‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 30 sur 81 · UN DIMANCHE LIBRE A PARIS · texte numérisé non relu

UN DIMANCHE LIBRE A PARIS

J'arrivai à Paris un samedi soir. Personne ne se présenta à ma rencontre.

Comme le bureau de la diligence, rue du Bouloi, se trouvait tout à côté de la maison de commerce où je me rendais, rue de l'Arbre-Sec, je fis traîner mon bagage, derrière moi, dans une petite voiture à bras.

Le concierge aida le commissionnaire à monter la malle et la valise dans une mansarde du troisième étage du bâtiment situé au fond de la cour.

Le mobilier se composait d'un lit en fer, de deux chaises et d'une table de toilette, sur laquelle je trouvai une lettre d'Armand Radoux :

(( Une affaire urgente m'a appelé dans une de nos fabriques. Je serai de retour dans la nuit de dimanche à lundi. C'est moi qui t'éveillerai pour te présenter et t mstaller. Promène-toi dans Paris ; use de ta liberté, n'en abuse pas ! »

Je me débarbouillai, me donnai un coup de peigne, secouai mes habits couverts de poussière, et m'en allai dîner à trente-deux sous au Palais-Royal. Affamé, j'estimai

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le repas magnifique. Je me payai le luxe d'une demi-tasse au café de la Rotonde. Cela ne m'empêcha pas, étant très fatigué du voyage, de me sentir vite envie de dormir. Dès dix heures, je regagnai ma mansarde.

Je n'avais rencontré personne ; aucun bruit, aucune lumière ne me révélaient l'existence d'un voisin. Cette solitude, où je me trouvais pour la première fois de-ma vie, me rendit mélancolique. Je pensais au doux nid de la famille, du temps où vivait mon père.

Il faisait grand jour lorsque je me réveillai. Ma montre d'argent marquait huit heures et demie. Je sautai du lit, je me hâtai d'ouvrir la fenêtre à tabatière. Elle donnait sur la cour, que le concierge et deux domestiques lavaient à grande eau. Des bonnes, en jasant, battaient des tapis sur les balcons du principal corps de logis. De mon côté, tout restait fermé et silencieux.

C'est seulement en descendant que je compris la situation de mon logement. Il terminait un couloir entre deux greniers transformés en dépôts de marchandises. Audessous, il. y avait deux appartements de garçon, l'un très petit, l'autre très vaste, qu'habitaient Armand et son oncle, M. Tenon. Le premier étage était occupé par les magasins, qui faisaient tout le tour de la maison.

La façade avait une longue enseigne sur laquelle on lisait :

LABRETACHE, BOMPIERRE AINE, TENON ET C*^

A droite : Draperies et nouveautés; A gauche : Paris, Elbeuf, Sedan.

Je ne savais où aller prendre le chocolat que la leille Annette m'apportait chez moi dans mon lit. Je me lisais aussi que mes moyens ne me permettaient peut-être >as de faire deux déjeuners à Paris et qu'il fallait, dès le )remier jour, m'habltuer à un seul.

Avare ! oh ! non, je ne l'ai jamais été. Mais je savais ma famille ruinée ; dans la bourse qui m'avait été remise, j'avais trouvé un total de cent francs. J'ignorais ce qu'on me donnerait dans la maison de commerce ; si même, selon l'habitude de la province, on ne me laisserait pas les premiers mois au pair, sans rien. L'économie m etail donc commandée.

J'avais épuisé la veille mes premiers dix francs. Je pris deux pièces de cent sous ; quatre-vingts francs restaient dans ma malle fermée, à l'abri des tentations auxquelles m'exposait ce premier dimanche de complète liberté parisienne.

Je me dirigeai par le quai vers l'Hôtel-de- Ville, pour admirer les fenêtres du haut desquelles avait été proclamée la République. Je déjeunai modestement chez un marchand de vins, à une table bien placée devant une fenêtre à l'entresol du coin du quai. De là, je contemplais à la fois la Maison commune, Notre-Dame, le Panthéon, et, au miheu, la Seine coulant claire sous un joh ciel tacheté de petits nuag'es blancs.

Il était déjà midi. Je m'avançai, par la rue Saint- Antoine, vers le grand faubourg. Je saluai le génie de la Liberté.

Tout à coup mon cœur se glace. J'ai devant moi deux tas de maisons en ruines. Il me semble entendre résonner l'abominable canon de Juin. Je m'enfonce par les grandes et les petites rues, où la lutte a été terrible. Je descends par le faubourg du Temple, et je retrouve, à côté du canal, des maisons éventrées comme sur la place de la Bastille. J'achève ce lugubre pèlerinage au clos Saint-Lazare, bouleversé par la suprême résistance des insurgés.

En prote aux plus sombres pensées, je traverse In barrière, j'entre dans Montmartre. Tout y est en fête : des saltimbanques sur le boulevard extérieur, des bals où l'on danse avant la nuit ; d'immenses cabarets en plein vent, où des centaines de familles du peuple mangent et boivent les unes à côté des auti^es sur de longues tables sans nappes.

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Les blouses dominent, mais il y a par ci par là, dans ces débits de « Vin à six sous », des jeunes gens comme moi. Je me risque à dîner au Petit-Ramponneau. Très heureux je m'en estime. Car mon voisin me parle ; je cause avec ma voisine. Je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas, nous ne demandons pas à nous connaître. Nous nous traitons, sans façon ni gêne, en gens qui désirent mutuellement s'égayer. La fraternité parisienne dissipe mes idées noires. Je ne me sens plus seul au milieu du peuple.

Comme il n'était pas tard, l'envie me prend d'aller passer ma soirée au théâtre. Je me fais indiquer le chemin de la Gaîté. On y jouait je ne sais quel drame patriotique : Latude ou Marceau.

Sur la route, dans une rue un peu déserte, un homme s'approche de moi, me souffle à l'oreille :

— J'ai faim!.,, et j'ai des enfants!

Je le regarde. Il était vraiment pâle et fiévreux.

— Alors, indiquez-moi un boulanger.

Il m'en montre un ; j'achète un pain de quatre livres. J'aperçois, de l'autre côté de la rue, un charcutier ; je prie l'homme de demander ce dont il a besoin.

— Pour vingt sous, est-ce trop ?

— Pour trente sous, dis-je en plaçant sur le comptoir trois petites pièces, tout ce que j'aurais pu donner pour le spectacle.

Et je me sauve, honteux, furieux de ce que, dans la capitale de la République et de la civilisation, un citoyen puisse avoir faim et des enfants manquer de pain !

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