‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 32 sur 81 · LE PREMIER HABIT NOIR · texte numérisé non relu

LE PREMIER HABIT NOIR

En attendant que j'eusse acquis l'art d'allonger des anglaises sur du papier commercial et d'aligner des chiffres sur des livres sans ratures, on ne savait guère à quoi m'utiliser.

L'ingénieux Armand dont j'avais gagné la confiance par mon assiduité au cours d'écriture, insinua au père Tenon

que je lisais très bien et que j'avais appris beaucoup de choses qui n'avaient aucun rapport avec les affaires de la draperie, mais qui lui seraient agréables, s'il me .chargeait chaque matin de lui dépouiller ses journaux et son courrier.

Le patron, qui se levait tard et avait la vue faible, trouva l'idée heureuse, m'essaya, me reconnut excellent pour cet eniploi intime. J'y gagnai de n'être pas forcé de m'emprisonner dès le matin derrière le grillage de la caisse, de pouvoir déjeuner dehors s'il me plaisait, même d'être assez souvent invité à dîner avec les patrons : ce qui augmentait naturellement la petite réserve des menus plaisirs.

M. Tenon n'était point mélancolique. Douillettement étendu dans son lit tandis que sa chambre était réchauffée par un pétillant feu de bois, il aimait, étant de Chinon, à lâcher des propos rabelaisiens, au beau milieu d'un grave article de l'organe de ses opinions, le Journal des Débats, Cette feuille sévère, (( honnête et modérée », comme on disait alors, me déplaisant à lire, je ne manquais pas de relever d'abord, ensuite de provoquer les interruptions folichonnes de mon auditeur.

J'escamotais de la sorte des réflexions sur les agissements de la « rue de Poitiers », qui nous eussent mis en colère l'un contre l'autre. Je me rendis amusant, je passai pour spirituel.

Comme je parcourais un matin le feuilleton musical et que j'exprimais le désir d'aller aux Italiens entendre une troupe d'élite exécutant le répertoire de Rossini, de Donizetti, de Bellini, de Cimarosa, du divin Mozart, papa Ténon me confessa qu'il exécrait la musique et que, s'il avait un fauteuil salle Ventadour, le jeudi et le dimanche, c'était uniquement parce que le rang de sa maison l'y obligeait.

— Armand, non plus, me dit-il, n'aime pas beaucoup ce tapage inutile ; il ne comprend rien aux roucoulades en langue étrangère. Nous nous montrons cinq ou six fois durant la saison. C'est bon genre... Les trois quarts du

SOUVENIRS d'un ETUDIANT DE 48 115

temps, le iauteuil est libre... Moi, quand je vais au spectacle pour mon plaisir, c'est le Palais-Royal que je choisis. Rire, vois-tu, bon jeune homme, il n'y a que cela, une fois les affaires faites... Mais si tu aimes la musique, tu sais ? tu n'a pas à te gêner. Voici le numéro du fauteuil î Tu demanderas au contrôle s'il y a quelqu'un. S'il n'y a personne, on te laissera passer. Seulement, il faut mettre pantalon noir, gilet noir, cravate blanche et habit... Je parie que tu n'as pas d'habit.

— Un habit noir, à queue ? Non, je n'en ai jamais eu encore.

— Il t'en faut un. C'est indispensable pour aller dans le monde. Charge Armand de te faire chercher un coupon d'Elbeuf, qui ne puisse plus servir à autre chose ; on te le donnera pour presque rien... Adresse-toi au concierge, qui fait le neuf et n'est pas maladroit. Moyennant une cinquantaine de francs, tu seras paré pour les soirées. Je n'y vais plus ; mais à ton âge il faut s'y rendre. On fait des connaissances qui ont leur utilité. Et plus tard, si l'on ne tient pas à rester vieux garçon, comme moi, on trouve à se marier, avec une belle dot, dont on se sert pour s'établir... Fais-toi faire un habit noir, jeune homme, lance-toi et va aux Italiens. Tu y comprendras, sans doute, quelque chose. Monsieur sait le latin !

Je trouvai le coupon d'Elbeuf pour 20 francs; le concierge me demanda 30 francs ; total : 50 francs !

Et cette somme n'épuisa pas mes propres économies. Un matin du mois de décembre, que je cherchais des chaussettes de laine tout au fond de ma malle, je fis sauter de la paire que je choisis un petit billet de banque que Louise y avait caché.

Merci, Louise ! Grâce à toi, j'ai été admis à entendre la Casta diva et VElisir d'amore ! Durant tout l'hiver de 1848- 1849, je me suis consolé de tout ce qui me chagrinait, et m'agaçait en m'enivrant de mélodie une fois par semaine !

Le second dimanche de mon installation, je m'étais promené aux environs de la pâtisserie aux gorenfïots ; j'avais

demandé rue d'Amsterdam où était Eugène. On n'avait pu me répondre. J'avais pris le train de Saint-Cloud, et circulé aux alentours de la villa où je m'étais tant amusé pendant l'été de 1847. Fermée ! Sans habitants ! J'étais revenu triste, triste, triste !

Au milieu d'octobre, je retournai rue d'Amsterdam un autre dimanche. Je sus que la famille de mon ami était rentrée de vacances, qu'il continuait à être élève de l'institution Rngeron et qu'il faisait sa philosophie à notre collège ci-devant Bourbon. Je revins à sa recherche une troisième fois en novembre. Je le rencontrai sur la place du Havre. Nous allâmes nous promener ensemble.

Je ne sais comment, des choses intimes, aussi cordialement échangées que naguère, la conversation versa dans la politique. Sur l'insurrection de Juin, sur la prochaine élection du président de la République, s'engagea un débat qui nous mit en flagrante hostilité.

Eugène était" bonapartiste !

Je le quittai sans lui serrer la main.

Oh! la maudite discussion! Elle s'était engagée avant que nous eussions dit un mot de ce qui me tenait le plus au cœur. Je ne savais rien de Lia !

Six mois plus tard, j'appris que la cousine de mon ami s'était laissé marier, non sans quelque peine, à son cousin l'agent de change de la rue Montmartre.

Fallait-il être bête aussi !

Avoir un habit noir, et se brouiller avec son meilleur ami, h cause de ce Bonaparte !

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