EXPLICATIONS DIFFICILES
Le beau-père attendait sur Je quai. C'est lui qui m'aperçut le premier. Il vint à moi presque souriant. Je lui rendis la poignée de main qu'il m'offrit, sans pouvoir lui dire autre chose que :
— Merci !... Et maman ?
— Ta mère se porte à ravir, et j'ai lieu de croire qu'elle ne se trouve pas malheureuse, répliqua-t-il. Elle était in- ((uiète de toi à cause du brouillard... Le bateau est en rein rd de plus d'une demi-journée... Nous t'attendions pour déjeuner ; tu arrives pour dîner. Enlîn, te voilà ! bien maigri, dévasté par la vie de Paris, mon pauvre garçon !... T-ii as fait des bêtises, ou l'on t'en a fait faire... Je connais ça. J'ai été jeune, aussi fou qu'un autre. Nous pourrons cnuser à cœur ouvert, si tu veux. Ne dis rien devant Eugénie. Tâche de prendre pour ta mère une autre mine que celle que tu as. Toi si gai, si bruyant, si en dehors autrefois ! Ne sois pas lugubre ! Tu lui fei ais de la peine.
Nous étions déjà sur le seuil de la porte, quai Brancas,
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à cinq minutes du débarcadère. Je relevai la tête et m'écriai :
— Avant d'entrer chez vous, je dois vous demander pardon...
— De quoi ?
— De ma conduite lors de votre mariage.
— C'est oublié ! Pour faire plaisir à ta mère, tutoie-moi comme je te tutoie !
Je lui sautai au cou ; il m'embrassa. Nous étions tous les deux en larmes lorsque, à moitié de l'escalier, nous rencontrâmes ma mère, accourue au bruit de nos pas et de nos voix.
Les pleurs redoublèrent entre elle et moi. Mais Mainviel nous fit mettre à table et débita avec sa verve gasconne toute sorte de plaisanteries qui finirent par nous égayer, maman et moi.
Ma mère était étonnée et très contente de m'entendre, dans ce bavardage employer le tu amical et familial. Si j'avais pu dire : u Papa ! » je serais devenu, le soir même, le maître de la maison.
Je m'en rendis bien compte ; mais c'eût été en ma conscience un reniement de la mémoire de mon père. Je m'abstins. De bonne heure, parce que l'on me jugeait très fatigué du voyage, on me logea dans une chambre à grande fenêtre donnant sur le quai, où je fus heureux de reconnaître le mobilier de mon enfance, mon lit, ma bibliothèque. J'y retrouvai jusqu'au portrait de mon père. Ce portrait dntait de 1832 et était d'un assez bon peintre. Mais il sapercevait à peine dans le coin obscur où il avait été relégué ; une épaisse poussière en avait terni les couleurs, presque effacé les traits. Avant de me coucher, je le lavai, puis le frottai d'un peu d'huile de la lampe, sous le fea di) laquelle je le posai.
Il me sembla voir revivre mon malheureux père. Je l'interrogeai sur son malheureux fils.
A qui la faute si la vie qu'il m'avait donnée, préparée pour être douce et brillante, se trouvait déjà si dure, si in-
FELICIEI^
certaine, si compliquée ? Pourquoi, à J'âge décisif où j'aurais eu le plus besoin de lui, un coup de fusil Tavait-il anéarfti ? Avec le sang qu'il avait passé dans mes veines, avec le caractère et les sentiments qu'il m'avait légués, sans ressources normales, sans guide accepté, acceptable comme l'est un père aimé, comment aurais-je pu éviter la situation pénible dans laquelle j'étais embourbé ?
La conclusion de ce dialogue entre le mort et le vivant fut que nous ne devions ri«n nous reprocher l'un à l'autre; que, s'il était tombé sous la fatalité, moi j'étais trop jeune et trop solide pour me courber devant elle, pour accepter l'écrasement avant d'avoir affronté le grand combat, non pour moi seul mais pour tous les déshérités.
Je m'endormis en pensant moins à mes difficultés personnelles qu'à la révolution justicière. L'évocation de mon père m'avait fait affluer au cœur l'héroïsme de mes aïeux, les corsaires de la première République.
Quand je m'éveillai, le lendemain matin, mon beau-père était déjà allé à ses affaires et ma mère à sa messe quotidienne. Ce fut, — à ma stupéfaction, — mon oncle Auguste que je vis installé au comptoir de commission pour la draperie du Midi, qui occupait le milieu de l'appartement.
Je me fis mettre par lui au courant de la liquidation de la succession paternelle, dont il se prétendait la victime la plus éprouvée, et des affaires de mon beau-père, dont il fut forcé de me louer la bienveillance, puisque sans lui, il eût été réduit à la dernière misère.
Mon oncle, que j'avais beaucoup aimé dans mon enfance, ne m'avait pas une seule fois écrit depuis que j'étais parti pour Paris. Je le lui reprochai ; il s'en défendit mal. Ce qui m'empêcha de lui témoigner une affection dont Mainviel eût été jaloux, et me disposa de mieux en mieux pour mon beau-père, se chargeant, en sus de moi, de ce lïère peu intéressant du premier mari de sa femme.
