‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 43 sur 81 · LE POÈTE CRESSOT ET L'ARTISTE AUX QUATRE SOUS DE LAIT · texte numérisé non relu

LE POÈTE CRESSOT ET L'ARTISTE AUX QUATRE SOUS DE LAIT

A cette époque le théâtre des Variétés donnait avec un grand succès la Vie de bohème d'Henry Murger, transformée en drame sentimental par Théodore Barrière. Nous avions une admiration unanime pour Mimi-Thuillier, mais

nous étions très divisés, à l'atelier Laville, sur la question de savoir si nous acceptions le titre de (( bohème » donné à tous ceux qui végétaient hors de la régularité bourgeoise sans vivre encore de l'art.

Je me permis un jour de critiquer amèrement les types du romancier, trop occupés de « la poursuite de ce monstre effroyable qu'on appelle la pièce de cent sous », n'ayant qu'un but dans le présent, (( dîner », qu'un rêve pour l'avenir, « être riches », d'ailleurs sans la moindre délicatesse en amour, sans opinion politique, aussi sceptiques que débraillés.

— Il y a, concluais-je, deux bohèmes, la vraie est celle d'où l'on s'échappe à Ta première occasion, en produisant une œuvre. La (( fausse bohème » est celle où l'on se complaît à rester par paresse, par parasitisme, "par impuissance ; il en sort quelques (( faiseurs » ; la masse s'enfonce dans une boue de plus en plus hideuse. Nous ne voulons pas être de celle-ci ; nous sommes de l'autre, subissant avec fierté toutes les misères, gardant le souci de l'honneur avec le dédain des préjugés, travaillant pour le beau et pour le juste, sans cesse prêts à tous les dévouements !

S'il y en eut qui traitaient mes conclusions « d'épicières » ce ne furent certes pas les deux plus « vrais bohèmes » d'entre nous : le poète Cressot et Lucien.

Cressot, loin d'étaler sa misère, la cachait avec un impénétrable amour-propre. Nul indiscret ne s'est glissé dans la mansarde qu'il occupait au fond de la cour de l'une des ruelles de la montagne Sainte-Geneviève. Son chapeau haut de form'e, sa redingote boutonnée, son pantalon noir et ses souliers de loin avaient l'air de l'habiller, tant ilsétaient brossés et cirés, on dirait mieux repeints et vernis. De près. — mais il ne se rapprochait que de ses intimes, marchant vite par les rues sans regarder personne, — on admirait avec effroi les prodiges de patience et d'habileté qu'il devait exécuter chaque matin pour faire tenir : à ses pieds, ses souliers ressemelés en bois par

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lui-même ; autour de son corps maigre, agité de crispations nerveuses, des vêtements en morceaux, dont le ton était unifié par une habile couche d'encre. On n'apercevait pas de linge à ses manches ; mais, sur sa cravate, se rabattait un col immaculé... en papier blanc.

Jamais il n'acceptait de manger avec nous. Si, au café des Quatre-Vents, où il passait ses soirées à écouter son maître, Leduc-Ducap, quelqu'un l'obligeait à prendre une consommation, de peur que le limonadier ne le mît à la porte, il se faisait servir de loin en loin un verre d'eaa sucrée. Si on lui offrait un secours fraternel, il déclarait avec douceur n'avoir besoin de rien. Insistait-on, il se fâchait, ne vous parlait plus durant des mois. . Un jour, nous le vîmes la tête rase. Nous nous en étonnions d'autant plus qu'il possédait de magnifiques cheveux bruns, d'une longueur démesurée, qu'il entretenait avec une sorte de coquetterie. C'était sa seule beauté, son luxe, à ce pauvre !

Il nous dit qu'il s'était débarrassé de sa chevelure parce qu'ehe devenait trop lourde et lui donnait la migraine. L'indiscrétion d'un de nos perruquiers nous révéla qu'il l'avait vendue.

Craignant qu'il ne mourût de faim sans mot dire, nous lui inventâmes de petites ressources acceptables. Je ne me J'appelle plus dans quels recueils nous faisions imprimer de ses vers, enlevés manuscrits ou copiés tandis qu'il nous les débitait. De ces recueils hospitaliers, un à peine sur dix, avait une caisse. Le bon Cressot se crut payé par tous au prix honorable de vingt centimes à un franc le vers, — un franc lorsqu'il s'agissait d'un sonnet.

Son existence était arrangée de façon à ne lui coûter que vingt sous par jour. Il se levait le plus tard possible pour économiser le feu l'hiver, le déjeuner en toute saison. La nourriture indispensable, il se la fabriquait lui-mêrhe et se l'administrait en secret.

Il fut troublé dans ce régime économique par l'avis d'un notaire que trois mille francs lui étaient échus soit d'un

héritage, soit d'une donation, nous ne Favons jamais bien su, ni lui non plus. Il ne voulait pas les recevoir, les craignant de source impure ; on dut le contraindre à les toucher, par huissier.

Il les eût distribués aux amis du cénacle des Quatre- Vents et des réunions Campagne-Première, si Ton ne s'était juré de ne rien emprunter à ce capitaliste. Sur le conseil de notre bienveillant et pratique clerc d'avoué Wiser, il plaça en lieu sûr les deux tiers de sa fortune, dont il n'entendait employer que soixante francs par mois, le double de ce qu'il dépensait avant cette inondation du Pactole. Des mille francs qu'il garda, il utilisa une partie, sur avis amical, à se procurer deux costumes complets, l'un chaud, l'autre léger, à remeubler sa mansarde, à s'acheter une provision de bois, des fleurs et des livres.

