ENTRÉE DANS LE COMMERCE
J'étais debout et habillé. Je brossais tant bien que mal, n'ayant pas l'habitude de me servir, ma redingote des
dimanches. Je pensais devoir la mettre pour la présentation aux patrons.
On frappe. J'ouvre. C'était bien Armand Radoux. Il me serre la main en souriant, me félicite d'être prêt avant huit heures. Il commence par me demander des nouvelles de ma mère, des détails sur nos malheureuses affan^es. De lui-même, il aborde le délicat sujet de mes préventions contre le commerce ; il m'assure que je saurai m'y faire assez vite, comme lui, d'autant que, dans sa maison de gros, en relations avec le monde entier, le travail n'est ni dur, ni méticuleux ; que ma capacité littéraire pourra s'appliquer au travail de la correspondance, et que, mes soirées étant libres, il me sera permis de m'instruire selon mes goûts.
Nous descendons à l'étage au-dessous ; il me présente à M. Xénon.
Ce gros petit homme tout rond était en chemise. Il ne se presse pas de passer son pantalon.
— Eh bien ! Nous voilà, bon jeune homme ! me dit-il. Soyez le bienvenu !... J'ai beaucoup connu votre père, un bon vivant, un cœur d'or ; mais pas habile négociant, puisqu'il vous a laissé sans le sou... Oh! sa femme, la jolie petite Eugénie, dont il était si jaloux, n'est-ce pas, Armand? quelle capacité commerciale!... Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de la maintenir à la tête de sa maison ? Elle vous referait une fortune, bon jeune homme !
Armand explique que ma mère n'a aucun moyen de relever notre commerce.
— C'est à cause de cela qu'elle nous envoie son fila, ajoute-t-il. Sa situation est telle qu'elle ne peut rien fournir pour l'entretien de ce brave garçon. Il faudrait, si vous le vouliez bien, lui donner de petits appointements tout de suite. Nous Tutiliserions comme nous pourrions. Il est rempli de bonne volonté, très travailleur et très intelligent, puisqu'il a achevé ses études seul, en un an, au milieu des désastres de sa famille.
Le bonhomme laissait parler son neveu. Achevant
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Fœuvre de patience qui absorbait son activité, — les deux touffes de cheveux gris qui lui restaient sur le derrière de la tête à éparpiller sur son crâne chauve, — il quitte la glace, se retourne, s'écrie :
— Qu'on lui donne cent francs !... Tu l'as logé là-haut? Il déjeunera au bureau pour pas cher... Nous l'inviterons quelquefois à dîner, s'il est gentil... Il lui restera de quoi faire le jeune homme... Mais où l'employer ?
— J'ai pensé à la correspondance, répond Armand.
— C'est bon ! Edouard a trop de besogne ; il l'aidera. jVime Favrot l'utiUsera aussi à la petite caisse, l'initiera aux écritures courantes, au grand-livre.
— Monsieur Tenon, pus-je dire enfin, je vous suis très reconnaissant de votre généreux accueil, et...
— Bon jeune homme, réplique-t-il vite en se tapant joyeusement sur les cuisses puis en me passant la main sur le menton, vous êtes gentil ! Ça ira bien !
Nous descendons au premier étage. Armand me mène vers un grand grillage, derrière lequel sur un large bureau incliné, à côté d'une énorme caisse, trône une dame d'une cinquantaine d'années.
— Madame Favrot, voici Félicien Brevet, dont je vous ai parlé.
— Voici, monsieur Armand, la place qui attendait votre l)acheher !
Se retournant vers moi, elle m'indique mon siège à cinq pas de son fauteuil ; puis d'une forte voix, presque d'homme, avec une rondeur tourangelle, elle s'écrie :
— Ne faites pas le timide avec moi, mon garçon... Je suis une maman, un peu vive, vous vous en apercevrez ; mais une maman... Nous ferons bon ménage.
J'ai à peine le temps d'esquisser un compliment qui la fait rire.
M. Edouard Manège arrive ; M°^« Favrot le prie de dépouiller la correspondance en commençant à m'apprendre à la classer.
Edouard a trente ans environ. Sa figure ne me déplaît pas, ni la mienne à lui, ce me semble.
Nous nous asseyons l'un à côté de l'autre. Je décachèle les lettres et les lui présente ouvertes. Il lit chacune d'elles, fait un signe tantôt au crayon bleu, tantôt au crayon rouge sur certaines, pique sur d'autres une fiche lestement annotée, fait un tas des inutiles ou des moins urgentes ; il en réserve un petit paquet pour le patron ; par un garçon de bureau, il en expédie un certain nombre aux commis des divers services.
Cette besogne nous conduit jusqu'au moment du déjeuner. M^® Favrot s'en est allée chez elle. Le garçon de bureau apporte à mon compagnon, à mon sous-chef, la carte du jour de son restaurateur habituel. Il écrit son menu, il m'offre ses conseils pour rédiger le mien. Je copie le sien purement et simplement.
Ce n'était ni bon, ni mauvais ; j'en fus pour trente-quatre sous, y compris le gloria. C'était un peu plus fort que mes moyens. Je m'en rendis compte :
Au bout d'une semaine, j'arrivai à me fournir un déjeuner suffisant pour dix-huit sous, sans café.
yime Favrot, en rentrant, me donne à résoudre un problème assez compliqué d'intérêts composés. J'y parviens, mais en une heure. Elle me montre comment elle s'en tire en cinq minutes.
Comme ce n'est pas un jour d'échéance, et qu'elle a un peu de temps à perdre, elle me fait subir un examen sur les livres de commerce ; elle s'aperçoit que je n'en saurais tenir aucun, pas môme lire le grand.
— Et vous avez fait toutes vos études ! me dit-elle sans m'offenser, car elle riait avec franchise et m'appelait son enfant. Vous êtes bacheher, et sur ceci, au sortir du collège, vous en savez moins qu'un gamin de l'école mutuelle !
Un peu plus tard, on me chargea de rédiger la réponse à une lettre importante de la légation du Guatemala. J'en ratai Ten-tôte, et je commis, à la formule des salutations, je ne sais quoi d'irrégulier et de risible. Mais le corps de
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l'épître empêcha M'"^ Favrot de me prendre décidément pour un imbécile.
Par exemple, mon écriture lui causa un désespoir dont elle ne m'épargna pas l'éclat. Lorsque je lui mis sous les yeux la copie de mon épître diplomatique, revue et corrigée sur grand papier marqué, sa tempétueuse poitrine monta et descendit comme la vague ; les papillottes grises encadrant ses joues rubicondes exécutèrent une sauterie frénétique ; ses bras se dressèrent ver le plafond ; sa voix tonna :
— Quelle écriture!... Impossible!... impossible!... Un bachelier es lettres!... pas moulées! Qu'on l'envoie chez Favarger !
Armand venait en ce moment prendre des nouvelles de mon installation. Il partagea l'effroi de la caissière. Il me portait trop d'intérêt pour désespérer de moi d'emblée. Sérieusement il me conseilla d'employer au plus vite vingtcinq soirées à apprendre l'écriture chez le calligraphe du passELge Vivienne.
Je m'y rendis le soir même. Moyennant vingt-cinq francs — et pas de menus plaisirs sur la semaine, jusque vers la fin d'octobre, — je me relevai de l'humiliation subie le premier jour de mon entrée dans le commerce.