‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 36 sur 81 · HORS DU COMMERCE · texte numérisé non relu

HORS DU COMMERCE

Ma mère était venue à Paris. Elle comptait profiter d'une assez brillante reprise des affaires pour conclure un arrangement avec les créanciers de mon père, et se conserver le magasin de Nantes. Elle n'y réussit pas entièrement ; elle obtint au moins de ne clore notre liquidation qu'à la fin de l'année.

Dans les lettres que je lui écrivais régulièrement, je m'étais abstenu de lui révéler mon dégoût croissant du commerce.

C'est longtemps après m'être éloigné du négoce, que l'étude et l'expérience — à mes dépens — m'ont permis de comprendre avec clarté et justice ce que c'est qu'acheter et ce que c'est que vendre en gros et en détail, avec ou sans intermédiaires et tous jisques compensés.

Mais alors, en 1848-1849, qu'avec de purs instincts d'honnêteté idéale, je me bourrais le cerveau de ce que les négociants appellent des utopies, je devais ajouter à une complète ignorance des affaires le mépris du métier auquel la ruine de mes parents m'avait condamné.

Je venais de me laisser enseigner par P.-J. Proudhon que (( la propriété, c'est le vol ! » J'apprenais, dans le Peuple, que l'intermédiaire u n'est qu'un parasite ». C'était article de foi pour moi que la Banque du peuple, fondée à l'entrée du faubourg Saint-Denis, allait inaugurer Fère des échanges directs entre consommateurs et producteurs. Je visitai ti plusieurs reprises les comptoirs vides de Proudhon ; je n'accusai de leur prompte fermeture que l'imbécillité du public et la perfidie des Malthusiens !

Pour ne pas faire de peine à la bonne M'"® Favrot et pour faire plaisir à Armand, je m'étais prêté aux expériences les plus variées. Mais si, à la caisse, je perdais mon arithmétique classique et mon idéal de bénéfice équitable dans les vacillations des calculs des primes et des escomptes, au comptoir, je restais moralement impuissant à démêler les diverses espèces de métrage et de qualités des étoffes suivant le caractère pi;ivé ou public, national ou international des acheteurs.

Qui pis est, l'évidence de mon inaptitude commerciale se compliquait parfois de révoltes d'une probité simpliste, que l'on eût pris pour des accès de folie, si je ne les avais retenues.

Pour comble d'irritation intérieure, j'avais vu grandir en faveur et me remplacer comme lecteur matinal de M. Tenon, un certain Hippolyte, qui possédait tout le savoir-faire dont j'étais inconscient et poussait l'aptitude commerciale jusqu'à ce que ces théories absolues qualifiaient d'improbité.

J'avais par hasard troublé son jeu sur la petite caisse et les affranchissements pour l'étranger. J'aurais pu le perdre, je me contentai de le plaindre en m'écartant de ses agissements. Ce qui me fit passer pour peu complaisant auprès des confrères, pour jaloux chez le principal patron.

Arniand, que je n'instruisis de rien, s'abstint de me juger mal, mais constata que je ne mordais pas aux affaires, et le dit tout net à ma mère.

J'eus avec elle et lui une conversation à fond sur ce

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sujet. J'avouai que la carrière, où les circonstances m'avaient engagé, ne me convenait nullement.

— En vérité, conclut Armand, s'il est commis médiocre, je crois qu'il a tout ce qu'il faut pour faire un excellent professeur.

Survint en visite à l'hOtel de France de la rue Coq-Héron, l'abbé Fournier, député de la Loire-Inférieure'. Mon cas lui fut soumis. Il opina, lui aussi, pour le professorat. Il s'offrit môme à nous ménager une démarche au ministère de l'instruction publique.

Je m'y laissai conduire. On prit mon nom, mes prénoms, mon titre de bachelier et l'adresse de ma mère. On me porta, en assez bon rang, sur une liste de candidats aux classes élémentaires des collèges communaux.

Le chef du bureau, auquel nous avions été adressés avec recommandation écrite du député et du ministre, expliqua qu'il n'y avait pas de place vacante et que le mouvement des nominations ne s'opérerait qu'à l'ouverture de la prochaine année scolaire.

D'avril à octobre, que faire de moi ?

