‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 39 sur 81 · ÉTUDIANT EN DROIT · texte numérisé non relu

ÉTUDIANT EN DROIT

La Uttérature ! Les familles bourgeoises d'alors frémissaient en entendant prononcer ce mot terrible... Henry Murger venait de publier les Scènes de la vie de bohème.

Maman ne les avait pas lues, mais Mainviel en avail goûté la critique dans son Union bretonne.

Sous l'inspiration évidente de celui-ci, ma mère m'expédia une réplique indignée contre la littérature, c'està-dire le dévergondage de l'esprit et des sens, conduisant, par le mépris des conventions sociales, non à la gloire, mais au déshonneur.

Suivaient des lamentations sur mon exaltation politique, sur mon reniement de la foi de mes pères :

(( Sans doute, tu te seras compromis à Paris par des folies comme celles qui, dans notre paisible ville, t'ont valu une réputation d'exalté dangereux. C'est à ce titre, j'en suis certaine, que tu as mérité qu'on ne répondît pas à la demande d'emploi dans l'Université déposée pour toi et si bien apostillée ; c'est à ce titre aussi, je le sais maintenant, que M. Petit t'a chassé de chez lui... »

Mais passons sur cette inexactitude. Il y avait plus loin quelque chose qui me froissa cruellement.

« Le 31 janvier prochain tout aura été vendu chez nous ; il me faudra, je ne sais comment, pourvoir à mes besoins... Puisque je ne dois pas compter sur mon fils, ne serai-je pas obligée de chercher un autre appui ?... Tu me forces à me remarier !... »

A ce mot, je laissai tomber la lettre.

Le souvenir de mon père m'était revenu au cœur, en même temps que le doute cruel sur sa mort, accident ou suicide. J'accusais ma mère de ne l'avoir point aimé puisqu'elle l'oubliait si tôt. Je me désespérais d'être devenu soit le prétexte attendu, soit la cause forcée de secondes noces qui répugnaient à ma piété filiale.

De la douleur je passai à la colère. Je venais de penser à ceci :

— Fils unique de veuve, tu étais exempt du service militaire... Ta mère remariée, tu vas tomber au sort... Soldat du pape, prétorien de Bonaparte?... Jamais ! jamais !

J'avais honte du drapeau souillé dans le fratricide de la République romaine ! Je me serais laissé fusiller plutôt que de tirer sur le peuple dans une insurrection fran-çaise !

A la dernière page de la lettre, dont mon émotion avait interrompu la lecture, je vis qu'au bout du compte ma mère se rendait provisoirement et sous conditions acceptables à mon idée de commencer l'étude du droit.

« Sur le conseil de l'excellent M. Mainviel, qui a pour toi beaucoup d'affection, disait-elle avec une insistance qui me faisait apercevoir dans notre teneur de livres mon

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 155

futur beau-père, je pourrai t'aider à prendre tes premières inscriptions à la Faculté de Paris et l'envoyer chaque mois, mais seulement jusqu'au premier mois de l'année prochaine, une cinquantaine de francs. Si tu peux te soustraire aux mauvaises sociétés, si tu veux te bien conduire, tu emploieras le suprême délai qui t'est accordé à trouver soit dans des pensions, soit chez des hommes de loi des moyens honorables d'existence te permettant de poursuivre tes nouvelles études et de devenir avocat, puisque cela te plairait. Mais encore une fois défie-toi de la littérature ; il ne peut y avoir de ce côté pour toi que désordre et déception... »

Je mis toute une journée à chercher, rédiger, corriger et détruire ma réponse. Je n'arrivai que le lendemain à trouver quelques lignes de remerciements sans récrimination.

Par retour du courrier je reçus un mandat de 150 francs sur la Banque de France. J.'allai le toucher rue de La Vrillière, d'où je courus, place du Panthéon, verser dans la caisse de la Faculté de droit le prix de ma première inscription. On m'en délivra reçu, avec une carte rouge, que je signai avec joie.

J'étais étudiant. Mais comment m'y prendre pour étudier ?

Ce que je devais à mon hôtel étant réglé, je me vis en présence de trois pièces de cent sous au total ; encore ne m'étais-je pas procuré les livres indispensables.

J'avais été initié par l'érudit Paumier à la science d'acheter chez les bouquinistes.

Après une longue flânerie devant les boîtes de livres du quai des Grands-Augustins, où je perdis mon temps à parcourir toutes sortes d'ouvrages étrangers au droit, je trouvai, rue Soufflot, un Co'de civil et des Instilutes de Justinien pour neuf francs cinquante centimes.

Je pris mon repas du soir sur les hauteurs du Panthéon, chez un des plus célèbres empoisonneurs de la jeunesse des écoles.

Le dîner coûtait un franc et, par abonnement de douze

cachets, dix-huit sous ; le déjeuner simple, dix-huit sous, abonné seize sous. Ce qui faisait par mois, pour les deux repas pris isolément, cinquante-sept francs, ou, par abonnernent, cinquante francs juste.

