SUR LA LOIRE, DEVANT ANCENIS
Ce qui me coûtait le plus, je me décidai à le faire : écrire à mon beau-père, dont j avais maudit le mariage avec ma mère, lui exposer ma situation et lui demander conseil.
Je fis bien six brouillons avant de signer la lettre qui partit pour Nantes.
La réponse arriva par retour du courrier, avec un billet de cent francs.
Ce billet m'était offert : moitié pour payer ce que je devais à mon hôtel ; moitié pour aller conférer avec mes parents. La lettre ne contenait aucun reproche humiliant ; elle se terminait par des protestations d'amitié. Ma mère y avait ajouté quelques lignes émues :
(( Reviens dans mes bras, mon cher et trop malheureux fils ! Tu comprendras à la fin que, si je me suis remariée, c'était plus encore pour toi que pour moi-même. Tu dois t'en apercevoir déjà de loin, à l'accueil qu'a reçu ton étrange lettre. Viens ! et tu verras de tes yeux, de ton cœur, que je t'ai donné un second père ! n
Je partis. J'eus, en montant en chemin de fer, la surprise de trouver pour compagnon de route le camarade Roiné.
Le voyage, de nuit, fut banal jusqu'à Angers. Là nous prîmes, non pas la diligence, mais le bateau à Vapeur. Notre descente de la Loire embrumée devint d'une mélancolie qui l'agaçait et que je trouvai délicieuse.
Nous avions dépassé Varades, nous approchions d'Ancenis, son pays, où il était rappelé précipitamment par la maladie d'un oncle dont il devait hériter. C'est là que- nous prîmes congé l'un de l'autre.
l'^^ FÉLICIEN
Le soleil n'avait pu percer la brume, au malin. Les rives du fleuve devenaient invisibles. L'eau ne se distinguait plus du nuage. Le bateau, voguant à l'aventure, souvent accroché à des bancs dont il fallut le désensabler, n'atteignit Nantes qu'à la nuit. Assis près du gouvernail, drapé dans un vieux caban, l'esprit aussi enténébré que le milieu dans lequel je flottais, j'avais laissé passer les heures sans les compter. Je fus surpris d'être arrivé, et très embarrassé de n'avoir pas eu le temps de me tracer le plan de ma première entrevue avec ma mère et mon beau-père.
XXÏ