LA MANIFESTATION DU TREIZE ,1UIN
La Législative avait remplacé la Constituante le 28 mai 1849. La protection de la personne du pape, engagée sous le gouvernement de Cavaignac, avait tourné, sous la pré-
sidence de Louis Bonaparte, en guerre contre la République romaine.
En vain, dans l'une de ses dernières séances, la Constituante avait ordonné que (( Texpédition de Civita-Vecchia ne fût pas plus longtemps détournée du but qui lui avait été assigné ». La Législative se trouva en présence d^un essai d'entrée dans Rome, manqué par le général Oîidinot, et d'un siège régulier entamé par le général Vaillant.
La situation fut compliquée, dans les premiers jours du mois de juin, par une visite officieuse de l'intérieur de la Ville éternelle, à la suite de laquelle, entre le diplomate Ferdinand de Lesseps et les triumvirs romains^ fut conclu un armistice, que les généraux refusèrent de ratifier.
Ces graves nouvelles avaient profondément ému Paris le dimanche 10 juin. Les deux répétiteurs de l'institution Petit couraient dans les faubourgs, sur les boulevards extérieurs, prêchant que « l'insurrection devenait le plus saint des devoirs ».
Le lundi et le mardi, les séances de l'Assemblée législative étaient on ne peut plus agitées. La majorité cléricale écartait une demande de mise en accusation du président et des ministres. Ledru-Rollin, fiévreusement, déclarait la Constitution violée et appelait le peuple à a la défendre par tous les moyens, même par les armes ».
Le 13 au matin, rentrant de la première classe du lycée Charlemagne, nous lûmes des placards insurrectionnels et vîmes des rassemblements.
Urbain Paumier faisant observer qu'il y avait classe l'après-midi et que nous ne pourrions nous échapper tous les deux, je jetai dans son chapeau deux papiers portant nos noms. Le mien sortit.
Comme nous approchions du pension aat, je chargeai mon compagnon d'expliquer à M. Petit que je venais d'être appelé auprès d'un parent très maiade, et que je rentrerais, si je pouvais, pour deux heures.
Je lâchai les élèves à la porte de l'institution et je m'élançai vers la place de la Bastille.
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J'aborde un petit groupe en formation au pied de la colonne de Juillet. J'apprends que le rendez-vous est place du Ghâteau-d'Eau. J'y cours par le boulevard Beaumarchais, où le mouvement ne me paraît pas extraordinaire.
J'aperçois, débouchant de la rue du Temple, une troupe en uniforme de la garde nationale qui crie :
— Vive la Constitution !
D'assez nombreux curieux la regardent passer sans témoigner de sympathie effective. Elle est sans armes. Sans armes aussi je rencontre des citoyens en habits bourgeois et en blouse, qui remplissent l'espace compris entre l'entrée du faubourg et la rue de Lancry.
Je me mêle à des ouvriers qui se plaignent de ce que l'on ait décidé de faire la démonstration... pacifique !
— C'est absurde, dit l'un d'eux, nous allons être dispersés comme des moineaux... Nous sommes assez ici pour entamer la lutte... Nous étions moins, quand nous avons commencé la révolution de Février... Il y a des armes dans les quartiers du Temple, Saint-Martin, Saint- Denis. Que n'allons-nous les prendre à ceux des gardes nationaux qui ne veulent pas marcher, et dresser des barricades au cœur môme de la cité révolutionnaire !
J'étais de cet avis. Je me hissai sur le parapet du Château-d'Eau pour proférer un appel aux armes.
Il y avait au môme moment, sur la chaussée du boulevard, un élégant cavalier autour duquel s'agitait un groupe menaçant. On l'avait reconnu pour le ministre des travaux publics, le baron de Lacrosse. On l'eût jeté à bas de son cheval, si la bride n'avait été saisie par l'un des directeurs de la manifestation, Alphonse Gent.
Cet ancien membre de la Constituante, non réélu à la Législative, emploie toute sa juvénile éloquence et toute sa popularité à sauver le personnage officiel.
— Pas de violences ! répète-t-on d'après lui jusqu'à l'endroit où je continue mon discours sur l'obligation de se battre au lieu de se promener.
Certains me prendraient pour un agent provocateur,' si
je n'étais aussi jeune. On m'appelle gamin enragé et Ton me pousse dans le bassin du Château-d'Eau, d'où j'ai beaucoup de peine à me retirer les jambes trempées.
Survient le représentant Lagrange, qui me rend le môme service qu'a rendu Gent au ministre de Bonaparte. Je suis dégagé par lui des forcenés partisans, de la démonstration sans armes.
L'ardent insurgé de Lyon en 1834, de Paris en 1848, m'a d'un coup d'œil reconnu pour un aspirant révolutionnaire de bonne trempe. Il me prend sous son bras. Nous faisons connaissance en nous plaçant au premier rang de la foule, qui s'ébranle enfin dans la direction de la Madeleine.
Il me confie que la Montagne, en permanence rue du Regard, doit nous avertir, le long du chemin, de la suprême décision prise, selon le mouvement général de Paris. Il se rend bien compte de la difficulté d'obtenir une insurrection sérieuse moins d'un an après juin 1848, ainsi que des effets contre-révolutionnaires de l'épidémie cholérique qui sévit. Mais il suppose que nous arriverons en foule très respectable place de la Concorde, que la garde nationale ne pourra pas être déterminée à tirer sur nous, qu'elle empêchera d'agir l'armée, elle-même honteuse du guet-apens de Rome.
