‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 47 sur 81 · MADEMOISELLE FELICITE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE FELICITE

Camille avait invité Leveau et une douzaine d'autres (( frères » de 18i8 ou de coreligionnaires nouveaux, à fêter le retour du Nantais à Nantes.

Buissonnière manquait. J'appris qu'il avait fini par obtenir le diplôme de bachelier, et qu'il venait de s'installer étudiant en médecine à Paris môme, quelques jours avant mon départ.

Les reconnaissances et les connaissances furent très chaleureuses. Je mis les plus fervents de nos compatriotes au courant des idées les plus avancées des Parisiens.

Leveau et Camille, dont les parents étaient également républicains, s'entendirent alin de régulariser quatre soirs par semaine, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, des conférences politiques sur ce programme :

Quels sont les meilleurs moyens à employer pour lutter centre les complots monarchiques ourdis par les jésuites; — pour multiplier et étendre à travers la France entière les obstacles aux aspirations visibles du président Bonapaite à l'empire ; — et, la Révolution accompHe, pour organiser définitivement la meilleure des Républiques ?

Chez Camille, je ne découvris pas seulement cette utilisation passionnante de mes soirées d'exil en province ; j'y trouvai aussi l'emploi, conmie je le désirais, des jours que j'aurais à passer loin de Paris, en limitant les heures exposées aux querelles de famille et en gagnant de quoi m'en aller avec ou sans le consentement de mes parents.

Le premier clerc de notre notaire Robillard, ami de Leveau et de Camille, excellent républicain, révolutionnaire résolu, profita de ce qu'il y avait beaucoup d'affaires pressantes en retard chez son patrofi pour me faire son collaborateur aux appointements de soixante-quinze francs par mois, tant que je voudrais et que je pourrais.

J'étais chez mon beau-père depuis cinq jours seulement, quand j'annonçai que je m'étais. procuré un emploi qui me plaisait d'autant mieux qu'il me permettait d'avancer mes études de droit.

Mainviel me félicita chaleureusement. Ma mère admira la délicate résolution d'un bon fils, au point de se leurrer de l'espoir de me garder près d'elle.

Le second dimanche de mon installation, elle invita quelques personnes à prendre le thé. Un horloger du voisinage y vint, accompagné de sa fille aînée, M"« Félicité.

Sur sa draperie du Midi, le beau-père m'avait procuré un costume convenable, pantalon, gilet et redingote noirs. Pour entrer chez mon notaire, j'avais sacrifié ma crinière romantique ; je n'avais gardé que mes moustaches ; mon menton était bien rasé.

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La demoiselle, lorsque je la saluai, laissa échapper de ses yeux pieusement baissés, un regard bleu, qui ne m'exprima rien de désagréable, au contraire.

Je remarquai que, si elle paraissait un peu gauche, si elle avait l'air <( bêbête )>, elle était fort bien, de physiono- "mie affable.

On se mit à jouer au nain jaune. Je voulais rester assis au coin du feu, sous prétexte que j'ignorais ce jeu de famille. Ma mère me plaça auprès de M"« Félicité en la chargeant de me l'apprendre. Je me laissai faire et ne causai pas trop de désagréments aux joueurs sérieux.

J'écoutai vanter l'éloquence du curé Fournier qui, s'il avait cessé d'être député, allait bientôt devenir évêque. Je souffris sans mot dire qu'une naine hors d'âge, de soixantequinze à cent ans, excessivement comique, sous sa perruque fleurdelysée, annonçât le prochain retour de Dieudonné, l'enfant du miracle. Je me retins môme lorsque mon beau-père, qui se plaisait à faire enrager cette vieille échappée de l'ancien régime, lui prédit que Napoléon serait empereur avant que son Henri V ne devint roi.

La partie abandonnée, je causai peinture avec l'horloger, qui employait ses loisirs àimiter de loin Raphaël. Tandis qu'on mangeait des tartelettes et des massepains, j'échangeai, avec M"« Félicité, sur Meyerbeer et Rossini, un débat léger qui mérita d'attirer l'attention générale.

Comme il y avait un piano dans l'appartement, ma mère pria la jeune personne de jouer quelque chose puisque j'aimais la musique.

Elle essaya, et du Mozart ! Mais il n'y eut pas moyen d'obtenir de l'instrument une phrase juste. La musicienne et son critique éclataient de rire devant M. et M^^ Mainviel, rougissants.

- Il doit être pourtant bon, ce sacré piano ! s'écria Mainviel. Je l'ai acheté d'occasion trois cents francs !

- Seulement maman a oublié de le faire accorder, ré- >liquai-je en embrassant ma mère de peur qu'elle ne se

fâcîiât.

Elle n'en avait guère enyie. Elle partagea notre hilaiilé et jura que, le dimanche suivant, si M"« Félicité voulait bien apporter de la musique, je pourrais apprécier son jo!i talent.

