‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 29 sur 81 · ORPHELIN ET PROLÉTAIRE · texte numérisé non relu

ORPHELIN ET PROLÉTAIRE

L'adjudication de la maison et des cinq métairies provenant de la succession de feu M. Brevet, négociant à Nantes, et sises à Coëx (Vendée), s'opéra avec toute la solennité légale en Fétude de M® Robillard. Quoiqu'il eût été décidé, lors de la seconde remise de la vente, d'abaisser de beaucoup la base des enchères afin d'attirer les acquéreurs, il ne s'en présenta que deux : un homme d'affaires qui, sur chacun des lots, mit une surenchère de cent francs, et le principal créancier de mon père, Varnès, qui fut déclaré possesseur de la totalité. Cette totalité avait été adjugée pour 150.000 francs, 80.000 de moins qu'elle n'avait été appréciée trois années auparavant, lors de la mort de mon grand-père, et sans considération de la plus-value résultant d'améliorations considérables.

Je n'avais pas osé entrer dans l'étude du notaire. J'attendais le résultat devant la porte, parcourant à pas saccadés le trottoir de la place ci-devant Royale.

Mon subrogé-tuteur sortit le premier, accompagnant ma grand'tante Figolet. Celle-ci n'avait pas l'air désolé ; la grosse face du cousin Duroussard était épanouie.

Je m'élançai vers eux, souriant d'espoir.

Alors ma tante fondit en larmes ; elle m'embrassa une vingtaine de fois, pas moins, répétant :

— ■ Mon petiot, mon cher joli mignon, tû as tout perdu en perdant ton pauvre père, tout, tout, tout...

— Mais enfin, dis-je en me dérobant à ces tendresses qui m'exaspéraient, comment cela s'est-il vendu?

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~ Mal, très mal pour loi, répondit Duroussard. Ah ! ta n'as pas de chance !... Dans ces temps d'anarchie, les biens ont peu de valeur. La République te ruine !

Je ne répliquai pas. Je courus après ma mère, que je venais d'apercevoir rentrant chez nous, avec mon oncle Auguste, sans saluer ni ma tante ni mon subrogé-tuteur.

A la maison, nous trouvâmes Mainviel, tenant le grandlivre ouvert. Dès qu'on lui eut donné le chiffre de l'adjudication, il saisit un papier, fit un calcul et déclara :

— Rien, mo'ins que rien ! Même avec votre dot' perdue, madame, avec tout le mobilier vendu, — et je ne compte pas les frais, nous n'avons plus assez de ressources pour faire face à nos engagements.

Ma mère s'était affaissée sur une chaise, la tête entre ses mains. Auguste avait disparu, craignant de nouvelles récriminations sur la trop grande part de lui et de mon autre oncle Vincent dans notre désastre.

— La dot ! s'écria Louise, il faudrait la sauver à tout prix, pour la veuve, pour l'enfant...

— C'est impossible, reprit le teneur de livres. La signature de madame a été engagée en même temps que celle de son mari vis-à-vis de ce Varnès, dont les avances et les renouvellements complaisants ont empêché le malheureux Brevet d'apercevoir à temps les dangers de sa situation... Les intérêts accumulés, les intérêts des intérêts ont presque doublé la dette primitive ; c'est par là surtout que vous avez été dévorés... H est fort en affaires, ce Varnès!... Et, avec cette vente, il vient de compléter son œuvre, votre ruine, de complicité avec le tuteur de ce pauvre garçon !...

— Mon tuteur ?

— Eh bien, oui ! Il ne pouvait acheter lui-même. Varnès, moyennant prime convenue dès maintenant, lui repassera ton héritage...

— Qu'il avait mission légale et morale de sauvegarder. Pourquoi ma mère, ma tutrice, ne le poursuit-elle pas ?

— Oh ! il n'y a pas de preuve de la convention tacite.

Toute revendication sera impossible quand, plus tard, les comptes de tutelle rendus, légalisés, le Duroussard, qui n'a pas peu encouragé ton père à engraisser les terres de Coëx des éeus de Nantes, sera devenu le propriétaire du beau bien d'Eglise acquis à la fin de la Révolution par je père de ton grand-père !

Sur ces derniers mots ma mère avait relevé la tête. Elle dit* aigrement :

— Bien mal acquis ne profite jamais... C'est à ce bien d'Eglise que nous devons notre ruine !

— Et Duroussard ? Et ma dévote tante Figolet ? Leur richesse, à nos dépens, est-elle donc aussi une punition de la Providence ?

— Qui vivra verra ! Dieu ne les épargnera pas non plus !

— Qu'est-ce que Dieu a à voir là-dedans ? Les biens d'Eglise étaient des biens volés ; la Révolution française les a justement fait rentrer dans le domaine public, et la n'ilion avait le droit de les aliéner. Mes aïeux les ont légitimement acquis avec l'argent obtenu par leur héroïsme...

— Tes aïeux, interrompit Mainviel irrité, monsieur 'e démocrate a des aïeux !

— Qui valent mieux que ceux des nobles.

— Des corsaires de l'île d'Yeu !

