‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 26 sur 81 · UN BACHELIER EN LARMES · texte numérisé non relu

UN BACHELIER EN LARMES

A la descente de la diligence sur la place de Bretagne, mes amis de Nantes m'attendaient. De la portière, je leur

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jetai la bonne nouvelle ; ils répondirent par des acclamations formidables :

— Vive le bachelier ! Vive la République ! Ce qui fâcha ma mère.

— Sans doute, dit-elle sèchement, tu voudrais me laisser là et t'en aller festoyer avec ton Buissonnière et les autres... Je ne t'en empêche pas... Mais il serait plus convenable de me conduire à la maison et d'y rester... J ai invité à diner M. Mainviel et M. Nolo, à qui tu dois, ce me semble, beaucoup de reconnaissance...

Sans répondre, je me précipitai vers Buissonnière que jembrassai le premier. Le tour de Camille ne se fit pas attendre. Les poignées de main aux sept ou huit autres, qu'ils avaient amenés, s'expédièrent en quelques secondes. J'expliquai la situation ; toute la compagnie vint saluer ma mère, dont je pris le bras.

— Tu vois, lui fis-je remarquer, que l'on n'a pas besoin d'être noble pour être poli ; les citoyens savent vivre... Ma soirée t'appartient ; soyons gais !

Louise venait au-devant de nous. Du plus loin qu'elle nous aperçut, elle comprit que j'avais réussi. Elle pressa le pas, me saisit dès que je fus à sa portée et m'embrassa longuement.

A la porte de la maison, je rencontrai mon jeune professeur de mathématiques. Je le remerciai avec chaleur du secours dont il m'avait été ; il me combla de félicitations.

Mainviel et les employés du magasin célébrèrent aussi mon triomphe. Mais il n'y eut que ma vieille bonne, Annette, qui trouva le mot qui m'alla au cœur :

— Ah! mon cher bon petit monsieur... Comme votre pauvre père serait content de vous !

En même temps éclataient des jappements, je sentais sur mes épaules se poser deux pattes...

... C'était Diane, que je n'avais pas vue depuis la mort de mon père et qui avait suivi mon oncle Auguste, venu, à Nantes, pour connaître plus vite le résultat.

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Je me réfugiai avec ma chienne dans ma chambre pour la laisser me caresser à son aise et pour pleurer de tout mon cœur. Ce ne fut heureusement pas ma mère, ce fut Fonde Auguste qui vint m'arracher à cette explosion de douleur filiale. Avec lui, je pus exprimer tout ce que m'inspirait de regrets désespérants et de doutes cruels ce rappel de la date sinistre du 24 août 1847, le 20 août 1848, quatre jours avant le funèbre annivei'saire. Il me consola de son mieux. Il insista sur l'accident, beaucoup plus probable pour lui que le suicide. Il réussit à me faire comprendre que je devais, en ce jour de victoire pour moi, de pleine satisfaction pour ma famille, essuyer mes larmes, étouffer mes sinistres pensées.

Quand j'arrivai à table, Louise s'aperçut bien que j'étais pâle et que mes yeux étaient rouges. L'oncle, d'un mot, l'avertit ; pour Nolo, Mainviel, les invités, surtout pour ma mère, elle dit :

— Il est bien fatigué, notre petit, du voyage, de l'examen, du long travail auquel il doit son succès.

— Il y a de quoi, ajouta innocemment le professeur de mathémathiques. En vérité, madame, votre fils a une énergie admirable, une santé merveilleuse, une intelligence de premier ordre...

— J'en remercie Dieu, iépliqua ma mère, qui nous Ta donné assez fort et assez bien doué pour lutter contre les difficultés qui viennent l'assaillir au début même de la vie...

L'oncle et Louise s'évertuèrent à changer le cours de la conversation, qu'ils me voyaient prendre au tragique. Nolo, donnant dans leur plan, me fit raconter les plus minutieux détails de mon examen. Je retrouvai mon rire en décrivant la course du brouillon de ma version et ma querelle avec l'examinateur de philosophie.

La bonne venait de servir un dessert réunissant ce qu'elle savait plaire le mieux à ma friandise éprouvée. Louise vantait l'habileté culinaire d'Annette. Auguste, qui n'était pas mélancolique de nature et qui avait bu un peu,

tapait sur le ventre de Mainviel, le suppliait de raconter la prise du parasol du sultan du Maroc par le maréchal Bugeaud et par lui-niôme.

Le teneur de livies, qui n'aiinait poinl mon oncle, cl qui voyait l'hilarité gagner jusqu'à M. Nolo, prit la plaisantelie au plus mal :

— Il n'y a pas de parasol qui tienne, s'écria-t-il... A Isly, en Afiiquc, partout où j'ai passé, j'ai toujours su remplir mon devoir, me tenir à mon rang et n'être la cause de la ruine de personne... Monsieur Auguste, vous n'iivez pas le droit de vous... de vous moquer de moi. Si je n'étais en une société que je respecte...

11 ne déplaisait visiblement pas à ma mère que mon oncle fût ainsi traité.

Nolo s'en aperçoit. 11 empêche Auguste de répliquer et prétend mettre tout le monde d'accord sur Abd-er-Rhaman et sur le reste en proposant un toast :

— Au nouveau bachelier, à son avenir !

On trinque avec moi. Mais ma mère, en me présentant son verre, me pose cette redoutable question :

— Maintenant que tu possèdes le diplôme, qu'as-tu envie de faire ?

QUE VEUX-TU FAUiE ?

Je réponds assez tristement :

— Je ne sais pas ; je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir.