Ce qui arriva en effet. La petite provinciale interprétait les grands maîtres avec sentiment. Elle mit tant de passion à exécuter le finale d'une symphonie- de Beethoven que son peigne sauta de sa tête et que ses épaules furent, couvertes d'un nuage épais de fins cheveux blonds. La musique et les cheveux m'avaient plongé dans une sorte d'extase.

— Elle est délicieuse ? me dit tout bas ma mère. La bru de mes rêves !

Je ne répliquai ni de la voix ni du geste. Je devins pourpre et j'allai cacher mon embarras au fond du salon.

Le lendemain, au déjeuner, maman, très gaie, énumérait toutes les beautés, foutes les aptitudes artistiques, toutes les vertus ménagères, tous les avantages même pécunaires qu'offrirait la fille de l'horloger à un jeune homme, fût-il ruiné, qui ne déplairait point si, rentré au foyer natal et fêté comme l'enfant prodigue du Livre saint, il oubliait les corruptions de Babylone, renonçait à des ambitions hors de sa portée, acceptait de devenir heureux dans le milieu positif et honnête qu'il n'aurait jamais dû quitter.

J'épluchais en silence une patte de homard. Le beau-père commit la maladresse de souligner les allusions de sa femme.

— Le fait est que M'^^ Félicité n'est pas trouvée laide par M. Félicien, et que le Parisien, qui, à ce qu'il paraît, comprend la musique, est vu d'un assez bon œil par la Nantaise... Le fait est que, si le futur avocat manqué, qui ne doit pas être une bête, quoiqu'il soit un étourdi, voulait appliquer son intelligence et son instruction aux draps et aux sucres, un certain Mainviel, qui ne le hait point, se ferait aider par lui dans son commerça et, au bout de pas

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trop d'années, le nietlraità même d'épouser une jolie petite femme pourvue d'une jolie petite dot !

— Bon Amédée ! s'écriait ma mèi'e ea embrassant avec passion son mari ; j'attendais bien cela de toi !

— Voilà le malheur, maman, dis -je brusquement ; c'est désormais impossible.

— Et pourquoi ?

— J'aime la liberté; je ne puis vivre qu'à Paris.

— Eh bien, Amédée ! Il y a donc un secret qu'on me cache. Mon fils... Mon fils se serait déshonoré ?

— Point, oh ! non point, répliquai- je avec une sorte de fureur, le beau-père ayant trop tardé à parler. Mais je ne veux rien devoir qu'à moi-même et au souvenir de celui qui n'est plus.

Ce fut un coup terrible. Ma mère eut une attaque de nerfs violente, qui mit son mari hors de lui et me fit, par lui-même, traiter de fou et de mauvais fils !

J'étais parvenu à la fin de mon mois chez M® Robillard, j'avais touché mes soixante-quinze francs. Je remerciai le premier clerc de m'avoir employé et lui expliquai pourquoi je ne pouvais continuer une besogne dont il était satisfait. *

Je montrai à mon beau-père une lettre de M. Guspin — ou plutôt de Bannez, que j'avais institué secrétaire suppléant du placeur de la rue Monsieur-le-Prince.

On m'annonçait qu'il y avait dans une institution du faubourg Saint-Honoré un emploi de répétiteur libre immédiatement : cent francs par mois, logé, nourri, blanchi, les dimanches et jeudis libres, plus cinq heures par jour pour suivre mes cours de droit.

— Cela, objecta Mainviel, m'a tout l'air d'une supercherie pour motiver une fugue.

— Je t'assure que non, répondis-je. Mais ne fût-ce pas réel, tu devrais le croire. Entre ma mère et moi, qui avons môme caractère vif et entêté, et qui sommes d'opinions contraires sur tout, avec la situation que tu sais, il y a incunqiatibilité d'humeur, impossibiUté llagrante de vie com-

mune... Je suis déjà, je deviendrais.de plus en plus une cause de trouble dans votre ménage si uni, si calme...

Sa main se rapprocha de la mienne, tremblante. Je continuai :

— Il faut que je m'en aille, je m'en vais. Si je restais, je me rendrais coupable : envers toi, qui m'as accueilli comme un fils, quoique je t'eusse dénié le titre de père ; envers ma mère, que la fatalité de ma situation ne saurait empêcher d'être heureuse par toi ; aussi envers cette innocente jeune fille trop tard rencontrée, qui m'aimerait peutêtre, si je restais.

Le soir de cette conversation, tenue un dimanche, M"« Félicité et son père ne manquèrent pas de revenir chez maman.

Moi, j'étais chez Leveau, annonçant mon départ à mes amis politiques, arrêtant ce qu'on devrait faire, dans les départements de l'Ouest, si à Paris nous entamions une insurrection.

L'assistance était nombreuse et vaillante. On se promit la persévérance et l'action.

Le lendemain m'était offert un banquet d'adieu, qui ne se te'rmina qu'au moment où je dus monter, place Graslin, dans la diligence correspondant avec le chemin de fer d'Angers à Paris.'

