‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 44 sur 81 · LE PETIT JULES ET LE SOUPER AUX CROUTES DE PAIN · texte numérisé non relu

LE PETIT JULES ET LE SOUPER AUX CROUTES DE PAIN

Vers la fin de cet automne de 1850, survint de Nantes quelqu'un dont j'avais perdu la trace et presque le souvenir : Jules Vallès.

Son père, toujours comme en 1848, professeur de sixième au 43ollège de ma ville natale, l'envoyait à Paris passer le baccalauréat, qu'il venait de rater à Rennes. Il devait en arrivant toucher d'un employé des messageries Laffitte et Gaillard le premier mois de sa modeste peusion : quarante francs. Or, l'employé était absent pour deux ou trois jours.

L'infortuné voyageur ne connaissait dans la capitale personnellement que moi, et de nom Roiné, ancien con-

disciple, qui n'avait pas été plus dans sa classe que dans la mienne, ayant un an de moins que moi et un de plus que lui.

Il perdit une journée et les vingt-quatre sous qui lui restaient en poche à me chercher dans le quartier Saint-Germain-l'Auxerrois. Il ignorait ce que j'étais devenu depuis que j'avais quitté le commerce ; il ne se doutait pas de mon inscription à la Faculté de droit. Sans quoi il s'y serait renseigné sur moi-même, au lieu de demander et d'obtenir l'indication du domicile de Roiné, un de nos amis.

Roiné était sorti. Mais Vallès, qui n'était pas un sot, parla de Nantes et des Nantais. Si bien que le concierge lui conseilla de monter au quatrième, où il découvrit l'ami et le dîner qui lui étaient indispensables.

C'était le jour de la soupe aux choux.

Il fit l'aimable autant que sa nature d'ours le lui per mettait et que la circonstance l'exigeait. On lui versa le café presque avec un sourire.

Quant à moi, j'étais sincèrement ému de sa situation, qu'il nous avait décrite au courant du repas. Je ne riais point de la culotte jaune dont sa mère l'avait affublé et qui craqua au milieu d'une solennelle distribution des prix. Je contemplais avec tristesse l'habit vert qui lui inspira la seule pièce de vers dont il se soit reconnu l'auteur, des couplets d'une amertume cruelle. Je m'indignais des coups qu'il avait reçus de son père à travers les disputes de sa famille. Je comprenais sa révolte, tout en m'étonnant un peu de l'abondance de ses révélations haineuses contre ses parents.

— Oh ! me disais-je, il ne raconterait pas cela à tout le monde. Il ne parle que pour moi... Sachons-lui gré de sa confiance et adoucissons sa douleur !

Avec une cordialité débordante, qu'il prit pour de la solennité ironique, je le déclarai bien à plaindre d'une enfance maltraitée, qui le précipitait dans une jeunesse orageuse.

— Eh ! s'écria-t-il, après avoir de ses deux mains hérissé sa crinière, que m'importe l'orage!... Je suis né révolté,

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je veux vivre réfractaire ; l'insurrection sera mon élément!

Roiné, futur notaire, étudiant régulier, nous interrompit au milieu d'un dialogué des plus animés sur les conséquences de l'insurrection de juin et sur les moyens de détruire Bonaparte.

— Il ne s'agit pas de se battre, dit-il en se moquant de nos colères, mais d'aller se coucher !

Et nous voilà, entre onze heures et demie et' minuit, partis tous les trois à la recherche d'un domicile pour le « petit Jules ». Car il n'y avait pas de chambre libre dans l'immeuble.

Sur les indications de notre concierge, nous réussîmes à caser le camarade — mal, mais selon ses moyens, qu'il avait déterminés d'après son budget établi en Auvergnat, qu'il était de naissance, quoique élève du collège de Nantes : 10 francs par mois au plus.

Ayant touché les 40 francs que le chef de bureau des Messageries était chargé de lui remettre, il daigna nous rendre notre dîner en nous laissant le choix du restaurant.

Avec une délicatesse, dont il ne nous tint aucun compte, nous le conduisîmes à la Californie de la barrière du Maine. Il en fut pour six demi-plats à 20 centimes, quatre litres de vin à 30 centimes, deux parts de fromage de Brie à 10 centimes, trois morceaux et demi de pain à 10 centimes, plus trois glorias à 25 centimes ; — total : 3 francs 70 centimes.

Etonné de la lourdeur de sa poche après ce festin assez égayé, il nous entraîna à la Porte-Saint-Martin, où il nous offrit, moyennant 1 franc 25 centimes la place, des troisièmes galeries de côté.

On jouait un drame de Ferdinand Dugué, intitulé : la Misère.

