‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 34 sur 81 · UNE VISITE A LAMENNAIS · texte numérisé non relu

UNE VISITE A LAMENNAIS

Le dimanche qui suivit cette séance historique, je résolus d'aller consulter quelqu'un des grands hommes politiques qui m'inspiraient le plus de confiance et d'admiration.

Je n'en connaissais aucun. Je choisis Lamennais, à cause des Paroles d'un croyant, qui m'avaient tant ému enfant, et aussi à cause du Peuple constituant, dont le dernier article « Silence au pauvre » exprimait en traits de feu l'effroyable désillusion que j'avais moi-même éprouvée au lendemain de l'insurrection de Juin.

Je ne me souviens pas du nom de la rue, qui n'existe plus. Mais je vois encore la maison, l'une des rares, à plusieurs étages, d'une allée presque champêtre, parallèle aux Champs-Elysées et partant du rond-point.

Je montai au troisième et sonnai. On m'ouvrit avec précaution. Une vieille dame me demanda d'un ton inquiet et sévère ce que je voulais.

— Breton, démocrate, républicain, dis-je, je désire con-

sulter mon compatriote, mon coreligionnaire, le repiésentant du peuple, sur la République.

La gouvernante parut touchée de ma timidité. Cependant, elle ne me laissa entrer que dans l'antichambre. Cette pièce, bien éclairée, était très petite. Elle contenart une table, un fauteuil de bois à côté, un escabeau. J'attendis debout, près de la fenêtre, regardant des jardins.

Cinq minutes après, Lamennais se présentait, revêtu d'une longue robe de chambre à carreaux bleus, s'asseyait dans le fauteuil, m'indiquait l'escabeau que je rapprochai de lui.

Il était comme installé dans un confessionnal; moi, je pris, en effet, l'attitude d'un fidèle consultant le directeur de sa conscience.

J'étais on ne peut plus embarrassé pour entamer la conversation. Il m'aide avec tant de finesse bienveillante que je le mets au courant de ma personne, de ma famille, de ma situation dans le présent, de mes préoccupations pour l'avenir, de mes dégoûts, de mes illusions, de tout ce que ressentait mon cœur, de tout ce qui s'agitait en mon esprit.

— Je ne sais pas à quoi je suis bon, m'écrié-je en finissant une véritable confession. Mais ce que je veux, je îe sais bien : Servir, comme vous, la cause du peuple jusqu'à la mort !

Il me regarde paternellement. Une larme grossit au bord de sa paupière. Tantôt avec une aménité charmante, tantôt avec emportement, il me résume ce qu'il a fait lui-môme pour la démocratie et pour la vérité; il me décrit les misères, les humiliations, les calomnies dont il a été payé.

— Les uns, soupire-t-il en fronçant les sourcils, m'ont expulsé de leur Eglise parce que je prétendais la régénérej-; ils m'ont maudit, parce que je défendais Dieu, qu'ils ont compromis... les autres m'éliminent de leurs coteries, parce que je sors de chez l'Ennemi et que je vais à l'Inconnu... Je suis seul, écrasé, abreuvé de dégoûts... Je ne puis rien pour vous, mon enfant, et je n'ose vous donner un conseil.

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 12o

Refoulez, si vous le pouvez, des aspirations qui vous entraînent hors d'une condition paisible... Mais, si vous vous lancez dans le courant de la Révolution, ne comptez ni sur Tappui de votre parti divisé, ni sur la reconnaissance du peuple, qui s'ignore. — Se mettre au service de la démocratie pure, de la justice éternelle, jeune homme, sachez-le, c'est faire le sacrifice de soi-même.

— Quoi qu'il m'en puisse coûter, je servirai la démocratie, je me dévouerai pour la justice !

Le grand vieillard, après m'avoir donné une poignée de main, me reconduisit en disant :

— Je vous souhaite d'être utile à notre cause... et pas trop malheureux !

Malheureux ! Pour m'empecher de l'être, je n'avais qu'à me laisser vivre sans m'occuper du peuple ni du genre humain.

J'ai essayé plusieurs fois. Je n'ai jamais pu !

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