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UNE REVUE DU PRESIDENT

Ce matin-là, je redescendais l'avenue des Champs-Elysées, réfléchissant sur les hautes et tristes paroles que je venais d'entendre. Je marchais lentement, si absorbé palmes pensées que le milieu, cependant très agité, dans lequel je me trouvais, n'existait pas pour moi.

— Eh ! nom de nom ! on ne passe pas !

J'entends cela et me sens repoussé avec violence de la chaussée sur le trottoir.

Ce n'était pas la police en costume qui me coupait la route et la rêverie. C'était une bande de gens à physionomie de mouchards, forts en moustaches, de larges chapeaux gras sur l'oreille, de grosses cannes à la main. Je

m'étais heurté en plein au noyau de la Société du Dix- Décembre commençant, dès le troisième jour de la présidence, à préparer Tempire.

La raison de ce rassemblement entre le Cirque et les jardins de FElysée, c'est que Louis Bonaparte allait passer sa première revue des gardes nationales de la Seine, de la garde mobile, de la garde républicaine et de l'armée de Paris. Je me décidai à rester dans le quartier pour contempler ce spectacle intéressant. Le bas de l'avenue m'étant fermé, je remontai vers la barrière de l'Etoile. Je m'attablai à un cabaret. Je déjeunai en regardant arriver les troupes du Mont-Valérien, les gardes nationales de Neuilly, de Boulogne et autres localités.

Quand je jugeai l'heure venue de gagner la place de la Concorde, où devait avoir lieu le défilé, je me mis en marche sur le flanc d'un régiment dont la musique jouait le Chant du Départ. Mais je ne le suivis que durant la traversée de l'Arc de Triomphe.

Je m'étais retourné vers le colossal groupe de Rude, qui représente précisément le Départ, 1792; je demeurai comme pétrifié d'admiration.

Je n'entendais plus la musique. C'était le Génie même de la guerre, la Patrie en danger, qui, de ses lèvres de pierre, me hurlait :

— Aux armes! En avant!... En avant jusqu'à l'affranchissement du genre humain !

Dans le guerrier barbu, agitant son casque, entraînant les citoyens, il me semblait reconnaître mon père. N'étais-je pas moi-même le jeune héros qui marche de si bon cœur avec lui ?

Je songeais aux peuples que le coup de tonnerre de Février avait ressuscites, et qui retombaient sous le joug parce que, nous, nous n'étions pas partis pour l'émancipation universelle ! Je pensais à Rome, à Venise, à la Hongrie, toujours debout, que nous pouvions encore secourir, sauver, en rallumant la révolution européenne !

Devant ce sublime Départ je m'enrageai contre ce banal

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étalage de forces inutilisées, — sinon pour la guerre civile, — et réservées pour le coup d'Etat ! Je pris en horreur la revue de Badinguet.

Je me retrouvai, au rond-point, près du groupe des décembraillards. Les tambours tapaient au loin successivement :

— Ran-plan-plan, ran-plan-plan, plan-plan ! . -

Le Président sortait de son palais. Quand il entra dans les Champs-Elysées, du banc sur lequel je m'étais hissé, je n'aperçus qu'un énorme panache tricolore flottant audessus d'un chapeau de général.

On débattait au-dessous de moi la question de savoir si la bordure dudit chapeau était d'or ou d'argent. Car a d'or », c'était l'armée; <( d'argent », c'était la garde nationale.

Je mis le public d'accord en déclarant que mes jeunes yeux voyaient l'argent d'un côté, l'or de l'autre.

— Général ! concluai-je en ricanant; général de qui ? général de quoi?... général de tout!

— Parbleu! me répondit-on avec gravité.

Le général des expéditions de Strasbourg et de Boulogne se dirigeait vers mon observatoire.

Aussitôt la claque du Dix-Décembre frémit des pieds, des mains, des grosses cannes et des grands chapeaux. Sur le signal d'un des feutres en l'air, les gueules s'ouvrent et profèrent une vingtaine de fois :

— Vive le président ! Vive Napoléon !

Dans le chœur de la Dame blanche, il y a ceux qui murmurent (( Mon », et ceux qui crient « tagnards ». De môme, les uns faisaient : « Nap ! Nap ! » les autres : a poléon ! poléon ! » Sans doute pour mieux secouer l'écho et pour élargir la portée de l'ensemble des voix.

Les décembraillards s'étaient abstenus de l'acclamation inconstitutionnelle de : (( Vive l'empereur! » Mais elle retentit lorsque le cortège présidentiel, après avoir tourné le rond-point, passa devant des paysans armés, dont les officiers seuls portaient des uniformes d'une fantaisie désopilante.

Je m'enfuis écœuré, par le bas du faubourg Saint-Honoré.

Ayant traversé la foule qui remplissait la rue Royale, je parvins au pied de la statue de la ville de Strasbourg. Des gamins avaient escaladé la grille, s'étaient assis sur le piédestal. Je profitai de leur exemple et je pus m'asseoir aussi.