Jallais sortir lorsque ma mère rentra, chargée de la provision pour le déjeuner, qu'elle prépara de ses propres
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mains. — Elle n'avait point de bonne. En faisant lestement ma chambre, — avec mon assistance, qui l'amusa — elle me révéla que Mainviel s'était transformé de teneur de livres en commissionnaire pour les fabriques de Castres et de Mazamet, entreprenait en même temps le commerce des sucres, et, grâce à son habileté, arriverait, dans un an ou deux, à se créer une jolie position, dont je pourrais profiter.
— Nous n'avons pas d'enfant, me dit-elle à l'oreille ; je ne puis plus en avoir ; tu m'as pris toute ma maternité !
Elle allait aborder les sujets délicats en posant la question :
— Pourquoi ne resterais-tu pas avec nous ?
La rentrée de Mainviel m'empêcha d'être obligé de répondre : (( J'aime ma liberté. » Grâce à lui, aussi bavard, encore plus rieur que la veille, l'heure du déjeuner s'écoula sans explications désagréables.
J'avais prévu que mon séjour à Nantes se prolongerait bO'i gré mal gré plusieurs semaines. J'avais apporté mes livres de droit, je les avais ouverts sur ma table ; j'avais commencé à noircir de notes une main de papier.
Ma mère, en faisant ma chambre, ne manqua pas de regarder ce que j'écrivais, et vit que ce n'était point de la littérature. Elle me félicita de n'avoir pas perdu, dans les dissipations de la capitale, le goût du travail sérieux.
— Tu mords au droit tant que cela ? demanda le beau père pendant le dîner.
— Assez. En me forçant un peu, je deviendrai Ucencié, comme je me suis fait bacheUer.
— Il faut beaucoup de temps, objecta ma mère.
' — Pas cette année, l'autre, je passerai mon premier examen... Dans deux, trois ans au plus, j'aurai fini.
— Alors, tu posséderas un second diplôme, et pas davantage de moyens de t'assurer une existence régulière. Dans l'instruction publique, au moins, tu te serais procuré dès maintenant l'existence ; tu te serais préparé, sans coûter rien, un bel avenir, si tu avais voulu profiter des
hautes protections que j'avais obtenues pour t'ouvrir l'Université...
— L'Université, chère maman ! Je n'y serais déjà plus. On en chasse tous les professeurs indépendants.
— Les révolutionnaires ! les athées ! c'est juste. Il faut extirper le germe des mauvaises doctrines.
— Je les aurais répandues. Donc j'ai eu raison de ne pas m'exposer à l'extirpation.
Mainviel achevait de découper le poulet avec un art dont il était fier. Il déposa l'aile dans l'assiette de sa femme,, qui n'en garda que la moitié. Inquiet du ton aigre que prenait notre dialogue, il dit avec amabilité :
— Ne parlons pas politique ! Je suis de ton avis, au fond, ma bonne Eugénie. Je sais que Félicien pense sur beaucoup de choses d'une toute autre manière que nous...
— Il a perdu la foi de sa mère !
— Ne l'irrite pas pour l'y ramener. Il a la tête un peu en l'air ; mais le cœur est bon, très bon.
— Mon pauvre fils ! Va, mon cher Amédée, je te suis bien reconnaissante de ce que tu fais pour lui !
— Je voudrais faire davantage. Il ne faut pas trop l'accuser des idées qu'il a. Elles viennent de son éducation,
— Oui, son malheureux père s'est enivré de ses succès de collège ; on l'a envoyé à Paris ; on aurait dû le garder ici, le mettre tout jeune au commerce.
— Evidemment, mais il n'en a pas été ainsi...
— Trop d'instruction !
— Aucune préparation à la vie comme elle lui est survenue, sans ressources, après s'être supposé riche ! Est-cf^ sa faute ?
— Ce n'est pas la mienne non plus.
— Ne t'entête pas ! Félicien évite de s'emporter. Cela seul te prouve que son caractère s'est amélioré... Autrefois, quelle bête de scène vous vous seriez faite pour moins que tu n'en as dit !
— C'est donc moi qui ai commencé ?
— Mon Dieu ! oui, ma bonne amie... Tiens ! Laisse-moi
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vous chanter la dernière romance sentimentale des illustrations du pavé nantais, les vieilles demoiselles Amadou ! Il chantait faux ; ce n'en fut que plus cocasse. Maman riait à pleine bouche. Moi, j'affectai de m'extasier de la faculté dimitafion de l'ancien sergent-major, un peu commis-voyageur.
— On dirait de Levassor, risquai-je.
Mainviel accepta l'éloge. Il bavarda sur les bonnes farces qu'on jouait au Palais-Royal du temps qu'il tenait garnison à Paris.
Il alla même si loin qu'il mérita d'être appelé par maman :
— Incorrigible vieux garçon !
On minauda une petite scène de jalousie rétrospective, qui me causa un chagrin cruel. Le souvenir de mon père me brûlait le cœur. Je contractai toute ma volonté pour dissimuler ce qui s'agitait en moi.
J'allai passer la soirée chez le phis ancien et le plus inlime de mes camarades restés à Nantes, Camille.
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