L'admiration du grand poète Leduc-Ducap le détermina à dîner chez la mère Pétel. Nous réussîmes à l'entraîner de temps en temps aux agapes hors barrières, où il arrivait, au bout d'une simple chopine, à s'égayer plus qu'un camarade avec deux htres.

Il engraissait un peii et, malgré son tic, commençait à se demander presque tout haut s'il ne rencontrerait pas une femme pour partager sa prospérité. Soudain il tomba malade, resta une semaine alité, et mourut — de phtisie galopante, déclara le médecin. Il s'était acclimaté à la misère ; la vie régularisée, en un trimestre, le tua.

Vers la même époque et de la même maladie — ou plutôt de la mort par la faim stoïquement acceptée — fmit aussi Lucien.

Il nous avait annoncé son départ pour un long voyage dans le Dauphiné, où il était né. Nous apprîmes, par hasard, que l'on avait brisé la porte de son grenier de la rue de l'Ouest, pour constater sa mort sans date, et que, tous ses papiers ayant été brûlés, on l'avait enterré dans la fosse commune sans autre nom que son prénom Lucien.

J'avais fait assez difficilement sa connaissance un soir de printemps que je le rencontrai rêveur, rêvant moi-

même, dans la partie un peu déserte et si romantique du jardin du Luxembourg, où se dressait la Velléda de Maindron.

Nous avions causé de la mort, qui n'est pas, disionsnous, la mort, mais le passage d'une âme d'un corps dans un autre, une transformation, non un anéantissement.

Très ému de trouver un autre jeune homme, épris des mêmes rêveries que lui, il s'était mis à me murmurer de sa voix douce, avec un attendrissement délicieux :

— Vivre, c'est aimer ! Et pourtant combien meurent qui n'ont point été aimés?... N'est-ce pas qu'ils revivent ceux-là ? N'est-ce pas qu'ils revêtent un corps nouveau et qu'ils se remettent en marche à travers les mondes, jusqu'à ce qu'ils aient joint Vâme sœur, jusqu'à ce qu'ils se soient complétés, deux en un ? Et alors enfin, ils sont heureux ! Et alors ils vivent réellement ! Leurs précédentes existences, solitaires et misérables, n'étaient que des préparations à la plénitude de la vie !

Ce mélancoUque de vingt-cinq ans était néanmoins an travailleur obstiné, mais pour lui seul... et pour Elle.

L'atelier, — qu'il, ne quittait que deux heures par jour, au soleil levant et au soleil couchant, afin de se dégourdir les jambes et de se dégager les poumons, toujours dans le même coin du Luxembourg, — son atelier était un bout de grenier de huit pieds de long sur cinq de large, bien éclairé par en haut.

Les murs étaient couverts de médaillons, de bas-reliefs, de bustes, de statuettes, de portraits, de scènes historiques, de paysages, de natures mortes, d'esquisses et d'ébauches. Quatre planches accouplées encadraient un matelas ; c'était son lit. Une seule chaise. Dans une encognure une table chargée de livres ouverts et de papiers dispersés. Au milieu, une (( selle )> mobile supportait une (( figure )) quart de nature recouverte d'un morceau de linge mouillé. Sur un chevalet une toile était retournée.

Le tout était harmonieusement ordonné, sans minutie.

sans mise en scène, et entretenu avec une propreté remarquable chez un garçon si isolé.

Arrêtant mon regard sur deux dessins dune haute signilication sociale, exéculés avec vigueur, je m'écriai :

— C'est très beau cela... Que ne les portez-vous chez un marchand de gravures ?

— Ce ne sont que des projets de tableaux, me répondait-il en rougissant ; j'y tiens !

— Et ceci, reprenais-je. Une eau-forte, achevée. De vous? Lucien, devenu pourpre, se taisait.

Sur l'une des planches tenant lieu de bibliothèque, j'avais aperçu un petit groupe en plâtre et je l'avais pris entre mes doigts.

C'était une femme en haillons, avec un enfant sur ses genoux, accroupie, la main tendue. Elle rappelait la mendiante du pont des Arts, que nous entendions, les soirs neigeux, jusqu'à minuit, chantonner d'une voix qui arrachait des larmes :

Quand vous verrez tomber, tomber les feuilles mortes!

Il en avait fait le type effrayant et touchant de rabando'.i, de la faim et de la maternité.

Il n'avait accepté que pour ce groupe le témoignage de mon admiration.

Un jour, vers cinq heures, étant entré brusquement chez lui, je le surpris trempant de gros morceaux de pain dans une tasse de lait.

— Vous êtes donc malade ? lui dis-je.

— Non, puisque je dîne.

— De cela ?

— Je ne saurais manger autre chose. Trois sous de pain, quatre sous de lait : n'est-ce pas tout ce qu'il me faut pour subsister à travers cette vie... de passage?

Comme il m'avait laissé un instant seul, je violai le secret de la toile toujours retournée.

Il rentra trop vite et s'en aperçut.

sorvENiRS d'un étudiant de 48 17.'i

Il était devenu blôme. Il tremblait de tous ses membres.

Mon attitude attristée était celle de quelqu'un qui a commis une mauvaise action et qui en demande pardon.

Il ne s'emporta pas. Au contraire, il se jeta dans mes bras, puis saisit la toile, l'étala dans la plus brillanie lumière et cria :

— Puisque tu l'as vue !

— Qu'elle est belle ! comme elle est vivante !... Un portrait ?

— Non, répondit-il après une assez longue hésitation ; non, non, ce n'est qu'un rêve !

— L'âme sœur ?

— Tu l'as dit... Et si je ne l'ai qu'entrevue, que rêvée et peinte sur cette horrible terre, n'est-ce pas que nous nous rencontrerons et nous unirons dans un de ces mondes où doivent régner la Justice et resplendir l'éternelle Beauté ?

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