— Notre manifestation, m'explique-t-il avec insistance, ne pouvait qu'être pacifique. Elle doit se maintenir dans la stricte légalité. Il serait absurde d'essayer d'envahir l'Assemblée, de recommencer la folie du 15 mai. Nous n'irons pas plus loin que l'Obélisque. Si ce que l'on a délibéré la nuit dernière peut tenir, la Montagne viendra en corps au devant de nous. Sur sa. prière, nous reculerons, nous nous dissiperons. L'apparition du peuple de Paris, formidable dans son calme, exercera une pression morale sur les indécis non bonapartistes et non cléricaux de la majorité. Peut-être suffira-t-elle à déterminer, sinon tout de suite la mise en accusation de Bonaparte, de Falloux et de leurs complices, au moins l'arrêt du forfait internatio-
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nal, qui se commet à Rome au nom de la République, française.
Je ne comprenais guère. Je guettais avec anxiété les eslafetles, qui vinrent par trois ou quatre fois murmurer aux oreilles de Lagrange et de Gent des choses dont ils semblaient mécontents et qu'ils s'abstenaient de communiquer.
Nous élions parvenus au delà de la Chaussée-d'Antin, devant la rue de la Paix.
Sur nous chargent au galop plusieurs escadrons de dragons. Je me sens précipité par-dessus la balustrade de fer qui séparait alors le boulevard des Capucines de la rue Basse-du-Rempart. Le bout de celle-ci est occupé par des chasseurs de Vincennes, baïonnette au fusil, fusil au point. Nous sommes refoulés vers le boulevard des ItaUens, où en fuyant l'on crie :
— Aux armes ! Vive la Constitution ! Vengeons Rome ! Vive la République !
Par la rue Vivienne, une cinquantaine de manifestants se dirigent vers le Palais-Royal. Nous y apprenons que, depuis une demi-heure à peine, l'artillerie de la garde nationale, armée pour la défense de la Constitution violée, s'est rendue, sous les ordres du colonel Guinard, au carré Saint-Martin.
Je me dépêche avec une vingtaine d'hommes, qui peu à peu se réduit à six, à, deux. Mon unique compagnon, vers le milieu de la rue Saint-Denis, est un grand blond frisé, de vingt à vingt-cinq ans, ex-mobile, qui devient tout de suite un ami : Adolphe Bannez.
Nous finissons par rencontrer une compagnie de garde nationale de la cinquième légion, colonel Forestier. Elle marche en criant :
— Vive la Constitution ! Vive la République ! Vive Rome! Nous demandons à l'un des officiers :
— Où va-t-on ?
— Aux Arts-et-Métiers, nous répond-il ; c'est là qu'est le siège du gouvernement 1
Nous y courons et nous participons à l'achèvement d'une grande barricade que fait dresser un représentant du peuple, ceint de son écharpe tricolore.
Il s'appelle Victor Pilhes. Nous lui donnons nos noms. Il nous accepte pour combattants et pour amis en nous traitant de jeunes héros !
Dans la cour du Conservatoire des arts et métiers, au milieu d'artilleurs et de gardes nationaux, s'agitent et discourent un groupe assez nombreux de représentants décorés de leurs insignes.
Pilhes nous désigne, parmi eux, à côté d'un jeune blond dont la physionomie nous est des plus sympathiques, Louis-Léger Vauthier, — a le tribun », comme il nous le définit, (( notre Danton », Ledru-Rollin.
Mais nous n'avons pas le temps d'observer ni de converser.
Il n'y a point de barricades ni en avant ni en arrière de la nôtre. Aux deux extrémités de la rue Saint-Martin retentit le tambour.
Nous voyons monter vers nous, en même temps, deux vagues étincelantes de pointes de baïonnettes. Des balles sifflent par-dessus nos têtes.
Plusieurs d'entre nous déchargent leurs fusils sans viser. La plupart se hâtent de les jeter dans la cave ouverte d'un marchand de vins occupant le coin des rues Saint-Martin et Gréheta.
Le débit avait entrée sur les deux rues.
Au moment de l'occupation de notre barricade par les troupes se rejoignant, je fus poussé à l'intérieur, au bout du long comptoir de zinc, arrondi en demi-cercle.
Pour me donner l'apparence d'un consommateur ordinaire, je saisis une bouteille quelconque, je versai de ce qu'elle contenait plein un verre et jetai une pièce de dix souâ.
Je bus d'un trait, guettant l'instant et le côté le plus favorable à la retraite. Une bousculade, opérée tandis que les troupes envahissaient le Conservatoire, me rejeta dans
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la rue Greneta, d'où, sans regarder derrière moi, je me précipitai vers la rue Saint-Denis.
Cette rue était complètement déserte et, les boutiques fermées, plongée dans un silence morne. Je m'y précipite. J'y aperçois deux horribles tapissières, remplies de cholériques que les employés des pompes funèbres emportent au cimetière.
Pour me soustraire à ce spectacle sinistre aufant qu'à la poursuite politique, je me glissai dans une ruelle voisine. J'avais l'intention de gagner la rue des Petits-Carreaux, d'atteindre la chambre d'un ami de collège, Léon Gaillard, qui m'avait confié sa seconde clef.
Je me sens subitement tordu par d'épouvantables coliques, saisi de nausées irrésistibles.
Je m'arrête au coin d'une borne et je perds connaissance.