Rester chez MM. Labretache, Bompierre, Tenon et compagnie, après avoir fait constater mon inutilité, c'eût été indélicat.

Je communiquai mon sentiment à Armand, devant ma mère.

— Que veux-tu ? s'écria-t-elle. Puisque je garde encore notre magasin, reviens chez nous reprendre tes études, en attendant ta nomination...

— Retourner à Nantes, répliquai-je un peu vivement ; non, non !

— Tu dis cela comme si ce devait être pour toi un supplice que de rentrer sous l'aile maternelle; tu n'aimes donc plus ta mère ?

— Si, maman, ma chère maman, mais...

Je m'arrêtai.

Le bon Armand me tira d'embarras. Il motiva ma répugnance à rentrer chez nous par l'impression que j'avais

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éprouvée des suites de la mort de mon pèi c, et (ini subsistait trop douloureuse.

Je fis remarquer que, pour me préparer au professorat, Paris convenait mieux que ma ville natale. Ce que je refi^sais à Nantes, — rentrer dans une institution, en même temps comme maître et élève, — je me déclarai prêt à l'accepter maintenant — et partout excepté au pensionnat Rugeron — à cause d'Eugène.

Armand Radoux nous conduisit chez l'un des deux professeurs de rhétorique du 'lycée Charlemagne. M. Berger me conseilla de suivre sa classe pendant la seconde moitié de l'année scolaire, et de redoubler entièrement la philosophie, pour me présenter à l'Ecole normale supérieure en 1850, si je n'obtenais pas aux vacances l'emploi demandé. Si j'étais placé alors, j'aurais, par ce semestre d'études réguUères, avancé beaucoup ma préparation à l'agrégation d'histoire.

Le complaisant professeur nous mena dans une institution de la rue de Jouy, où l'on avait besoin d'un répétiteur pour les petits élèves suivant les classes du lycép audessous de la quatrième.

Ma mèi'e discuta les conditions qui furent celles-ci : logé, nourri, blanchi et 25 francs par mois.

Je ne les jugeai pas trop mauvaises, devant avoir une chambre particulière, pas de dortoir à tenir, pas d'étude proprement dite à surveiller ; pouvant sortir le soir, ayant libres le dimanche entier et l'après-midi du jeudi.

Mon départ de chez le négociant Tenon et mon entrée chez le maître de pension Petit s'opérèrent le jeudi d'après PAques, sous les yeux de ma mère. Elle regagna Nantes, très contente des adieux amicaux qui m'avaient été faits du côté du commerce et du bon accueil que je recevais dans l'instruction.

Le répétiteur des grands, Urbain Paumier, se Ha naturellement avec le répétiteur des petits. C'était un républicain avancé, métaphysicien et socialiste selon la doctrine de Pierre Leroux.

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Nous avions nos chambres l'une à côté de l'autre. En moins de huit jours nous arrivâmes à nous tutoyer, frères par les convictions, frères par l'idéal.

Il avait une dizaine d'années de plus que moi. Je m'étonnai de le trouver « pion » dans (( un bahut ». Il m'expliqua son cas personnel, qui au début était à peu près le même que celui de mon professeur Nolo. Fils de paysans, il s'était distingué au collège du chef-lieu de canton où il était né, en Bourgogne. Pourvu d'une bourse, il y avait achevé ses études. Il y était resté sous-maître, y était devenu professeur. Il se serait acquis l'agrégation, le doctorat es lettres si, Louis-Philippe régnant, il ne s'était mêlé d'écrire des vers contre le sous-préfet, le préfet et les « ventrus » ; si, le lendemain de la révolution de Février, il ne s'était improvisé fondateur et président du club de Tounius ; si enfm, aux élections générales et partielles en Saône-et- Loire, il ne s'était présenté candidat on ne peut plus radical. Sa profession de foi, qu'il me lut, que j'admirai, lui avait valu d'être une des premières victimes de la réaction cléricale.

Musicien, poète, et, en outre hébraïsant, en train d'apprendre le sanscrit, cet original collègue devint l'inséparable compagnon de mes moments de loisir, et un auxiliaire très précieux pour tenir mon emploi ainsi que pour reprendre mes études de façon à satisfaire les excellents professeurs de rhétorique et d'histoire de Charlemagne.

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