— Il faut pourtant y penser sérieusement et vite, explique Mainviel. Dans un mois on saura au juste, par doit et avoir, si ton malheureux père a laissé de quoi te faciliter rentrée d'une carrière quelconque... Si, comme je

le redoute, la succession se réduit à zéro, tu seras forcé de pourvoir sur-le-champ aux moyens de gagner ta vie.

— Mais, répliqué-je, à quoi suis-je bon... tout de suite ?

— Le baccalauréat ne sert à rien par lui-même, fait remarquer Nolo. Il ouvre les carrières libérales, mais, pour devenir avocat, médecin, professeur, le jeune bachelier doit se remettre à de nouvelles études, qui durent en moyenne trois ans...

— Trois ans, reprend Mainviel ; Félicien n'a que trois mois devant lui... Smis nul doute sa mère, dépouillée de tout, même de sa maigre dot, si la propriété de Coëx ne rend pus assez, sera incapable de le soutenir se repréparant à n'importe quoi.

— Mais vous, monsieur Nolo, dit maman, vous voilà très bien posé dans l'Université, sans avoir été à la charge de ^■os parents, qui ne pouvaient rien pour vous. Mon fils naurait qu'à suivre votre exemple.

Je demeure silencieux. Je laisse Nolo raconter qu'interne au collège depuis la huitième, et boursier, il avait réussi à s'y faire garder jusqu'à vingt-quatre ans comme maître d'études, et tout naturehement, ses exa mens passés, était devenu professeur au même collège de Nantes.

— Félicien, ajoute-t-il, n'est pas dans mon cas. Il a été élevé d'une autre façon que moi ; je doute qu'il puisse, qu'il \ euille rentrer au collège.

— Non certes, m'écrié-je. Quel drôle de pion je ferais ! Louise, mon oncle et le professeur de mathématiques

avaient beau rire ; ma mère et Mainviel reviennent à la charge.

— Le professorat te déplaît ? dit-ehe.

— Pardon ! Pas le professorat, l'apprentissage proposé pour y arriver. Il ne me déplairait nullement de devenir professeur d'histoire, si je pouvais me préparer à l'agrégation de la même manière que je viens de me préparer au baccalauréat.

— Impossible, s'écrie Mainviel ; l'année piochaine, il n'y aura plus ici pour toi de cabinet de travail, ni les re-

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pas garantis !... Je parie que tu aimerais à faire ton droit ?

— Je ne me sens pas d'inclination pour la chicane. D'ailleurs, puisque je suis sans fortune, je ne pourrais pas devenir avoué ou notaire... Mais avocat? Il n'y a pas de charge, pas d'étude à acheter... J'ai la parole facile...

— Trop facile, interrompt le teneur de livres ; mais, poui' faire son droit, il faut des années et encore, après, des années de stage, pour se retrouver souvent avocat sans cause. Profession de lîls de famille à l'aise ; donc pas à ta portée !

— Cependant, fait observer ma mère, nous voyons journellement des jeunes gens pauvres qui, dans les études d'hommes de loi, arrivent premiers clercs. Nous avons dans notre ville des avocats dont la clientèle est fort lucrative et qui ont, tout le monde le sait, commencé avec rien. Notre notaire, M. Robillard, prendrait, je suppose, volontiers Félicien.

— A vingt-cinq francs par mois pendant un an, à cinquante l'année d'après, dit Mainviel.

— Et je ne ferais pas mon droit, objecté-je, puisqu'il n'y a pas à Nantes de faculté.

— C'est vrai, explique Nolo. Félicien n'a rien à faire ici dans cette voie-là. Il faudrait le placer à Rennes...

— Oh ! non !

~ Ou à Paris.

— Oh 1 oui !

Mon exclamation fut relevée par Mainviel et par ma mère, qui me reprochèrent de ne point aimer ma ville natale ou de nourrir des ambitions auxquelles la politique ne devait pas être étrangère.

Je me serais emporté si le bon Nolo n'avait repris la parole pour démontrer, d'une façon aussi cordiale que fine, et par des arguments irréfutables, que le séjour de Nantes ne me convenait nullement ; que je pouvais aspirer à la capitale sans ingratitude pour ma famille.

— Le mieux serait même, conclut-il, si vous pouviez placer Félicien à Paris, d une façon quelconque, de l'y ren-

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voyer sans retard. Au moins n'assisterait-il pas à cette fin de liquidation, qui risque d'être pour lui affreusement pénible. On lui reproche d'avoir la tête un peu exaltée, comme vous dites. Evitez que son cœur ne s'enfièvre au spectacle irritant de sa propre ruine !

Je serrai la main à mon professeur, que j'appelai mon grand ami, et j'éclatai en sanglots.

Ma mère était très troublée, Mainviel, interdit. L'oncle Auguste redevenait furieux contre tout le monde. Louise seule gardait son sang-froid. Elle se leva de table, nous fit lever avec elle. Elle chargea Nolo et mon oncle de me promener et de m'égayer, s'ils le pouvaient.

^- Car enfin, reprocha-t-elle à ma mère et à Mainviel, vous avez eu tort de poser votre question aujourd'hui. On ne tourmente pas ainsi un vaillant petit garçon, qui vient d'accomplir plus que son devoir, avec un succès qui dépasse nos espérances. Donnez-lui le temps de réfiéchir, de se tâter, et cherchez pour lui !... Il doit être bon à tout, notre Félicien.

— Ou à rien, murmura Mainviel en se retirant. Trop d'instruction et pas le sou ! »

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