L'action se passait en Irlande C'était quelconque ; mais il y avait de ci de là des situations affreuses qui nous remuaient, dès points d'interrogation brutaux qui firent éclater la rage antisociale du petit Jules.

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— Qu;ind on a faim, tout n'est-il pas permis ? s'écriait le héros de l'insurrection agraire.

Je me contentais d'applaudir l'acteur, posant énergiquement la question.

Vallès, de tout le sifflement de sa voix, proféra :

— Oui, si tu as faim, tue !

Une centaine de coups de sifflet retentissaient. Tous les regards se tournaient vers nous. La police nous aurait jetés à la porte, si je n'avais provoqué l'enthousiasme par ces acclamations internationales et pas communistes :

— Vivent les Irlandais ! A bas les exploiteurs de l'Irlande !

Encore en rentrant au quartier Latin, Jules Crésus nous abreuva de deux bouteilles de bière h 30 centimes l'une ; en outre, il nous régala d'une prune chez la mère Moreau, à 10 centimes la pièce.

Additionnons, s'il vous plaît :

Le dîner 3fr. 70

Le spectacle 3 75

Les consommations 0 90

Petit banc, pourboire, etc 0 65

Total général ;. 9fr. »

Nous étions évidemment en reste. Pour remettre les politesses en équilibre, nous attendions une occasion. Elle se présenta quelques semaines plus tard.

Par dilapidation personnelle ou par incurie de sa famille, Jules se trouvait sans domicile et n'avait pas de quoi manger.

Je n'étais plus dans la grande et belle chambre de la rue de \'augirard, mais dans une vilaine mansarde de la rue Saint-Guillaume, et à bout de ressources.

Pour lui étendre un matelas dans la cuisine, il me fallut coucher sur la paillasse.

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LA LITTÉRATURIÈRE ET LE LITTÉRATURIER -

Je n'avais plus pour ressources que les six francs par semaine du secrétariat du père Guspin, plus ses déjeuners, et quelques rôles à copier que l'on me procurait irrégulièrement.

J'avais laissé passer l'époque de la rentrée des classes, où le dépouillement de la correspondance de l'agence de placement des professeurs aurait pu me servir à me replacer dans un pensionnat quelconque, si je n'avais tenu avant tout aux amis, et à la vie libre. En vain cherchai-je à donner des leçons de n'importe quoi ; il ne s'en présentait pas.

Ce fut la fille de ma concierge, une « première », qui me conseilla de faire des débuts lucratifs dans la littérature.

Elle était en relations avec une femme de lettres, la baronne de Craqueville, entrepreneuse d'articles de modes. Chaque fois qu'elle créait une forme de col, de manchettes ou de nœud de ruban, elle lui en soumettait et offrait le modèle. La dame en parlait dans ses feuilles, et assez sou- \ ent cette publicité produisit de bonnes ventes.

Je consentis à être emmené chez la baronne, très riche en chair et dissimulant avec une coquetterie raffinée une quarantaine de printemps. Elle ne vivait pas dans l'isolement. Elle possédait un collaborateur qui ne la quittait ni jour ni nuit et que nous nommerons, si vous le voulez bien : Oscar de Laspare.

Aussitôt après la présentation, qui me vaiut un sourire gracieux et un coup d'œil assassin, ce ne fut pas elle, ce fut son grand monsieur à cheveux noirs frisés, en veston,

gilet et pantalon de velours noir, cravate blanche bouffante, ce fut Oscar qui, d'un ton théâtral, m'aborda.

— Salut, jeune homme ! Que voulez-vous de nous, Uls d'Eve ? Quelles sont vos ambitions, grand homme de Carpentras débarquant à Paris ?

— Je ne suis pas de Carpentras, répondis-je assez niaisement ; je suis de Nantes.

— En Bretagne, c'est la môme chose ; nous sommes presque compatriotes ; j'ai attribué à la ville de Rennes l'honneur de voir le jour dans ses murs... Touchez là !

Il était fort, il faillit me briser la main en me la serrant.

Il s'assit sur un tabouret, aux pieds du haut et large fauteuil dans lequel trônait la baronne, allongée comme une odalisque.

— Faites-vous des vers ? demanda-t-il.

Sans me permettre de répondre, il ajouta :

— Vous devez en faire. A l'absence de coupe de votre chevelure, ça se voit... On commence par être poète ; c'est le destin... Vous l'êtes!

— Pardon ! m'écriai-je. J'aurais pu l'être, je ne le suis déjà plus... J'ai tout jeté au feu... C'était trop au-dessous de Victor Hugo.

