HEUREUSES CONSEQUENCES D UN VERRE D ABSINTHE
Le lendemain, je me réveillais dans mon lit de l'institution Petit.
J'ébranle de coups de poing la cloison séparant ma chambre de celle d'Urbain Paumier.
Il accourt en bras de chemise et m'admire ressuscité.
— Car tu l'es, me dit-il ; sans moi tu ne le serais pas... Le père Petit ne voulait pas te recevoir ici, inanimé, les vêtements souiUés. Il t'aurait laissé emporter à l'hôpital, si je ne l'avais pas fait rougir de son inhumanité, si je ne lui avais promis de veiller sur toi et d'avertir son médecin, qu'il avait appelé, des moindres symptômes inquiétants que ton état pourrait présenter... Le docteur, après t'avoir retourné, tâté, frotté partout, ne fa rien reconnu
d'épidémique. Il a fourni diverses explications de ta léthargie. Il a assuré au marchand de soupe qu'en tout cas Tisolement du bâtiment où nous sommes te rendait incapable de répandre dans la pension une contagion, dont il ne te croyait pas atteint.
J'avais la tôte un peu lourde, mais je ne me sentais mal nulle part, si ce n'est à l'estomac vide. J'avais faim, n'ayant mangé la veille que la soupe du matin et un petit pain de deux sous, acheté à la traversée du Palais-Royai.
Paumier offre de me procurer un bouillon. Auparavant je tiens à savoir comment, par qui, j'ai été rapporté à la pension.
— On t'a ramené dans un fiacre, m'explique-t-il en bref, et de la part du commissaire de police du quartier des Halles. Des passants, a raconté l'agent, t'avaient ramassé au coin d'une borne, déposé dans une ambulance. On n'a retrouvé sur toi qu'une lettre de ta mère, et ton adresse
— L'agent n'a rien dit des événements ?
— Non, il t'a considéré comme un cholérique... ou pris pour un simple pochard !
En riant Urbain court me chercher le bouillon, que mon estomac reçoit et garde on ne peut mieux.
Je voulais me lever. Je m'aperçois que mes jambes sont un peu faibles. Il n'est pas encore sept heures ; rien ne m'empêche d'attendre au lit la visite annoncée du médecin et du chef d'institution.
Mon intelligence étant redevenue très lucide, je raconte à Paumier mes tristes exploits, qu'il célèbre. Ce qui le transporte le plus, c'est ce verre sauveur et de l'insurrection et de l'épidémie, que j'ai absorbé chez le marchand de \ ins de la rue Greneta.
— Qu'était-ce ? nous demandons-nous.
— Te rappelles-tu la couleur ?
— Non.
— Ce devait être vert ?
— Il me semble que c'était blanc.
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— Il y a (le l'absinlhe blanche ; c'est môme la plus forte. A s- tu senti un g'oût d'anis ?
— Peut-être bien. J'ai bu d'un seul trait tout le grand verre. Immédiatement j'ai eu la tête inondée de sueur, ma vue s'est troublée, ma poitrine brûlait. Quelques minutes après, je me sentais pris en môme temps par le cœur et par les entrailles...
— Il faut révéler l'absinthe au médecin, de peur qu'il ne te soigne pour autre chose.
' — Mais pas à Petit !
Or ils entraient ensemble. Paumier arrête au passage le maître de pension, qu'il entretient de la tranquillité de ma nuit.
J'ai le temps d'échanger l'indispensable confidence avec le docteur, qui constate à voix haute l'excellence de mon tempérament. Il garantit que je n'ai rien de suspect, que je serai en état de reprendre mon service dès le lendemain.
Nous persuadons au père Petit que c'est l'émotion éprouvée, dans la prétendue visite, à mon parent malade, qui a causé ma violente indisposition. Une potion réconfortante est ordonnée. J'ai la permission de déjeuner délicatement vers midi, si j'en éprouve l'envie ; môme d'aller faire un tour au soleil, si mes jambes s'y prêtent.
Urbain, ayant expédié sa conférence du jeudi, revient dans ma chambre avec plusieurs journaux du matin.
Ce n'étaient pas ceux que nous avions coutume d'acheter. Dans la soirée de la veille, on avait arrêté la rédaction et la composition de la Démocratie pacifique. Une bande de gardes nationaux réactionnaires, dirigée par le chef de bataillon Vieyra, avait saccagé la grande imprimerie de la rue Coq-Vféron, où se tiraient le Peuple, la Révolutioïi démocratique et sociale, la Tribune des peuples, la Vraie République, etc. A grand'peine on pouvait se procurer le National, la Presse, le Siècle.
