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LE CÉNACLE CHEZ LA MÈRE PÉTEL

Je ne voyais plus Paumier, et Bannez, qu'il avait sans doute refroidi à mon égard, ne venait pas me voir. Léon était ma seule société le soir.

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Il me contraignit à dîner avec lui dans une crémerie de mon quartier, tout en haut de la rue des Saints-Pères.

L'établissement était dirigé par une belle grosse mère, dont Fun quelconque des habitués embrassait les mains très propres, ou le cou très blanc, ou les joues très rouges, chaque fois que son tout bref et tout rond mari dégringolait dans le sous-sol à la recherche d'un plat ou d'une bouteille.

A l'entrée, sur un comptoir qui n'était pas en zinc, et sur deux petites tables, se débitaient, aux passants, des tasses de chocolat ou de café au lait, dans la matinée, ensuite du café noir, des verres de vin et de liqueur.

On arrivait de là dans deux pièces étroites, séparées par des cloisons vitrées. La première était publique ; la seconde était réservée, de six à huit heures du soir, au cénacle présidé par M. Leduc-Ducap.

Au moment où Léon m'introduisit chez la mère Pétel, le cénacle avait mangé la soupe. Il attendait la suite, en écoutant, dans le plus respectueux silence, discourir sur Homère et sur Hésiode, un fort bel homme en pleine maturité, à qui nul n'adressait la parole sans l'appeler a maître » ou le « poète )> !

Des trois tables de la salle commune, une seule, la plus large, était occupée par des peintres, des sculpteurs, descendus d'ateliers du quartier en vareuse ou en blouse de travail.

Léon me présenta comme Nantais à ces Nantais, car nous étions six sur sept de Nantes. Ce qui m'arracha une citation latine appliquée à la circonstance :

— Multi nantes in gurgite vasto !

On applaudit d'à côté, pour l'honneur des belles-lettres. Cependant, quelqu'un vint nous prier de ne pas faire trop de bruit, de peur de déranger « le Poète » dans l'exposé qu'il avait commencé des origines de la poésie en Hellade.

Sur l'invitation d'un des plus âgés d'entre nous, le sculpteur Donnet, je fis sans le moindre bruit la connaissance ou la reconnaiissance de mes compatriotes. Nous nous

dîmes les choses les plus aimables et les plus drôles à mi-voix. Nous écoutions d une oreille la conférence d'ailleurs intéressante, que continuait <( le Poète », et qu'il coupait de vers traduits ou improvisés, d'un rythme admirable, d'une expression saisissante.

Je ne pus retenir un sonore : (( C'est superbe ! » Il me valut un magnifique salut, un peu protecteur, du (( poète » lui-même, donnant le signal du départ. Je reçus une chaude poignée de main du dernier de ses disciples, celui qui était venu réclamer notre silence. Donnet, en me nommant ce jeune homme, — Aimé Labarre, — le qualifia de philosophe profond, appelé à formuler la théorie de l'avenir.

Le cénacle avait fini de dîner ; il allait tenir jusqu'à minuit ses grandes assises presque publiques dans la salle d'en haut du café des Quatre-Vents.

Nous, très humbles, nous restâmes chez la mère Pétel, à qui l'on commanda l'omelette au rhum des jours de fête, du café et du pousse-café à indiscrétion.

Vers onze heures, tout le monde me tutoyait; je tutoyais tout le monde. Déjà l'aîné de la bande, le statuaire Laville, déclarait ma tête historique ; je devais lui promettre d'aller poser, dans son atelier de la rue Campagne-Première, au moins pour le profil, en médaillon à la David. Le futur décorateur de l'Opéra, Trapézat, en blaguant Léon, (( fils d'épicier, épicier lui-môme », l'avait tellement fait boire, que ceux qui ne remontaient pas du côté du Luxembourg se chargèrent de conduire <( le négociant » jusque dans son lit de la rue des Petits-Carreaux.

Nous en revenions, Donnet, son inséparable Julien, (( peintre de bons dieux », et moi, vers une heure du matin. En me déposant à la porte de l'hôtel de la Louisiane, ils me faisaient jurer éternelle amitié... et, pour le lendemain, ou plutôt le jour môme, une visite à leur atelier commun de la rue des Saints-Pères.

Je n'y manquai pas. La semaine d'après, chez eux j'étais chez moi.

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Ils étaient obligés d'avoir bon feu dès le matin à cause des modèles ; sur le poêle, ils faisaient cuire leur déjeuner. J'y joignis le mien. Le résultat de l'association fut excellent pour mon estomac et pour ma bourse.

Achetant en commun chez les fournisseurs, nous arrivions à établir nos repas à onze sous par tête, y compris un tiers de litre de vin blanc.

Le muscadet des côtes de la basse Loire nous était fourni en pièce grâce à Julien. C'était lui qui tenait le robinet ; nous lui réglions, au prix de revient, chaque semaine, • notre consommation ; le sévère Donnet empêchait de dépasser la mesure quotidienne convenue.

Ces deux travailleurs de bonne santé et de belle humeur adoptèrent bientôt l'idée modeste que je leur insinuai, non pas d'ouvrir un cénacle au restaurant ou au café, mais de tenir dans leur atelier, deux soirs par semaine, une réunion privée d'enseignement et d'également mutuels.

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