— Ah ! bigre ! Il a de l'esprit et du courage, ton protégé, bobonne !... Vous avez eu raison, brave adolescent. Le vers est la sangsue de l'imagination. La prose en est le rosbif... On crève du vers à l'hôpital, comme Gilbert, Escousse, Malfîlàtre, Hégésippe Moreau, si l'on ne s'appelle pasî Hugo, Lamartine ou Musset... Pour la prose, on en fait| d'illustre, quand on le peut ; on en fait qui donne à man-; ger, quand on le veut... Que fabriquez-vous? Que vous-^ sentez-vous envie de pondre ? Des œufs d'or ? Avez-vous^ des ours au fond de votre malle, des chefs-d'œuvre dansi votre tête ? Un manuscrit à présenter ? une idée à offrir ?. Parlez sans crainte, comme à des amis, à la baronne etj à moi, son chevalier !

— Ma foi ! non, je n'yi rien de présentable. Quant aux^

idées assez nombreuses qui me sont passées par la tête, je n'en connais pas une qui soit mure... Par exemple, j'écrirais volontiers de l'histoire...

— Grave ! Ça mène à l'Institut, quand on a de quoi vivre, mais ça n'a Jamais fait dîner personne... Or, vous avez de belles dents, le petit !

— La politique...

— Pas de bêtises ! Avez-vous des opinions ?

— Sans doute... Je suis républicain !

— Mauvais, sous la République.

— Je suis révolutionnaire !

^- Nous connaissons ça. On se fait mettre dedans pour un article qui ne vous a pas été payé... Vous m'allez, Breton blanc travesti en rouge, tout comme moi-même il n'y a pas trois ans. Mais, comme vous n'êtes pas bête, vous ne pouvez pas être incorrigible... Tel que vous me voyez, j'ai écrit dans la Vraie République et j'ai risqué le ponton de Juin... J'ai vu le feu d'assez près pour avoir du plomb dans la boîte... Je fais des' modes, avec M°^® la baronne, et des romans-feuilletons... à qui en veut. Au Dix- Décembre...

— Un journal bonapartiste, inlerrompis-je sans dissimuler mon dégoût.

— Eh bien, après ? Est-ce que la littérature a des opinions ?... Il ne s'agit pas d'articles politiques, il s'agit d'un l'oman que je pourrais déposer au bas de cette feuille ; sa couleur n'a rien à y voir... Je n'ai pas de collaborateur ; j'ai un titre, les Egouis de Paris. Hein ! n'est-ce pas mieux que les Mystères de Paris ? Que ne fournirait-on pas làdedans avec de l'imagination comme vous devez en avoir!... Bàclez-moi un plan, et nous verrons !... Je vous donne un sou la ligne, je vous garantis vingt mille lignes au moins. En deux mois ça peul être expédié, au courant de no3 plumes... Pourvu que ça commence bien, — deux assassi nats, une noyade d'enfant et un enlèvement de femme, par exemple ; ensuite que ça se coupe par un pétard à la queue

de chaque feuilleton pour faire pétiller la curiosité du lecteur, ça ira tant qu'on voudra... J'ai dit vingt mille lignes, doublons si mutuellement nous savons nous rendre inventeurs... Vous serez pour moitié dans le ramassage en volumes. Nous pourrions faire encore après une édition illustrée, peut-être aussi un drame, avec un faiseur en renom... En fin de compte, douze, quinze, cinquante mille francs... Je me charge du placement et de la correction de toutes les fantaisies que vous serez libre de lâcher une fois le plan arrêté...

Je n'avais pas l'air ébloui, au contraire. Il s'arrêta ei. brusquement dît :

— Ça ne paraît pas vous aller ?... Dès lors, vous n'avez qu'à renoncer à la littérature, et pour toujours. Vous ne serez jamais un homme de lettres pratique.

Je fus poh, mais tout juste, dans mon refus de prostituer ainsi ma plume vierge. Je déclarai une véritable profession de foi littéraire, politique et sociale, qui provoqua chez Oscar de Laspare une hifarité énorme, chez M°^^ de Craqueville une pitié protectrice.

Mon flot d'éloquence épuisé, la baronne dodelina de la tête, promena tout le long de ma personne un regard très allumé et s'écria :

— Cré Dieu ! quel Yaeoub, quel Hernani ce toqué-là ferait !

— Bonne voi^ bon geste !... c'est vrai. Mais pas assez de jambes ! objecta le chevalier.

Le chevalier pseudonyme me saisit malgré moi les deux mains et m'adminisfra ce bref sermon :

— J'ai eu vos illusions, je voudrais les partager, enfant présomptueux. Je souhaite de vous applaudir sur les planches, si vous ne vous faites pas tuer aux barricades prochaines. La première fois que vous aurez faim, vous implorerez et vous ne rencontrerez peut-être plus la collaboration que je pouvais vous offrir. Prenez garde de tomber trop bas en visant trop haut ! Salut et prospérité !

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