DERNIERS VAGABONDAGES AU PAYS NATAL
Le professeur Nolo prenait ses vacances à l'île d'Yeu. Il s'offrit de m'y conduire passer une quinzaine de jours chez ma vieille tante Figolet. Ma mère accepta.
N'ayant pu aller à Coëx pleurer sur la tombe de mon père, je me faisais une joie de revoir, avant de quitter le pays natal, le berceau de ma famille paternelle. La petite île, où m'avaient souvent mené mes parents dès ma première
enfance, ne me rappelait rien que d'heureux. C'était là qu'à dix ou onze ans j'avais embarqué tous les gamins du port dans le canot d'un grand navire, et avais dirigé, en avant, toujours en avant, vers l'Amérique, une course à la voile qui se serait terminée par un naufrage, si les pêcheurs de sardines n'avaient saisi au passage et remorqué de force la barque enfantine. Je me faisais une joie de me baigner sur cette plage de sable d'or.
Je me promettais la félicité romantique de rester une nuit de tempête au milieu des ruines du château de Barbe- Bleue, attendant les revenants, admirant la phosphorescence des flots précipités sur les rochers à pic.
Le grand air de la mer et le souvenir de mes ancêtres, les corsaires de la première République : voilà, pensais-je, qui va me rendre du calme, me donner du courage, au moment de me lancer dans la bataille de la vie ! '
Nous devions prendre, Nolo et moi, le bateau à vapeur de Nantes à Bordeaux, faisant escale à l'île d'Yeu. Mais lorsque mon professeur vint me chercher à la maison pour partir, j'étais obligé de rester ! Ma tante Figolet, chez laquelle j'allais, venait d'arriver chez nous, avec son gendre Duroussard !
Nolo, me voyant désolé, m'eût emmené quand même. Ma mère s'y refusa, craignant que je ne fusse trop à sa charge. Tout ce que je pus obtenir, ce fut d'aller jusqu'à Saint-Nazaire et d'en revenir seul par le prochain pyroscaphe.
— Mais s'il n'y a pas de bateau ce soir, à cause de ^a marée ? objecta ma mère.
— Eh bien ! Félicien reviendra demain, répliqua Louise. Pour couper court aux hésitations, elle mit dans ma
main trois pièces de cent sous tirées de sa poche.
Je fis avec Nolo, par un temps délicieux, la magnifique descente de la Loire. Une petite barque, amenée au-devant du bateau à vapeur, me déposa à Saint-Nazaire.
Ce n'était alors qu'une misérable bourgade, accroupie à l'embouchure du fleuve, sur une pointe abrupte, dominée
par un très vilain clocher en ardoises, que le vent avait violemment incliné. Je m'y trouvai seul dans l'unique auberge, seul aussi sur la longue grève, devant l'Océan, que je contemplai le soir et encore le lendemain matin, à la marée descendante et à la marée montante. Je ne m'arrachai pas sans beaucoup de peine à cette admiration muette. Je revins très las physiquement, moralement très dispos.
Je m'étais évité, me raconta Louise, d'être témoin d'une querelle entre Duroussard, sa belle-mère et maman, sur les affaires de mon père. Comme on ne parlait chez nous que de choses désagréables, en attendant la prochaine adjudication de nos propriétés, je m'esquivais le plus souvent et le plus loin possible.
Tout un dimanche, je me mis en course à pied, avec Leveau et Camille, de six heures du matin à dix heures du soir. Ces deux camarades, l'un et l'autre dans le commerce, par suite de malheurs de famille équivalents aux miens, me persuadèrent presque que je ne devais pas me plaindre, puisque au moins je quittais Nantes, puisque j'allais à Paris !
— Pour t'y suivre que ne ferions-nous pas ? me disaientils. Ici nous étouffons, suspects, dans le milieu le plus antipathique. Là-bas, tu respireras le souffle de la Révolution... Tout n'est pas perdu. Les occasions se représenteront de mourir pour la liberté ou de vivre pour elle !
La lettre d'Armand Radoux arriva dans la première semaine de septembre. Elle était conforme aux désirs de ma mère, et contenait une page pour moi, très amicale. J'y voulus répondre par retour du courrier :
(( Mon cher Armand,
(( Je suis touché jusqu'au fond du cœur de l'intérêt dont vous m'honorez. Je m'efforcerai de m'en rendre digne. Mais si, malgré toute l'envie que j'en ai, mes aptitudes ne
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 99
répondaient pas à vos espérances, vous me le diriez avec franchise, et nous nous séparerions sans nous fâcher.
(( Je tiens avant tout à votre estime et à votre amitié.
(( Je quitterai Nantes le 16, le lendemain de la vente des biens de mon pauvre père.
, « Recevez, mon cher Armand, le témoignage de ma reconnaissance, et permettez que je vous embrasse comme je vous aime.
(( Félicien Brevet. »
Pour user les derniers jours qui précédaient l'adjudication dont j'attendais anxieusement l'issue, je fis une excursion d'adieux chez Buissonnière, installé à sa campagne, près de Châteaubriant.
Son joyeux père me reçut avec de vérftables transports d'admiration.
— Bravo ! s'écria-t-il en vidant une de ses vraies bouteilles de derrière les fagots... C'est toi, fiston, qui ne te serais pas fait bachelier tout seul, en un an au lieu de deux ! Et cela sans embarras, sans se donner de la peine, en courant avec les camarades la prétentaine politique... A ta santé, mon gaillard ; que la fortune te soit favorable î
Comme nous péchions à la ligne et que, pour l'unique fois de ma vie, je prenais un goujon, en reprenais un autre et arrivais jusqu'à trois presque de suite, papa Buissonnière se remit à me proclamer le modèle des jeunes gens :
— Il est en vif argent, et il fait cela ! Il est capable de tout, oui, de tout !... Jeune homme, je serais fier de vous avoir pour fils ; si vous n'arrivez pas, c'est qu'il n'y a plus de bon Dieu !
Mon camarade me reconduisit en voiture jusqu'à Niort, où je pouvais rentrer à Nantes par le petit bateau à vapeur de l'Erdre. Il me promit de travailler plus qu'à son ordinaire, afin de ne pas manquer son baccalauréat l'année suivante et de pouvoir venir me rejoindre à Paris.
— Je serais étudiant en médecine. Si, toi tu pouvais être étudiant en droit ? Comme nous révolutionnerions le quartier Latin I