Ils suffirent pour nous édifier sur les conséquences déyaslreuses de la journée manquée du 13 juin.
La capitale et toutes les villes comprises dans la première division militaire étaient mises en état de siège. La liberté do réunion était suspendue en même temps que la liberté do la presse. On arrêtait de toutes parts les républicains suspects.
Trente-trois représentants du peuple allaient être décrétés d'accusation. Ledru-Rollin, Victor Considérant, et les scus-offlciers députés Boichot et Rattier, avaient pu s'échapper du Conservatoire. Mais Victor Pilhes, Vauthier, et une quinzaine de leurs collègues, vaillants défenseurs de la Constitution, après avoir failli être fusillés, étaient •emprisonnés.
' — La terreur blanche ! s'écriait Paumier. Le contre-coup de la manifestation de Paris se fit sentir dans plusieurs départements. Les braves Lyonnais élevèrent, le 15 juin, à la Croix-Rousse des barricades qui ne furent démolies qu'à coups de canon.
L'état de siège s'étendit sur une grande partie du pays. La réaction jésuitique ne rencontra plus d'obstacles dans l'accomplissement de son expédition de Rome à l'intérieur comme à l'extérieur.
L'exécrable aventure ordonnée aux généraux Oudinot et Vaillant était devenue une véritable croisade, où l'on voyait marcher, à côté des citoyens soldats de la France, les mercenaires de l'Espagne et du royaume de Naples.
Nous rougissions de honte en lisant la protestation des consuls d'Angleterre, des Etats-Unis et de Prusse, au nom de l'humanité et des arts, contre le bombardement français. Nous fj'émissions d'indignation en suivaat, dans les dépêches et correspondances, les progrès du siège, les horribles succès de nos propres troupes nationales, la superbe résistance des (( ennemis », qui étaient nos coreligionnaires et nos frères !
Aussi majestueux que les sénateurs de la Rome d'autrefois nous apparaissaient les représentants romains, présentant la Constitution à la ratification du peuple le jour
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même où nos généraux du pape entraient dans la capitale de ritalie libre.
La sublime et romanesque retraite de Garibaldi, avec sa jeune femme en couches, qui mourait au milieu de sa petile armée de héros, soustraite aux poursuivants français, espagnols, napolitains, autrichiens, élevait au paroxysme notre admiration internationale et notice confusion patriotique.
Nous pleurions de rage en apprenant que le traître Gœrgey rendait au maréchal Paskiewitch, chef de linvasion russe en Hongrie, la dernière armée des Magyars, le 13 août; la semaine suivante, le 23 août, que l'invincible résistance de Manin, après de si touchants appels à notre France, à l'Angleterre, à l'Amérique, à l'humanité libre et civilisée — s'il en existait une, — venait de s'arrêter avec le dernier morceau de pain de Venise !
Au néant, nos beaux rêves de février et de mars 1848 ! Nous n'avions plus autour de nous que des cadavres de nations sous des trônes restaurés ! Notre France elle-même, exécutrice des hautes et basses-œuvres du jésuitisme uni- . veisel, montait la garde devant la chaire de Saint-Pien^e !
t( ROME » A LA PORTE-SAINT-MARTIN
Un jour que nous nous promenions, Paumier et moi, en proie à des pensées lugubres, nous apercevons, au bas des affiches de la Porte-Saint-Martin, l'annonce d'un drame militaire à grand spectacle, en cinq actes et douze tableaux, intitulé : Rome. Nous décidons d'aller, coûte que coûte, à la première représentation.
Le 29 septembre, nous nous mettions à la queue, dès une I heure après-midi et nous parvenions, vers sept heures du
soir à obtenir, — pour vingt sous, deux cartons pour le paradis.
Les premiei\s rangs du milieu du dernier amphithéâtre avaient été occupés d'avance par un bataillon de claqueurs. Avec infiniment de peine nous nous asseyons, sur le côté gauche, dans un endroit d'où nous voyons assez mal la scène, très bien la salle.
La galerie et les loges jusqu'aux troisièmes, étaient remplies de femmes ausi dénudées et diamantées qu'à l'Opéra ou aux Italiens.
— Des parterres de fleurs vivantes, me faisait remarquer le poétique Paumier. Ça sent bon d'ici !