Le pain seul était bon. Le vin était bien au-dessous de celui dont on avait cinq fois plus pour six sous hors la barrière. Le plat de viande était insuffisant pour un appétit de dix-huit ans. Les haricots m'y parurent eux-mêmes détestables.

J'en fus pour mon franc d'essai. Prenant mon café devant rOdéon, après avoir lu les journaux, je me posai le problème de dépenser moins de cinquante francs par mois pour ma nourriture, en l'obtenant mieux appropriée à mes besoins et à mes goûts.

Durant mon inutile apprentissage dans le commerce, j'étais arrivé à me procurer un ordinaire simple, mais solide et pas désagréable, moyennant une soixantaine de francs par mois : un seul bon plat à chaque repas, une vraie soupe et un litre de vin naturel pour la journée.

Peut-être aurais-je réussi, et c'eût été le mieux pour mon estomac, à m'arranger, au prix juste de cinquante francs par mois, avec le marchand de vins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Je n'avais pour retourner à sa table, que la rue de Seine, le pont des Arts et la cour du Louvre à traverser.

Seulement, je serais rentré en relations avec les commis et les patrons de la maison d'où j'étais sorti. J'aurais été obligé d'expliquer à Armand Radoux mon abandon du lycée Cliarlemagne, où il avait coopéré à me faire entrer. Comme il m'aimait beaucoup, il se serait tout de même remis au mieux avec moi. Il n'aurait pas manqué d'en informer ma mère ; celle-ci l'aurait prié de me surveiller au quartier Latin, comme naguère au collège Bourbon, en qualité de correspondant.

J'ai regretté plus tard que ma famille n'eût pas pris l'initiative de cette surveillance amicale, à laquelle je n'aurais pas pu me dérober si Armand était revenu vers moi. Ce

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 157

qui empêcha ma mère d'y penser, je suppose, c'est l'impossibilité de me garantir une petite pension pendant une année entière, sans avouer des projets de lemariage qui risquaient d'être plus ou moins mal interprétés dans un milieu où mon père avait laissé des souvenirs très sympathiques ; c'est la crainte de risquer une indélicatesse, on imposant dans une mesure quelconque à un ami de la famille la charge et la responsabilité de ma personne avenliireuse, déjà fort aventurée; c'est enfin la peur d'éprouver un refus justement motivé sur l'inutilité de deux expériences auxquelles on s'était prêté en ma faveur, et sur mon ingratitude, telle que ni Armand ni son oncle ne m'avaient revu depuis que j'avais quitté leur -maison.

Cependant je suis sûr qu'Armand se serait donné la peine de venir jusqu'à la rue Jacob, si ma mère lui avait indiqué mon hôtel de la Louisiane. Je crois que si une timidité mêlée d'un peu trop d'amour-propre ne m'avait empêché d'aller reprendre mes repas chez le marchand de vins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, je me serais épargné de cruelles misères en me rapprochant moi-même de mon ancien patron et ami.

Au bout d'au moins deux heures de déraisonnements et de calculs, je me prouvai que, les inscriptions et les examens à part, cent francs par mois me suffiraient pour mener en pleine liberté la vie d'un étudiant sérieux :

Chambre 15 fr.

Nourriture et café 50

Habillement et blanchissage 15

Cabinet de lecture 5

Papier, ports de lettres et tabac 5

Dépenses imprévues 10

Total 100 fr.

La moitié de la somme m'était assurée pour quelque temps. Il fallait me découvrir l'autre moitié, avec régularité.

Je chercherai, me dis-je. Mais en attendant les cinquante francs du mois de novembre, j'ai une quinzaine de jours à traverser dans le vide. Ma bourse, mon café payé, un cornet de tabac acheté, ne contiendra plus que trois francs soixante-quinze centimes : de quoi vivre un peu plus d'une journée !

Je n'ignorais pas l'existence de u ma tante », mais jamais encore je. n'avais imploré les faveurs du <( clou », au taux formidable de 13 0/0.

Je pris, pour rentrer rue Jacob, la rue Bonaparte ; à côté de l'Ecole nationale des beaux-arts, je m'arrêtai, méditatif, devant la porte cochère de la succursale du mont-de-piété.

Je m'y glissai le matin de bonne heure, et déposai ma timbale et mon couvert de collégien. Ils ne me servaient à rien, ils étaient lourds et en argent contrôlé. On me prêta dessus quarante-cinq francs.

Dès lors, étant sûr de la fin de mon mois, je me mis à suivre avec zèle et plaisir les trois cours réguliers de la Faculté pour les étudiants de première année.

Je travaillais, dans l'intervalle des cours, au cabinet de lecture du passage du Commerce.

Rien, — ni la prolongation du repas du soir en débats politiques, ni même quelques distractions — rien ne m'empêchait d'exécuter le programme que je m'étais imposé et qui exigeait sept heures par jour consacrées à l'étude du droit.

Page 1