LE VOTE DU DIX-DÉCEMBRE
Bonaparte, je dois le confesser, ne fut pour rien dans l'insuccès de mes débuts commerciaux.
On n'aimait point le bonapartisme chez MM. Labretache, Bompierre aîné, Tenon et compagnie. Armand Radoux, certes, n'était pas socialiste ; mais il était républicain, largement libéral. Nous pouvions causer politique sans nous disputer.
Lors de la promulgation de la Constitution, le 12 novembre 1848, nous étions d'accord pour la juger en somme très bonne, si elle était respectée. C'est pourquoi il vota et fit voter son oncle, à l'élection présidentielle du 10 décembre, pour le général Cavaignac.
Si j'avais été électeur, j'aurais probablement déposé dans l'urne une négation de la présidence sous le nom de Raspail. J'ai suivi, salle Montesquieu, tout près de ma rue de l'Arbre-Sec, les réunions publiques du comité démocrate-socialiste qui portait à la présidence cet accusé du 15 mai, après l'avoir fait récenîment élire représentant de la Seine malgré sa captivité. Je suis allé un dimanche, au pied du donjon de Vincennes lui envoyer, ainsi qu'à son compagnon Barbes, un long cri d'espérance : Vive la République démocratique et sociale !
Le peu de voix qu'il obtint, 37.000, m'étonna un peu ; mais, à ma stupéfaction, notre Lamartine de Février en eut encore moins, à peine 18.000... Sur le pavois de 5 millions et demi (ie suffrages, le peuple souverain hissait le neveu, plus ou moins légitime, du plus néfaste des grands hommes, — la caricature de Napoléon !
Mon exaspération contre Tignorance des campagnes et contre l'inepte perfidie des monarchistes blancs ou bleus, ne se retint pas à une première lecture des totaux du scruti.i du 10 décembre, devant mon patron en personne.
A ma voix tonnante, M. Tenon sauta de son lit, en chemise. Il se précipita sur moi pour sauver son Journal des Débats, que je déchirais. Il me mit la main sur la bouche, en s'écriant :
— Tu es fou, mon petit ! On doit t'entendre de la cour, de la rue !... Tu compromets la maison !
FELieiEN
— La France elle-même est compromise ! répliquais-je sans discontinuer mes anathèmes incohérents.
— Tais-toi ! je t'ordonne de te taire, répétait-il.
Je ne me tus que quand M. Tenon m'eut déclaré qu'il était au fond de mon avis.
Je souffris, sans murmurer, qu'il me plaignît de prendie tant de souci de la politique, qui ne me regardait en rien à mon âge et dans la position où je me trouvais. Armand, qui survint, prolongea la semonce. Il réussit à empêcher son oncle de se fâcher contre moi, mais pas à me calmer moi-même.
Au bureau, j'embrouillai la correspondance à demi-rangée par mon chef d'emploi : ce qui mit fort en colère le bon Edouard.
Je fis des calculs faux. Ayant des réponses à écrire, non seulement je les rédigeai stupidement, mais encor<) je les recopiai avec ma cacographie naturelle, oubliant la calligraphie mécanique de maître Favarger. M'"^ Favrot me vouait à tous les diables en faisant recommencer mon travail par Manège.
Six heures sonnant, sans pardessus, en casquette, je m'élançai par la ville. J'avais hâte de voir l'effet produit sur la population parisienne par la fatale élection.
Place Vendôme, au pied de la colonne, devant l'hôtel du Rhin, plusieurs milliers d'individus en longues redingotes et en blouses réclamaient :
— Poléon ! Poléon !
Louis Bonaparte s'abstenait de se montrer.
Entre les boulevards des Capucines et du Temple allait et venait une foule immense, à travers laquelle se croisaient des acclamations et des malédictions :
— Vive le président!
— A bas le prétendant !
— A Bondy, Badinguet !
— A Cayenne, les partageux î
Du premier étage d'un café à l'entrée du faubourg Pois-
souvENiBb d'un Étudiant de 48 119
soDiiière descendait, accompagné sur la guitare, l'air pleurai'd de la reine Horlense :
Partant pour la Syrie I
On chantait la Marseillaise avec rage vers la Porte-Saint- Martin.