Nous avions sous nous un bataillon de mobiles, qui firent jouer tout le temps la Marseillaise par la musi<]U(' voisine.

Quand le président finit de ce côté sa revue, il fila rapidement. Car les acclamations républicaines devenaient unanimes.

Je risquai un : « A bas le prétendant ! » et un : (( Vive la Constitution ! » qui firent traînée de poudre autour de la place de la Concorde.

Je descendis de mon belvédère, aidé par les mobiles qui avaient admiré le retentissement de ma voix et l'agitation de mes bras.

Les bons petits braves! Etait-ce de leur faute si on les avait essayés contre leurs propres pères, sur les barricades de Juin? Qu'ils auraient mieux aimé franchir les Alpes ei le Rhin, courir planter partout le drapeau de la République ! Comme ils se défiaient de ce Bonaparte !

J'étais en train de fraterniser avec les mobiles, quand retentit un éclat de rire colossal.

Par-dessus l'Obélisque, sur la tête du président, battait des ailes un aigle énorme en papier violet !

DE l'ambigu a t'opéra

Vint le Mardi gras. Je m'étais arrangé pour découcher franchement. J'étais sorti en habit noir, comme si j'allais dans le monde. J'avais loué un pierrot. Pourvu d'un billet

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de faveur, je m'étais rendu à minuit au grand Lai masqué de l'Ambigu.

Dès le contrôle franchi, je remarquai une jeune fille qui abandonnait au vestiaire la mante et la mantille dont elle était enveloppée. Elle m'apparut, en un frais costume de bergère des Alpes, un peu maigre, mais d'une grâce voluptueuse et d'un genre distingué, tout autre que -celui des habituées de l'endroit.

Elle avait deux compagnes presque aussi grandes qu'elle et pas laides non plus. ^

Ces demoiselles étaient sous la garde d'une forte femme à la voix rauque, qui appela u ma fille », non pas la brune, non pas la blonde, mais la ni brune ni blonde vers laquelle s'étaient élancés et mon regard et mon cœur.

Elle aussi m'avait remarqué. Lorsque, au premier quadrille, je me présentai à la galerie où sa société s'était assise, elle parut étonnée de me voir inviter sa compagne blonde plutôt qu'elle-même. D'un ton sec, elle répondit à divers jeunes gens qui s'offrirent :

— Je ne danse pas !

Je ramenai l'autre, et, comme si je m'adressais à une marquise, j'implorai de la mère l'honneur et le plaisir d'une polka avec mademoiselle sa fiUe.

Dès lors, nous ne nous quittâmes plus de la nuit.

Nous revenions de temps à autre vers la galerie rassurer maman. Comme la bonne femme, entre trois et quatre heures du matin, s'était endormie, nous courûmes au restaurant voisin avaler un bouillon, des huîtres et une côtelette. Point en cabinet particulier, je vous le jure ; en pleine salle commune, au bout d'une table occupée par des soupeurs — presque aussi sages que nous.

Jusqu'à la fin du bal, nous ne cessâmes pas de danser et de causer. Je devenais amoureux ; elle aussi, qui n'avait connu personne, me disait-elle naïvement, et qui était très surveillée par ses parents.

Elle ne me révéla pas son adresse, de peur qu'on ne m'aperçût sous ses fenêtres. Mais elle me dit que nous

nous retrouverions, si je voulais, au premier bal masqué... de l'Opéra.

Elle m'avait au moins livré son petit nom : Ernestine.

Mais elle ne m'avait permis d'embrasser que le bout de ses doigts.

Cela me suffit. Je m'interdis de danser désormais avec une autre qu'elle. La mi-carême arriva sans que j'eusse eu l'envie de commettre la moindre infidélité envers celle que j'appelais... d'avance : Mon Ernestine.

Je me trouvai donc, le soir tant attendu, pourvu d'un costume et d'un billet d'Opéra, at^ec une trentaine de francs dans ma poche.

Il était à peine onze heures. Déjà je me promenais dans les deux passages, sur le boulevard des Italiens, au coin de la rue Le Peletier, sous la grande marquise de l'Académie nationale de musique et de danse, me précipitant à l'ouverture de chaque équipage.

Minuit sonne. Les larges portes s'ouvrent. Je laisse monter tumultueusement la première vague humaine ; je ne suis que le second flot.

Au vestiaire, dans l'escalier, personne qui m'intéresse !

Je gravis l'escalier. J'arrive à la large entrée du milieu de la salle, faite de deux loges supprimées. Je m'accoude au coin du dernier fauteuil de l'amphithéâtre des premières.

De là j'avais le coup d'œil complet ; j'étais sûr d'être aperçu de n'importe où.

Pour me rendre plus vite reconnaissable, je n'avais mis ni masque, ni faux nez ; j'avais choisi un costume de pierrot moitié rouge moitié blanc.