La contemplation du (( Tout Paris » lasse vite le parterre et nous. On crie « la toile ! » On frappe des pieds. Les trois coups solennels retentissent au moment où nous allions nous fâcher.
Le premier tableau représente les environs de Sinigagha par une matinée de printemps. Celui qui deviendra Pie IX n'est qu'un joli et galant cavalier, hésitant entre le métier des armes et le sacerdoce. L'acte entier se passe à nouer et dénouer une liaison agréable, mais dangereuse, qui risquerait de priver notre sainte mère l'Eglise du plus infaillible de ses pontifes.
Je possédais alors une large manière de rire, dont je ne pouvais retenir le tapage ; une voix, dont je ne savais modérer les éclats de trombone. Rien que pour mon ami, je murmure en riant :
-— Epousez-la, Saint-Père !
La moitié de la salle entend ; de tous côtés se répète :
— Qu'il l'épouse ! qu'il l'épouse !
On rappelle l'acteur qui vient de créer le rôle de Mastaï. C'était d'autant pli\s équitable que ce jeune homme avait été condamné par la censure à demeurer invisible durant tout le reste de la pièce, dont il représentait le personnage principal.
Nous qui n'étions pas au courant de cette invisibilité forcée, nous lui crions :
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— Au revoir, Pio nono !
Et nous exigeons que soit rappelée aussi (( la donzelle du futur pape ! »
L^érudit Paumier la salue d'une acclamation peu comprise :
— Vive la papesse Jeanne !
Le second acte nous décrit en plusieurs tableaux l'époque où Pie IX ouvre les prisons, promet une constitution, se fait adorer comme le revendicateur céleste de l'indépendance de l'Italie. Le mot historique : (c Courage, Saint-Père ! » est salué de bravos enthousiastes aux premières galeries, ironiques sur nos hauteurs.
Durant l'entr'acte, un gamin s'est juché sur l'étroite planche faisant saillie au-dessus de la plus élevée des loges d"avant-scène.
Des d'âmes de l'orchestre, poussent des cris d'épouvante :
— S'il tombait, il tuerait du monde, il se tuerait !
— Pas de danger ! réplique-t-il ; je connais les toits, je suis apprenti couvreur !
L'autorité, en trois personnes, vient sommer le moineau de rentrer au poulailler. Il la défle de grimper jusqu'à lui.
Comme elle le menace du violon :
— A la fin du spectacle! c'est ce qu'on verra, siffle-t-il, ma petite rousse, mon joli cipal. Pour l'heure, je m'en fiche, mon vieux commissaire : je veux admirer la pièce, moi! je suis bien placé ; allez vous asseoir !
L'autorité bat en retraite, et le troisième acte commence.
Nous y faisons connaissance avec les conspirateurs romains au fond des catacombes. Ils s'entretiennent de la révolution, qui devient européenne ; ils menacent de détruire la papauté, si le pape ne reste au service de l'émancipation de l'Italie.
Paumier a beau protester contre les incorrections historiques et grammaticales. Le public populaire est ravi.
Du reste, le décor change à vue sur le Forum, des bal lerines napolitaines exécutent des danses espagnoles, terminées par une apothéose de Vltalie une, à bonnet rouge, corsage blanc, jupe verte.
Soudain la musique exprime quelque chose de funèbre. Sur une autre place, non moins superbe, avec la basilique de Saint-Pierre au fond, du haut d'un escalier ouvert sur un monument qui ressemble nu Palnis-Bour])on de Paiis, apparaît — sans le pape — le cortège papal allant ouvrir la Consulte d"Etat. Un monsieur en habit noir, le premier ministre de Sa Sainteté, étend le bras, ouvre la bouche pour prononcer une harangue : dans sa poitrine s'enfonce le poignard d'un assassin !
Notre gamin du plafond, saisit au vol les noms de Rossi et de Guizot que nous avons prononcés.
— B^allait pas qu'il y aille ! s'écrie-t-il d'une voix aiguë, perçant les oreilles comme une vrille. A mort Guizot !
Un gilet blanc des premières vocifère :
— Silence aux assassins !
— Ohé ! ohé ! l'œuf d'autruche î liposte le gamin. Tais ton bec et respecte ta femme, à qui tu as piélé tous tes cheveux!...
Un transport universel d'hilarité contraint le réactionnaire chauve à se dissimulei' entre les opulentes épaules de ses voisines.
