INJUSTICE DU CŒUR
Je venais de me fâcher avec ma mère sur l'annonce de son mariage avec M. Mainviel. En feignant de ne pas m'apercevoir des insinuations sur ce projet glissées dans plusieurs de ses lettres, je l'avais obligée à me le révéler nettement. Elle eût désiré que je prisse, dans sa réalisation, une part de responsabilité. Mon silence obstiné Ja
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contraignit à froisser du même coup et ma dignité propre et l'affection passionnée que j'avais conservée pour mon père mort.
Si j'avais été juste, j'aurais dû comprendre, sans Tincriminer, cette plirase de sa dernière lettre qui m'avait exas péré : (( Crois-tu donc que ma vie a été si heuieuse et que ton père n'eut pas des torts envers moi ? )>
Ma situation même de riche subitement réduit à l'absence de toute ressource aurait dû me rendre intelligible et touchante sa situation de veuve dépouillée, sans lendemain. Le sentiment égara mon raisonnement. Je défendis la mémoire de mon père avec une cruauté folle, oubliant à kl fois le respect que je devais à ma mère et l'intérêt que j'avais à profiter de ce que je ne pouvais empêcher.
Si bien que mon futur beau-père, qui n'eût pas mieux demandé que de m'accepter tout de suite pour fils et de m'aider, dans la mesure de ses ressources, à continuer mes études de droit, n'osa pas entrer en relations avec moi, se tut et fit taire ma mère. Je ne reçus pas même la banale lettre de faire-part lithographiée des noces que j'avais d'avance réprouvées.
Pour solder mon compte à l'hôtel de la Louisiane, j'avais vendu tout ce qu'il me restait des provisions d'effets de Louise, jusqu'à ma grande malle de Nantes, dont j'avais tiré dix francs. J'étais sorti avec ma valise, toute plate, car elle ne contenait que mon habit noir, le pantalon et le gilet allant avec, deux chemises et deux paires de chaussettes.
J'avais quitté le quartier Latin. Je m'étais exilé à Passy, où, par l'intermédiaire du placeur Guspin, auquel m'avait présenté Paumier, j'avais trouvé un assez bon emploi dans un grand pensionnat : 100 francs par mois, passablement nourri, et logé dans une chatnbre délicieuse, donnant suile bois de Boulogne en ce moment tout en fleurs.
Je n'y faisais point d'étude; je corrigeais les devoirs des élèves assez peu nombreux que l'on conduisait en omnibus au collège Bonaparte : j'étais chargé des cours d'histoire,
de géographie et de littérature française pour les autres. J'avais libres mes matinées et mes soirées. J'aurais pu suivre deux des cours de la faculté de droit sur trois ; il me restait assez de temps pour travailler pour moi-même.
Je serais volontiers demeuré jusqu'aux vacances à l'institution Pinguet, si le hasard d'une promenade vers Saint- Cloud, surveillée par moi en remplacement bénévole d'un maître d'études indisposé, n'avait causé mon renvoi.
Nos élèves appartenaient les uns à des familles républicaines de petits bourgeois du centre de Paris, les autres à des familles réactionnaires de Passy et d'Auteuil. Leurs jeux, dans une allée du bois, furent interrompus par le passage d'une cavalcade à la tête de laquelle caracolait le président de la République.
Il y en eut qui se mirent à crier : « Vive Napoléon ! » Il y en eut qui répliquèrent : « A bas Badinguet ! »
Un agent de police vint demander à quelle institution appartenaient ces braillards. La révélation lui fut vite hurlée par les bonapartistes, que les petits républicains étaient en train de rosser et qui ne se sentaient pas les plus forts. Les vainqueurs eurent le tort de célébrer la victoire, que je ne les avais pas empêchés de remporter, en entonnant le refrain de la Marseillaise.
Je les fis taire, comme c'était mon devoir; mais, à la rentrée dans le pensionnat, je m'abstins de rien rapporter au patron. Ce fut par la police qu'il connut le scandale. Il me pria, très poliment du reste, de disparaître sur-le-champ de chez lui. Il me régla mon compte sans hésiter, me paya tout le mois, à peine entamé. Avec 220 francs en poche — une fortune — je regagnai le quartier Latin.
Je louai pour 20 francs par mois, une chambre au quatrième étage, vaste, bien éclairée, dont les deux fenêtres donnaient, l'une sur la rue de Vaugirard, l'autre sur la rue Monsieur-le*Prince.
Je prolongeai ma quiétude de quelques semaines grâcLà l'admiration qu'inspiraient au placeur de professeurs, le père Guspin, mon sérieux habit noir, mon diplôme de
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bachelier, ma rapidité à rédiger des lettres qui lui semblaient au-dessus de rintelligence ordinaire et de sa paresse.
Quel drôle de vieillard que ce M. Guspin, aussi long que sa femme était large! Malgré son apparence de maître de maison vis-à-vis des maîtres d'études à placer, et de u pion » en retraite vis-à-vis des « marchands de soupe » dans l'embarras, il était fin, railleur, mangeur émérite, buveur d'une étourdissante gaieté.
Mon expulsion du pensionnat de Passy, le premier où il m'eût casé, n'avait pas été mal prise par lui. Il m'avait libéré des cinq pour cent que je lui devais sur mon traitement de l'année entière. Il m'avait élu son secrétaire, trois fois la semaine, moyennant 2 francs la séance, mais sous ces conditions :
Ne pas abuser de ma connaissance de ses secrets professionnels pour l'abandonner avant la rentrée des classes ;
Rester à déjeuner avec lui chaque fois que je venais dépouiller et expédier le courrier de son établissement.
Ses déjeuners dînatoires, que des conversations à la Pic de La Mirandole et à la Rabelais prolongeaient régulièrement au delà de cinq heures du soir, étaient d'un raffinement à la Rrillat- Savarin et d'une abondance me rendant tout autre repas impossible le jour où j'avais été son joyeux convive.