L ANNIVERSAIRE FUNEBRE
Il ne se célébra de service de bout de l'an pour mon père ni à Nantes, ni à Coëx le 24 août 1848. Aussi voltairien que son frère aîné, l'oncle Auguste s'abstint de prendre l'initiative d'une cérémonie commémorative au village mortuaire. Quant à la veuve, qui ne s'était pas montrée lors des funérailles, pouvait-elle, au lugubre anniversaire, réapparaître dans une maison dont la vente était imminente,
au milieu de métayers dont notre famille allait se séparer après un demi-siècle de relations cordiales ?
J'aurais voulu, moi, porter un bouquet sur la tombe de mon père, aller dire adieu à tous ces braves gens que les grands maîtres avaient tant aimés et qui aimaient tant le petit maître. Mon oncle approuva mon idée. Nous serions partis pour Goëx, si Louise ne s'y était opposée. Elle démontra à Auguste que cela me ferait trop de chagrin ; elle me prouva que je ferais beaucoup de peine à ma mère si je lui parlais de ce voyage inutile.
J'y renonçai. Le 24, je me laissai emmener à Saint-Nicolas, où j'assistai à une messe basse ouvrant une série de prières commandées pour le repos de l'âme de mon père.
Au déjeuner du même jour fut repris le débat sur la question :
— Que veux-tu faire ?
Ma mère me rappela que l'année précédente, étant à la pension Pugeron, je m'étais trouvé on ne peut mieux d'avoir pour correspondant à Paris notre parent éloigné, Armand Radoux.
— Il est aussi bien que toi bachelier. Cela ne l'a pas empêché de se mettre dans le commerce ; il y a obtenu en peu de temps une situation digne de son mérite. M. Tenon, son oncle, vient de Fintéresser largement aux affaires de sa maison ; si, comme on le croit, le premier des associés, envoyé par la ville de Sedan à l'Assemblée nationale, se retirait, Armand prendrait sa place. Tu sais que ton père était très lié avec le sien ; il m'a toujours manifesté la plus vive affection. Nous avons été presque élevés ensemble, nos deux mères étaient cousines par nos grands-oncles de Chinon et de RicheUeu. Je lui ai beaucoup parlé de toi durant nos derniers voyages à Paris. Je le sais dans les meilleures dispositions à ton égard. N'en devrions-nous pas profiter ?
— Sans doute, maman. Mais je ne me sens guère porté vers le commerce ; j'en ai peur en considérant la ruine
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 95
h laquelle aboutissent, chez nous, le travail et la probité de toute la vie de mon père.
Cette observation embarrassa ma mère. Elle reprit assez vivement :"
— C'est aussi que ton malheureux père n'a pas su s'absorber dans ses affaires ; c'est qu'il a ea. des frères par lesquels il s'est laissé dévorer ; c'est que, dans les- dernières années de son existence, ayant voulu, par orgueil de famille, garder entier l'héritage des Brevet, il a jeté dans le gouffre de Coëx plus que ne rapportait le magasin de Nantes... N'insistons pas sur ces choses; revenons à toi. Tu dois profiter de l'expérience qui nous écrase, bien entamer ta vie et, rélant donné un but, le poursuivre.
— Je suis de ton avis, maman. Par malheur, le but vers lequel j'aimerais à me diriger n'est pas celui du commerce : s'enrichir ! Je rêverais autre chose.
— Tu rêverais !... Si nous nous étions enrichis, nous, tu pourrais rêver à ton aise... Mais je n'ai rien, rien pour te soutenir durant la longue préparation des carrières, souvent décevantes, auxquelles tu rêves.
— Chère maman, je t'en prie, ne t'irrite point. Est-ce ma faute si j'ai été élevé comme me voilà ? Si vous voua étiez attendus à ce qui nous arrive, vous ne m'eussiez pas laissé grandir dans les illusions qui me rendent si difficile à accepter la réalité fatale. Que ne m'avez- vous mis en apprentissage dès l'âge de douze ou treize ans ? J'aurais maintenant un métier ! Que ne m'as-tu obligé à devenir commis dans notre propre maison, au lieu de me pousser à acquérir ce diplôme, qui nous embarrasse puisque nous manquons des moyens de l'utiliser ?
Ma mère ne répliqua pas. Comme elle gardait le silence, je continuai :
— Tout de même, écris à Armand. Ne lui dissimule pas mes antipathies, avoue-lui mon incapacité commerciale, demande-lui conseil avant d'abuser de son amitié en lui proposant de me prendre dans sa maison. Si alors il est
d'avis de m'essayer à tons risques, eh bien ! je m'y prêterai de la meilleure volonté. C'est tout ce que je puis promettre. Tu le sais : je tiens parole.
Ma mère me prit entre ses bras, me remercia avec effusion.
— Si, cependant, reprit-elle, mûre réflexion faite, tu te jugeais impropre au commerce, tu ne devrais pas y entrer par simple obéissance à mon désir. Il reste, j'y pense, un moyen de te préparer à l'Ecole normale, à Paris, et de devenir professeur d'histoire...
— Ah! cela m'irait mieux... Ton moyen?
— Ton maître de pension, M. Rugeron, t'aurait repris volontiers, presque pour rien, il y a un an. A présent que tu es bachelier, ne te reprendrait-il pas en te nourrissant et te payant comme répétiteur?... J'en toucherai, si tu veux, un mot dans ma lettre h Armand, qui t'avait fait placer dans cette institution.
— Non, non, interrompis-je. C'est impossible ! J'y retrouverais mes camarades ! Je ne puis pas être leur pion. N'écris à Armand que pour le commerce.
Le rouge m'était monté au front, au souvenir d'Eugène et de sa cousine Lia !