Trop ému de son succès, le gamin laisse échapper la pomme cuite qu'il commençait à manger. Elle va s'aplalir sur le rebord de l'avant-scène des premières, au milieu des charmes d'une forte beauté.
Les éclats de rire prennent des proportions homériques, qui empêchent de s'apercevoir de la fuite du pape.
Le tableau des barricades, ou la République romaine triomphe, divise la salle en deux, piovoque un ouragan d'acclamations et de huées, que ne dominent ni la fusillade du bastion n^ 8, ni la canonnade de la villa Pamphili.
Les triumvirs, dans une chambre sombre, reçoivent les chefs des barricades, tous désespérés. Apparaît un bel
homme roux, vêtu d "une chemise rouge, qu'on n'a pas encore vu et qui ne déclame que quelques mots :
— Se rendre? Non! Mourir!... Retirons-nous dans le château Saint-Ange, et faisons tout sauter !
— Oui, que tout saute ! crie le premier notre gamin. Son émotion parait telle qu'il manque de tomber dans
loi chestre. Il se raccroche d'une main au bout de sa planche ; aussi souple qu'un chat, il se jette dans notre galerie et échappe au sergent de ville, depuis deux heures pi'éposé à sa garde.
Excepté nous, personne ne s'aperçoit de cet incident. Des ciis de : (( Vive Garibaldi, )> surexcités par des protestations réactionnaires, forcent trois fois de suite la toile à se relever et le très humble acteur qui a (( figuré » le héros italien à venir recevoir une ovation prodigieuse.
Les tambours roulent, les saxophones ronflent, deux grosses caisses lancent le mouvement d'une marche militaire. A mille au moins nous réclamons :
— Non ! non ! La Marseillaise ! la Marseillaise !
Nous la hurlons à pleins poumons, malgré Torchestrc.
Entrée des assiégeants. Un peloton de cavalerie passe au trot. L'artillerie s'avance pesamment. Deux rangs de sapeurs étalent leurs bonnets à poils, leurs tabliers de peau, leurs barbes et leurs haches.
Nous sifflons de toutes nos forces à l'instant où se montrent les généraux. On applaudit à l'orchestic, suilout aux premières galeries, dans les loges.
Il s'engage des disputes violentes entre proches voisins d'opinions opposées. Les spectateurs gantés de l'orchestre et des premières accusent (( la canaille )> du parterre, « les voyous communistes » du poulailler, d'insulter le drapeau et l'armée de la patrie !
On relance sur ces beaux messieurs des (( A bas les aristos ! à bas les jésuites ! à bas les badinguistes ! à bas les rois, les empereurs et les papes ! » que suivent des trognons de pomme et d'innombrables flèches de papier.
Le silence se fait quand on vient nommer les auteurs.
J'en profite pour proférer de tout ce qui me reste de voix ces deux cris :
— Vive la France et vive l'Italie !
— Vivent les peuples ! Vive la République universelle !* continue Paumier.
Nous sortons, un peu poussés par la force armée,- qui s'est glissée le long des murailles en files continues. Nous entonnons dans les escaliers le refrain de la chanson de Pierre Dupont :
Les peuples sont pour nous des frères, Et les tyrans des ennemis !
Sur le boulevard un rassemblement énorme grossit notre chœur, qui s'achève par un formidable :
— A bas l'expédition de Rome !
HORS DE l'université
A la seconde représentation de Rome, le défilé final de l'armée française avait disparu. Le panorama de la Ville éternelle se déployait trois minutes, sans personnages, au son de la musique et au bruit du canon. A la troisième représentation, on ne voyait plus assassiner Rossi ; le débat sur la reddition était coupé pour empêcher le triomphe de la chemise rouge de Garibaldi.
Les manifestations n'en continuent pas moins au dedans et au dehors du théâtre. Il va sans dire que nous y prenons une part active.
Mais la pièce est devenue froide. Toute allusion ayant été tranchée, les deux premiers actes passent presque sans bruit. Au troisième, Bannez proteste, réclame le pape
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et Rossi. Il se bat avec un voisin, qu'il appelle mouchard et qu'on nous aide à mettre à la porte. Le public est on ne peut mieux disposé dans notre sens. La Marseillaise se chante avec entrain. Après le refrain, éclatent de formidables acclamations de : Vive Garibaldi !
Exécutant de nos pieds les roulements les plus impératifs, nous réclamons avec obstination :
— La chemise rouge ! Nous l'aurons ! Il la faut ! La chemise rouge ! Garibaldi !
