il a le temps d'attendre.
— C'est vrai!... la Providence, comme toujours, a été juste en te favorisant.
— Je m'étais promis... J'ai tenu... Réjouissons-nous, chère maman... Je suis bachelier I
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