Dans une cave du bazar, surnommé le palais Bonne-Nouvelle, se tenait encore ce soir-là une réunion dépendant du comité Ledru-Rollin. Je m'y faufilai et j'applaudis un discours sur ce thème :
(( Il violera la Constitution !... Alors nous nous souviendrons du commandement de nos glorieux pères de la Convention nationale : L'insurrection est le plus saint des devoirs 1 »
En rentrant, j'assistai à la clôture de la séance du club Montesquieu. On s'y jurait de se retrouver tous sur les barricades le jour où César passerait le Rubicon.
Avant de m'endormir, je lus dans je ne sais quel journal du soir cette appréciation de l'événement, publiée dans le luîmes de Londres, la veille du vote :
(( Si Louis-Napoléon devient président, son élection restera dans la mémoire des hommes comme une des plus monstrueuses aberrations de la superstition populaire, et une des plus pitoyables humiliations qu'un grand peuple puisse s'infliger à lui-même ! » -
Le 20 décembre, je saisis au vol l'occasion d'une lettre très pressée de M. Xénon à transmettre à M. Labretache, soji co-associé, député des Ardennes. Je courus au Palais- Bourbon et j'assistai à la prestation de serment de Louis Bonaparte.
Il faisait déjà nuit, à quatre heures. La salle de bois, dans laquelle siégeait l'Assemblée n'était; qu'à demi éclairée par les lampes et les lustres. Les représentants, immobiles, silencieux, avaient tous l'air livide comme des ombres mythologiques.
On entendait tomber monotones, les périodes du rapport
de mon compatriote Waldeck-Rousseau sur la validité incontestable de l'élection présidentielle. Les remerciements au chef sortant du pouvoir exécutif, par lesquels finit le rapporteur, amenèrent à la tribune le général Cavaignac.
Avec simplicité et du ton d'un honnête bourgeois plutôt que d'un soldat, le général déposa 'sa démission. Il remercia l'Assemblée « des bontés qu'elle avait eues pour lui ». Beaucoup de députés applaudirent, mais sans trop de bruit.
Le président, Armand Marrast, proclama le résultat du scrutin. Puis, il invita le citoyen investi de la présidence de la République jusqu'au deuxième dimanche du mois de mai 1852 à venir prêter le serment prescrit, — à lui seul — par la Constitution républicaine.
L'homme, — qui me parut sinistre, — monta lourdement les degrés de la tribune. Il s'y posa, les bras croisés, en acteur préoccupé de l'effet.
Marrast, toujours debout, lui lut la formule :
« En présence de Dieu et devant le peuple français, je jure de rester fidèle à la République française et de défendre la Constitution. »
L'homme, que je me figurai voir trembler, étendit le bras ; d'une voix sourde, il répéta :
(( Je le jure ! »
Le président de l'Assemblée nationale ajouta très haut :
(( Je prends Dieu à témoin du serment qui vient d'être prêté ! »
Personne n'applaudissait. Tout le monde attendait avec une curiosité anxieuse les premières paroles politiques qui allaient sortir de la bouche mystérieuse du sphinx posé au faîte de l'Etat. Le citoyen Louis-Napoléon Bonaparte tira de sa poche un papier. Il lut, avec un désagréable accent étranger, une demi-douzaine de phrases vagues. Une seule fut soulignée de discrets bravos, celle-ci :
« Je regarderais comme ennemis de la patrie tous ceux qui tenteraient par des voies illégales de changer la forme du gouvernement que vous avez établi ! »
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 121
Descendu de la tribune, le président élu et assermenté de la République française alla s'asseoir, au centre droit, sur le banc de M. Odilon Barrot, dont il allait faire son premier ministre.
Un instant plus tard, il se dirigea du côté gauche et pré-., senta la main à son prédécesseur. Le général Cavaignac, embarrassé, laissa tomber sa main dans cette nrain.
Mes voisins de la tribune publique admiraient. Je les scandalisai en m'écriant :
— Non, à sa place, je n'aurais pas répondu, à la politesse!...