La toile, qui vient à peine de se relever, tombe brusquement. Un commissaire de police, ceint de son écharpe, se dresse sur un fauteuil du miheu de la troisième galerie. Il notifie, autant qu'il le peut à travers des bordées ininterrompues de sifflets, un arrêté du ministre de l'Intérieur, M. Dufaure, qui interdit le drame de Rome comme donnant lieu à des manifestations bruyantes.
Le commissaire prononce, au nom de la loi, l'évacuation de la salle. Un roulement de tambours, assez sourd, monte du bas des escaliers. Nous voyons apparaître, d'un côté des galeries, des soldats armés, qui contraignent à se lever et à sortir de l'autre côté.
Une quinzaine de jours plus tard, nous assistions, les mêmes, à la représentation du Connétable de Bourbon, drame d'histoire non contemporaine, de la banalité la plus (( honnête et modérée », improvisé par M. Xavier de Montépin afin d'utiliser les décors et les costumes de la pièce interdite.
Au commencement d'août, notre chef d'institution, pour faire des économies durant les vacances, s'était débarrassé tout à fait de Paumier. Il m'avait supprimé mon allocation mensuelle de 25 francs, quoiqu'elle lui fût, je l'ai su depuis, payée par ma mère. Mais il m'avait laissé le logement et la nourriture, en raison de ma situation d'élève très recommandé, continuant à me préparer à l'Ecole normale si je n'étais pas placé dans quelque collège de département.
Le lendemain de la première représentation de Rome,
nous nous étions pris, sur la politique et sur la religion, de querelle si forte qu'un congé mutuel s'ensuivit.
Depuis le commencement du mois d'octobre, j'habitais, rue Jacob, une petite chambrette de FHÔtel de la Louisiane.
Je m'étais abstenu d'informer ma mère de ma sortie de l'institution Petit. Comme c'était chez elle, à Nantes, que l'on devait m'écrire touchant la chaire que nous avions sollicitée, j'attendais qu'elle m'en p'arlât, — pour refuser.
Certes, j'aurais aimé me vouer à l'enseignement du peuple, si l'improvisation du suffrage universel avait amené, dès 1848-1850, l'organisation de l'instruction gratuite et obligatoire. Mais à la restauration du pape dans Home bombardée par des canons français succédait immédiatement, sur toute la surface de la France, une Saint- Barthélémy de maîtres d'école.
Le cléricalisme s'attaquait en même temps aux plus importantes institutions du haut enseignement. Il venait d'abolir l'Ecole d'administration créée par le Gouvernement provisoire. Il préparait des règlements contre le Collège de France et contre l'Ecole normale supérieure. Il réclamait la suppression de la gratuité de l'enseignement à l'Ecole militaire de Saint-Cyr et à l'Ecole polytechnique, dont il demandait la translation à Meudon (( pour en fermer l'accès aux passions politiques » !
Dans ces conditions générales, la carrière universitaire ne m'offrait plus aucune garantie. J'étais sûr d'y éprouver le sort du jeune et brillant professeur d'un de nos lycées de Paris, Deschanel, destitué rien que pour avoir publié un article dans la revue la Liberté de penser !
Il m'arriva une lettre de Nantes, que j'ouvris avec inquiétude. Elle ne contenait aucun avis ministériel.
Ma mère me pressait d'aller revoir le chef de bureau qui nous avait si bien reçus ; elle me faisait passer un nouveau billet de recommandation de l'abbé Fournier, toujours très influent quoiqu'il n'eût pas été réélu représentant. Je jetai le billet au feu.
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Huit jours plus tard, je répondis à ma mère qu'il ne m'avait rien été offert, par conséquent que l'on ne pouvait m'accuser de m'ôtre dérobé à une situation fixe et sûre.
Je révélai ma sortie de la pension Petit. Je notifiai ma décision de ne pas redoubler ma philosophie à Charlemagne. Je m'appuyai sur des conversations, . eu effet, tenues avec les professeurs de rhétorique et d'histoire, pour démontrer que, dans les circonstances actuelles, j'étais incapable de faire mon chemin dans l'enseignement.
Avec quelques précautions de style pour ne pas trop froisser les opinions de ma mère, j'affirmai mon implacable hostilité vis-à-vis du gouvernement de Bonaparte et des conspirateurs ultramontains. Je conclus à la nécessité de me créer une position indépendante, soit régulière, si j'avais les moyens de faire mon droit, soit irrégulière, si je devais me lancer tout de suite dans la littérature.