‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 41 sur 81 · L UNION DES ARTS · texte numérisé non relu

L UNION DES ARTS

C'est, je crois, à Donnet qu'il faut reprocher d'avoir qualifié avec emphase le groupe que nos soirées formèrent (( l'union des arts, des lettres et des sciences ». Mais, j'en suis sûr, c'est le railleur Trapézat qui, selon ma formule coutumière, l'intitula du nom qu'il méritait, lorsque la fatalité le dissipa : a l'union des cœurs ! )>

Durant le premier mois, c'était si sérieux que le métaphysicien Labarre, étant venu par hasard, nous amena à Ja séance suivante les « poètes mineurs » Thaïes et Cressot, avec le publiciste Maron, ancien collaborateur de Lamennais au Peuple constituant. Un peu plus nous aurions eu

(( le Poète )) en personne ; l'atelier des Saints-Pères eût absorbé le cénacle des Quatre- Vents.

Par la faute de Trapézat, qui, entre deux discussions sur les principes de la Révolution et sur l'idéal" démocratique des arts, tira un feu d'artifice de calembours horribles, Maron et Thaïes nous jugèrent trop enfants, tfop fantaisistes, trop irrespectueux pour former un auditoire digne de leur maître Leduc-Ducap. Ils ne reparurent que de loin en loin.

Mais Labarre et Cressot ne manquèrent pas une de nos soirées. Car le rire ne les effarouchait guère, malgré leur mine grave.

Le premier, qui n'osait jamais ouvrir la bouche aux Quatre-Vents ni chez la mère Pétel, embrouillait, tant qu'il le voulait, nos libres débats de ses mots médités et de ses objections irréfléchies.

Quant au second, qui avait un tic, dont tout le monde se moquait partout ailleurs, il réussissait à nous faire écouter ses chants d'amour malheureux et à nous émouvoir jusqu'aux larmes. Nous fermions les yeux pour ne pas voir ses lèvres se contracter, ses longs bras s'entortiller et ses doigts maigres se retourner, malgré lui, aux strophes les plus pathétiques.

J'avais été chercher mon brave compagnon de la barricade de la rue Saint-Martin au fond d'une cour de la rue des Marais, près de la Douane. Bannez ne tarda pas à introduire Urbain Paumier, que je revis avec plaisir.

Nous eûmes en Paumier et Cressot deux poètes, également applaudis par nous tous ; qui mieux est, s'admirant l'un l'autre, parce que leurs genres de talent étaient différents, le premier dithyrambique, le second lyrique.

Leur opposition, qui nous charmait sans les fâcher, eut l'avantage de provoquer, sur l'inspiration et les formes poétiques, des débats instructifs pour notre cercle, qui se mit vite au courant de l'histoire littéraire.

Pourvus d'un abonnement chez la loueuse de livres la mieux fournie du quartier, rue du Four, nous nous lûmes,

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 163

en les commentant, Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Auguste Barbier, Théophile Gautier, et le pauvre Hégésippe Moreau, mort à Thôpital.

Nous étions en majorité romantiques, sauf de fortes réserves sur certaines idées historiques, philosophiques, religieuses et pohtiques de la grande école qui venait de régénérer la langue française.

Nous avions en horreur unanime « l'Ecole du bon sens » ; nous appelions <( Ce Monsieur Ponsard » Fauteur de Lucrèce ; nous traitions Emile Augier, l'auteur de Gabrielle, « d'épicier malthusien », à cause de cette conclusion de sa comédie bourgeoise : (( Nous pourrons nous payer le luxe d'un garçon ! » Paumier et Cressot m'embrassèrent et me portèrent triomphalement sur la table du modèle, un soir que j'avais développé en harangue ce thème : A mort la tragédie !

— Nous sommes, disais-je, les fils du xviiP siècle, les hommes du xix«!... Nous avons de la barbe au menton, du feu au cœur, du soleil dans l'esprit!... Il nous faut de l'action, encore de l'action, toujours de l'action!... Or, qu'est-ce que la tragédie ? Le néant délayé en cinq actes, avec unité de temps, de lieu et d'ennui, à propos de Grecs et de Romains !... Assez des gentlemen en W5, au bout des ficelles d'un Latour de Saint-Ybars !... Hors la scène les bâtards de Baour-Lormian !... Dans le néant, les ombres agaçantes des Ducis et des Crébillon !... Arrière les caducs ! Place à la jeunesse !

Ce discours eut des conséquences. Nous allâmes troubler la tranquillité du Théâtre-Français, ébranler de notre frénétique admiration la Gaîté, où Frederick Lemaître reprenait les principales créations de son vivant répertoire»

Souvent, le dimanche, avant de tenir un banquet fraternel à 75 centimes par couvert, soit au Petit Ramponneau, de Montmartre, soit à la Calilornie, de Montparnasse, nous visitions, une douzaine ensemble, l'une des salles du Louvre ou du Luxembourg. Cette admiration méthodique du beau, chez les anciens et chez les modernes, servait

i O 4 FELICIEN

d'épilogue à une discussion de la veille ou de prologue à un débat du lendemain, sur le passé, le présent et l'avenir de l'art.

Je continuais néanmoins à piocher le Code civil et le droit romain, comme si je devais réellement devenir avocat, avoué, notaire, huissier ou magistrat.

Je ne me remettais pas à faire des vers, en remplacement de ceux qui m'étaient venus tous seuls, dans mon enfance, pour traduire Virgile ou Homère. J'avais, dès dix-huit ans, brûlé un gros paquet de Brmjères en fleurs, les jugeant trop inférieures aux Feuilles d'automne. J'avais anéanti un Don Pedro, qui aurait eu cinq ou six actes, après avoir lu Lorenzaccio et vu jouer Marion Delorme.

Je n'osais m'essayer au roman, me reconnaissant incapable de refaire les Mystères de Paris, les Mousquetaires, Indiana ou les Parents pauvres. Cependant, je traçais les plans de grands drames populaires en prose, et je me sentais pousser Tenvie d'entreprendre de vigoureuses polémiques dans quelque journal sans préjugés, s'il en existait.

Heureusement ou malheureusement, personne de notre bande n'était en situation de m'offrir le moyen de risquer des débuts littéraires aussi hâtifs.

Page 1