— Des marins de la République, qui ont sauvé la patrie !... Je suis fier d'eux, et aussi de mon père, quoique l'on dise autour de moi que c'est lui qui nous a réduits à la position où nous sommes... Non, ce n'est pas sa faute ! Il n'était pas, il ne pouvait pas être fort en affaires, lui ! Il avait pour cela trop de cœur et trop d'honneur!...

— Tais-toi ! tais-toi donc ! cria Mainviel. Vois le mal que tu fais à ta mère !

En effet, la pauvre femme, de très rouge devenue très pâle, se tordait les poignets, balbutiait des bouts de mots incompréhensibles ; un peu plus, elle se serait évanouie.

Je me mis à ses genoux, je lui embrassai les mains.

Le teneur de livres l'aida à se relever de sa chaise. La

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reconduisant dans l'appartement, il lui dit d'une voix tremblante :

— Ne vous désespérez pas, bien chère madame. Vous avez des amis... Vous devez compter sur moi jusqu'à la mort !

— Merci, mon bon ami, murmura-t-elle ; j'ai éprouvé votre dévouement, je sens votre affection, je suis sûre de vous... Que n'en puis-je dire autant de mon fils !

J'avais entendu. Je me tus et j'entraînai Louise dans ma chambre :

— Je pars demain, dès le matin, par Laffitte et Gaillard... Fais-moi de suite ma malle !

— Tu pourrais bien attendre au soir et prendre les Messageries nationales...

— Non ! non ! Une journée de plus ici, je deviendrais fou ! Je passe déjà pour un mauvais fils parce que je défends la mémoire de mon père !... O mon père ! comme il m'aimait î comme il m'eût compris !

Combien de temps restai-je assis sur le bord de mon lit, pleurant à chaudes larmes ?

Louise s'était pourvue de la plus énorme malle de la maison et d'une large valise. Elle y plaçait tous mes habits sortables ef d'été et d'hiver; elle accumulait du linge pour des années, vidant les armoires, empruntant au magasin ce qu'elle jugeait nécessaire.

En exécutant ce travail avec son habileté de ménagère affectueuse, elle garda d'abord, comme moi, le silence, soupirant et pleurant aussi. Ensuite, comme si elle ne parlait qu'à elle-même, elle se mit à raconter divers jolis traits de la vie de mon père, s'occupant toujours de rendre heureux les autres, sans avoir jamais pu l'être. Elle en arriva à rappeler les épisodes les plus gais de mon enfance, où nous étions mêlés, lui, elle et moi.

Si bien que mes larmes s'étaient épuisées à l'écouter. Le rire me revint aux lèvres quand elle termina par une-malédiction contre les diligences, qui n'accordaient pas assez

de bagages aux voyageurs et qui faisaient payer trop cher' les suppléments.

— Pour des suppléments, dis-je, j'en aurai.

— Qii'est-ce que cela te fait ? Je les paierai.

— Et mes livres ?

— Dame ! Tu vois ? plus de place !

— C'est que j'y tiens ! Je ne veux pas qu'on les vende I

— N'aie pas peur ! Je me charge de t'en faire un ballot ; on te l'expédiera par le roulage, quand tu seras établi là-bas.

C'était elle à présent qui devenait triste et se retenait de pleurer. Je pris mon ton le plus câlin pour la remercier des prévenances maternelles, dont elle n'avait cessé de me dorloter depuis que je me connaissais.

Je lui promis de ne l'oublier à aucun moment de ma vie, de revenir l'embrasser le plus souvent possible. Elle pleurait tout à fait.

— Je t'ai vu naître, soupira-t-elle ; c'est moi qui l'ni appris à marcher... Etais-tu joli tout petit!

— Et maintenant ?

— Joli, trop joli garçon !... Tu m'as bien fait un peu de peine quelquefois.

— Oh ! je ne l'ai pas fait exprès.

— Je n'ai aimé, je n'aime que toi, mon Félicien. Et tu t'en vas, peut-être pour toujours!... Que deviendrai-je ?

Le fait est que Louise, entrée chez mon père en 1828, le jour de l'ouverture des Dames Françaises, y resta jusqu'à la fermeture en 1850. Moi parti et ses économies, — les trois quarts de ce qu'elle avait gagné chez nous, — déposées dans la caisse et abandonnées pour empêcher la mémoire de mon père d'être entachée, elle accepta la main d'un veuf de File d'Yeu. Elle eut de lui six enfants, qu'elle nourrit elle-même, mais qui pourtant n'effacèrent pas de son cœur l'absent qu'elle s'était choisi platoniquement pour fils.

Là bonne Louise ! ma chère « Suzon ! » Avec quelle prodigieuse adresse, ayant déchargé ma mère de tous les

soins de iiion départ, elle réussit à empêcher la scène de laprès-midi de recommencer le dernier soir; elle parvint à rendre tout à fait maternels et tout à fait filiaux les adieux du matin suprême !

F.lle était avec maman à la fenêtre de notre entresol de la rue d'Orléans, lorsque passa au galop la diligence qui m'emportait.

Du haut de Fimpérialc j'ngitai ma casquette vers Tune et l'autre, et je me dis :

— Plus de famille ! Plus de maison ! Orphelin et prolétaire !

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