Musard, le grand, le vrai, le seul Musard, lève son archet, au milieu des cris et des trépignements. Son formidable orchestre, placé au fond de la scène, ne parvient à dominer le tapage qu'avec le concours de gigantesques trompettes, dignes de figurer au jugement dernier.

Le premier quadrille de la nuit suprême du carnaval de l'année est lancé à fond de train. Par le couloir à pente douce, sur le bord duquel je me suis placé, dégringolent

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sans interruption des groupes de danseurs qui bousculent les figures de la contredanse et font du galop un chaos infernal.

Deux bras blancs s'efforcent de m'y entraîner. Mais ce sont ceux d'une petite brune... Ce ne sont pas les siens !

Je m'attache au fauteuil qui me sert d'appui, inébranlable au point qu'après avoir résisté à une demi-douzaine d'assauts successifs, je deviens l'objet des huées de tout un cercle féminin qui me traite de... Joseph !

La musique cessant, je suis remarqué beaucoup trop. Une voix satanique hurle, en me désignant :

— Ohé ! ohé ! le Pierrot à la glace !... vanille et framboise !... Servez lé Pierrot !

Et voici qu'aux accords d'une polka qui commence, on me cueille. Sur les épaules de ceux-ci, de ceux-là et des autres, on me promène,* tournoyant, jusqu'au pupitre de Musard.

Du haut des avant-scènes des troisièmes se déversent sur moi des bravos ironiques et les huées implacables de deux, bandes de pierrots, les uns noirs, les autres blancs. Du milieu de la galerie du même étage, une cabale paraît commandée contre ma personne par un colossal pierrot des deux couleurs, son bonnet pointu sous le bras, faisant flamboyer sous les reflets des lustres une épaisse couronne de cheveux roux.

Je prends en même temps peur et honte ; peur de ne pouvoir me dégager pour la chercher ; honte d'êire pris en ridicule par elle, si elle m'aperçoit.

Je joue des coudes, des poings ; je parviens à gagner l'un des couloirs de côté. Mais je ne vais pas me remettre à l'amphithéâtre, où les railleurs, me revoyant, continueraient leur farce, que je trouve très mauvaise.

Je m'exerce à me rendre invisible en me glissant le long des murs et des escaliers. J'arrive au foyer, j'y veux entrer. On y a l'air assez tranquille ; par conséquent, ce doit être là plutôt qu'ailleurs que j'aurai la chance de la rencontrer. La garde républicaine me notifie qu'on ne

passe pas en costume ; le foyer est réservé aux dominos et aux habits noirs.

L'avis, inattendu de mon inexpérience, me plonge dans un abîme de réflexions. Je reste appuyé sur la balustrade de Fescalier, ne sachant que devenir.

J'y suis découvert parle terrible pierrot à la crinière de feu, qui me tient ce discours solennel :

— Petit, je t'ai remarqué... Tu me plais... Tu portes presque nos couleurs... Sois des nôtres !

Je m'excuse, mais pas assez bêtement pour indisposer mon futur camarade Lalar, juste ce qu'il faut pour lui faire comprendre que j'attends quelqu'un et qu'il serait indigne d'un chevalier français de se dérober à un rendez-vous d'amour.

— Des clievaliers de ma pairie!...

entonne le grand pierrot, presque d'une voix de ténor.

Il me quitte en me garantissant pour moi et pour ma cavalière — du grand monde ? — l'amicale réserve des pierrots blancs et des pierrots noirs, à moins que la cavalière et le chevalier ne se décident, comme il l'espère, à mêler leurs discrètes amours aux franches ivresses du cénacle de l'Art libre !

Impatienté par une pose de plus d'une heure aux alentours du foyer, je me disais :

— Elle s'est moquée de toi !... Elle ne viendra pas !... Ou elle t'évite!... Si tu n'étais pas un niais, tu saisirais n'importe laquelle au passage et tu irais galoper avec les artistes !

Il n'était que temps. Un long domino bleu m'arrête à la montée vers l'étage supérieur. Je 'murmure passionnément : (( Ernestine ! »

On me répond par un éclat de rire :

— Ernestine, connais pas ! Juliette, si vous voulez bien. Et je fis comme tout le monde. Je dansai avec Juliette,

puis avec d'autres, au hasard, jusqu'à cinq heures du matin.

Enfin, redevenu philosophe et me souvenant, bon gré mal gré, des leçons de morale pratique du bon Mainviël, je m'assis dans un fauteuil de l'amphithéâtre et je contemplai la furie du grand galop de la fin, conduit, précipité, bouleversé par Lalar et ses pierrots bigarrés.

La musique s'arrêtant, on cria bis, et les saxophones mécaniques éclatèrent en un suprême désaccord pour rehausser le triomphe du chef d'orchestre, élevé sur les épaules de ses admirateurs fanatiques aux cris de : u Vive Musard ! vive Musard le Grand ! »

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