PREMIÈRE PARTIE
LA MORT d'un TÈRE
Le 24 août 1847, j^étais allé aux courses de Saint Gilles, en compagnie de mon oncle Auguste. Le soir, (( Grand bal. )) Mais mon oncle n'avait pas voulu rentrer de nuit, et nous revenions dîner à Coëx, au galop du cabriolet. J'étais joyeux, mais las; je m'étais assoupi. Le éheval s'étant arrêté au montant de la côte, je m'éveillai brusquement. De l'ombre du vallon, montait le son d'une cloche d'église. Je me sentis froid au cœur et mes youx se remplirent de larmes.
Une demi-heure après, nous étions chez nous, étonnés de n'y pas trouver mon père, qui était parti pour la chasse depuis le matin.
La vieille bonne Marie avait éloignale rôti de la braise; elle me forçait à manger ma soupe, grommelant contre le maître. Ses doléances comiques m'avaient remis en gaîté
lorsque entra un de nos métayers, qui mystérieusement dit à mon oncle :
— Eloignez le petit!
L'ordre tout bas transmis à la cuisinière, je fus conduit dans ma chambre à coucher, dont, sans explication, les volets furent clos et la porte refermée sur moi. En même temps il se faisait dans la cour un bruit assourdi. On allait et venait de la route au salon d'en bas.
Puis on déposa quelque chose de très lourd.
Des pas précipités ébranlèrent l'escalier, ma porte se rouvrit. Mon oncle me prit dans ses bras en s'écriant :
— Ton père est grièvement blessé.
— Mon père !... Oh ! mon Dieu ! Je veux le voir.
— Il est mort!
— Je veux le voir.
— Impossible.
— Je le veux! je le veux!
Je m'échappcii. Bousculant tout sur mon passage, je pénétrai jusqu'au coin du salon d'en bas.
Sur une civière gisait mon pauvre père, le visage troué, la barbe emmêlée de caillots de sang noir. Je tombai évanoui sur le cadavre...
On m'avait reporté dans mon lit, où me réveilla, je ne sais combien d'heures après, le brillant soleil d'été.
Me frottant les yeux et contemplant, comme d'habitude, la cohection du Charivari qui tapissait les quatre murs, je me figurai un instant n'avoir fait qu'un terrible rêve, et j'appelai : « Papa!... Marie!... Mon oncle! »
Marie accourut. Un accès de désespoir frénétique me ressaisit quand, en sanglotant, la bonne me dit :
— Mon pauvre petit maître!
Le médecin me fit appliquer des compresses sur la tête et retenir au lit.
Je n'en sortis que le lendemain pour conduire le deuil à l'église, presque en -face, et au cimetière, à côté. Encore me fut-il impossible d'assister à la cérémonie entière. Durant l'office, j'aperçus, sous la bière mal jointe, tomber
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 3
une goutte de sang que vint lécher notre chienne Diane. Je poussai un cri de fou; on m'emporta.
La semaine d'après, je quittais pour toujours cette maison vendéenne où mes vacances avaient été jusqu'alors si heureuses. J'étais reconduit chez ma mère, à Nantes.
J'ignorais encore comment était mort mon père; je savais seulement qu'il n'était plus^
Nous attendions dans l'auberge d'Aizenay le courrier de Bourbon- Vendée. Le maître de poste entama avec mon oncle Auguste et mon autre oncle à la mode de Bretagne, le cousin Duroussard, une conversation grave à mi-voix. Je me trouvais assis sur un banc extérieur; j'écoutai.
— Esl-ce en avant de la barrière ou après qu'on a trouvé le corps? Le fusil, connnent était-il placé? demandait le maître de poste.
— Pour le fusil, répondait Auguste, on ne sait rien. Quant au corps, il était allongé dans l'herbe, deux pas en nxaiil de la bairièrc. Celle-ci est un peu haute; pour la l'iancliii', il faut écarter des branches de houx assez fortes. Nous avons remarqué un bout de chêne auquel la gâchette aura pu s'accrocher.
— Oui, oui, interrompait Duroussard, on s'expliquerait bien le coup parti au passage de la barrière, mais non pas comme il a porté, en plein visage, faisant sauter toute la cervelle... Le champ, à une demi-lieue du village, est assez loin des habitations pour qu'on n'ait rien entendu, près du bois de sapins où il n'y a personne en cette saison, à cette lieuie... La nuit tombait, la chasse était finie et ce n"esl pas la, direction que Ton piend pour rentrer au village...
— Vous doutez donc qu'il y ait eu accident? s'écria le maître de poste.
— Un peu, dit Duroussard.
— Vous supposeriez un crime? La sapinière servait autrefois de refuge aux chouans, puis aux réfractaires. L'an passé encore, il s'est commis un assassinat dont 1' -auteur n'a pas été découvert...
— Un assassinat... avec le fusil de la victime?
-- Un suicide alors? Allons donc! s'écria Auguste. Mon frère était un trop bon vivant pour se tuer. Les soins méticuleux qu'il prenait de sa santé prouvent combien il tenait à la vie. Jamais je ne l'ai vu de plus belle humeur que le matin de l'accident.
— Cependant il n'est pas allé à la fête de Saint-Gilles; il avait promis à son fils de l'y conduire; c'est vous qu'il y a envoyé à sa place.
— Vous supposez quïl nous aurait éloignés de Coëx par préméditation?
— Pourquoi pas? La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, aux Morinières, il m'a parlé de son grand projet de minoterie modèle, auquel il voulait m'associer. Je refusai; il s'est mis dans une colère, dont la persistance m'a frappé... Je lui réitérai mon bon conseil de s'occuper moins des inventions nouvelles, de continuer simplement à fumer ses terres, en ne négligeant pas son commerce. Il s'emporta, me débita des choses amères sur notre famille, dont les uns le ruinaient, — c'était pour ses frères, — et les autres, — c'était pour moi, — loin de l'aider, lui donneraient un coup de rame sur la tête, s'il était en péril de se noyer.
— Monsieur Duroussard, mon pauvre ami Brevet n'avait pas tout à fait tort de dire cela, protesta énergiquement le maître de poste. Si votre cousin s'était suicidé comme vous l'insinuez, vous en seriez un peu cause. Il ne vous déplairait pas qu'on vendît les Bouleaux pour arrondir vos Morinières!
Duroussard n'eut pas le temps de répliquer. Son interlocuteur avait disparu sous prétexte d'aller préparer les chevaux de la poste.
Il s'adressa à Auguste, qui se cachait la tête entre les mains :
— Quelle infamie! Quelle absurdité! Comme si je ne devais pas être le subrogé-tuteur de Félicien, par conséquent être rendu incapable de profiter de sa ruine, s'il est ruiné, comme je le crains!.,. Ce que son pauvre père
SOUVENIRS d'un Étudiant de 48 5
me disait, mon cher Auguste, ne s'adresse qu'à votre frère Vincent, qu'il a sauvé de la faillite il y a trois mois en sacrifiant une trentaine de mille francs... Vous, vous êtes quitte envers lui ; vous lui aviez passé votre part de la succession paternelle et vous étiez devenu son associé dans l'exploitation des Bouleaux, que vous comprenez on ne peut mieux... Vous n'êtes pour rien dans les affaires de Nantes et de Vannes, qui sorit plus embarrassées, j'en suis sûr, que vous ne le supposez... Personne n'est mieux au courant que vous des querelles de ménage qui, avec les mauvaises affaires, ont pu déterminer le suicide...
— Je ne puis ni accuser ni défendre ma belle-sœur, dit l'oncle... Prenons garde que Félicien n'entende!
J'avais tout entendu.