Pour ma mère, j'étais censé être parti dès le matin. Mon beau-père survint quand la voiture s'ébranlait ; il me remit un rouleau assez lourd sur lequel je lus :

({ De la part de ta mère. N'en dépenser qu'une par jour ! »

C'étaient cinquante pièces de quarante sous.

La diligence fut an instant arrêtée dans la grand'rue par un embarras de voitures. Je mis la tête à la portière. J'aperçus M"« Félicité et je fus reconnu par elle.

Elle pâlit. Je devins rouge. Je n'eus pas le courage de saluer.

J'eus toutes sortes d'idées tristes durant le voyage, qui traîna une nuit et un jour par un mauvais temps de neige.

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A la gare d'Orléans, je fus navré de ne renconter personne qui m'attendît.

Comme il était pas moins de dix heures et demie, je me dis qu'il fallait souper, puisque je mourais de faim, et aller coucher n'importe où.

La neige avait cessé de tomber pendant mon rapide repas, ma valise n'était pas bien lourde ; je me- mis en marche à pied, le long du Jardin des plantes et de la Halle aux vins.

Je me décidai à prendre le pont de Constantine, dont le vent ébranlait le tablier suspendu au-dessus de la Seine qui charriait bruyamment des glaçons.

La pointe de l'île Saint-Louis était aussi déserte que les vieux quartiers de ma ville natale. Il me semblait n'avoir pas quitté Nantes.

Je laisse à ma droite la sinistre estacade rejoignant l'île Louviers. §ans apercevoir âme qui vive je passe, par le pont Marie, sur la rive droite de la Seine.

M'abandonnant à une rêverie très sombre, j'atteins l'Hôtel-de-Ville.

Une lanterne brillait au coin du quai de Gesvres, presque au-dessus de l'entresol où j'avais déjeuné le premier dimanche de ma pleine liberté parisienne, au mois de septembre 1848. La lanterne était ornée du profil colorié (( du seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire ». J'estimai original, pour un ennemi de tous les tyrans, de descendre chez Henri IV.

La porte cochère était fermée ; mais il y avait, dépendant de l'hôtel, un petit café ouvert. J'y entrai. Je demandai à la dame du comptoir s'il y avait des chambres libres, combien on les faisait payer. Moyennant huit francs pour une semaine, l'hospitalité me fut offerte au quatrième étage avec fenêtre sur le quai.

J'acceptai, me fis servir un grog chaud et écrivis un court billet, que je recommandai de transmettre au plus tôt.

Deux jeux après, je me rendais au faubourg Saint- Honoré, à rinstitution Tartaron.

Car j'y entrais sérieusement, avec la ferme intention d'y demeurer.

La sûre amitié de Bannez m'avait réservé cette excellente place, malgré le père Guspin, qui m'eût préféré disponible pour sa correspondance, surtout pour ses déjeuners dînatoires, dont mon exubérant entrain aux desserts prolongés rendait h mon hôte et patron la digestion voluptueuse.

Le second jour de mon retour de Nantes, sans visite préalable hu bureau de la rue Monsieur-lc-Prince, je m'étais iprésenté chez M. Tartaron. Il m'avait pris en sérieuse considération grâce au (( mazamet )> noir dont j'étais revêtu, grâce aux cheveux que l'étude Robillard m'avait fait raccourcir, grâce au chapeau haut de forme et aux gants que je m'étais acquis sur le rouleau de pièces de quarante sous de mon beau-père.

Le pensionnat était d'un luxe extraordinaire, sans dortoir, avec chambres meublées efi acajou pour cinquante élèves seulement, ainsi que pour messieurs les répétiteurs et surveillants.

Une demi-heure d'interrogations un peu solennelles, modestement affrontées, avaient suffi pour prouver au chef d'institution que l'aspirant auxiliaire en savait autant, plus que lui-môme, sur les choses à apprendre aux fils des riches bourgeois qui composaient sa clientèle limitée, à 2,400 francs par tête de petit, et 3,000 francs par tête de grand.

Un seul. détail l'inquiétait : c'est que je n'avais que vingt ans, et que plusieurs des quinze élèves, qui devaient m'être confiés, en avaient dix-huit ; je risquais trop d'être leur camarade pour devenir leur mentor rigide.

Je lui tins, sans emphase, un discours profond sur l'éducation, ou plutôt l'initiation par l'amitié. Il se persuada avGir découvert en moi le répétiteur idéal pour des jeunes

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gens à fabriquer bacheliers en demi-liberté, avec sécurité pour leurs parents, sans ennui pour eux-mêmes.

Il ne me prit cependant qu'à l'essai, pour .un mois. Mais, dès la première semaine, il me félicita de mes cours, auxquels il assistait, et de l'impression que je produisais sur les élèves. La seconde semaine, il me chargea de les conduire le jeudi soir au Théâtre-Français et le dimanche matin au musée du Louvre.

Je serais resté chez M. Tartaron l'année entière, pas malheureux et reprenant mes études de droit, sans un événement politique qui me rendit impossible comme répétiteur et conservateur de fils de familles réactionnaires.

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