LE COLLEGE DE FRANCE
Il fut un temps où le Collège de France fut le collège du monde, le foyer de rémancipation des peuples, le centre régénérateur de la jeunesse universelle.
C'est là que, de 1815 à 1830, Biot et Cuvier renouvelèrent les sciences naturelles ; que Champollion et les Burnouf découvrirent à l'Europe (( l'Asie, antique avant notre antiquité », élargirent' et approfondirent l'histoire du genre humain. C'est là encore que, par Letronne, Daunou, Gui"zot en sa jeunesse, notre histoire nationale remonta à ses sources, pour se vivifier en Michelet et s'universaliser en Quinet.
Les deux Français qui ont le mieux compris la France, et le Polonais Adam Mickiewicz, créèrent l'enseignement suprême, du passé dégageant l'avenir, et ainsi défini par l'un d'eux : « L'effort pour tirer de l'histoire non une doctrine seulement, mais nn principe d'action ; mais des âmes et des volontés. »,
Trois amis instituèrent là « les sciences de l'homme, en suscitant d'une parole émue et sincère, dans un temps d'ahjection, une étincelle morale, et, dans un temps de discorde, enseignèrent la grande amitié. Mot saint qui, pour
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toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire l'harmonie des cœurs, qui fait celle de Tesprit et féconde Fimagination. Mot sacré, antique, par lequel Tinstinct prophétique de nos pères avait désigné la patrie!... » (Edgar Quinet.)
La génération qui précéda immédiatement la nôtre au quartien latin reçut, en vérité, l'étincelle sacrée qu'alluma <{ la grande amitié » de Jules Michelet, d'Edgar Quinet et d'Adam Mickiewicz. C'est en 1843 qu'ils entamèrent ensemble l'audacieuse campagne contre les jésuites. Edgar Quinet la continua en décrivant la mort des nations asservies à Fultramontanisme, en indiquant les conditions de leur résurrection par l'esprit de la Révolution française. Il en résulta, dès 1845, la suspension du cours « des littératures méridionales » par le gouvernement de Louis-Philippe. Mais il s'ensuivit aussi d'ardentes manifestations de la jeunesse des écoles qui, avec les banquets réformistes d'Odilon Barrot et de Ledru-Rollin, aboutirent à la révolution de Février.
Le 20 janvier 1848, la suspension était étendue aux cours de Mickiev^icz et de Michelet. Le 3 février, les étudiants s assemblaient au Panthéon, allaient en foule paisible, mais formidable, présenter à la Chambre des députés une protestation énergique en l'honneur de leurs professeurs aimés et pour la défense de la libre-pensée. Peu de jours plus tard, ils couraient des premiers aux barricades; Edgar Quinet prenait les armes avec eux; la dynastie d'Orléans était détrônée.
Aussitôt la République proclamée, la volonté du peuple avait ramené triomphalement les proscrits dans les chaires glorieuses du Collège de. France.
Elu représentant à l'Assemblée constituante et réélu à la Législative par le département de l'Ain, Edgar Quinet n'avait pas pu reprendre son enseignement. Mais Michelet, s'écartant de l'arène politique, continuait son cours de morale et d'histoire, agrandissait de plus en plus son programme de régénération populaire.
J'entrai seul, ne connaissant personne, inconnu de tous,
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à la première des leçons que Michelet fit en 1850. Dès lors, sous aucun prétexte, je n'en eusse manqué une. J'aurais tout sacrifié à ce devoir enivrant du jeudi.
J'y rencontrai les anciens étudiants du règne brisé, les Watripon, les Fonvielle, les Polge, les Lévy, les Bataillard. J'y amenai les nouveaux, et bientôt le plus grand des amphithéâtres du Collège de France devînt trop petit pour contenir la foule des jeunes patriotes républicains.
Michelet ne professait pas académiquement. Il ne débitait pas une leçon apprise par cœur ou suivant des notes minutieuses. Il nous apportait une idée, un fait important de l'histoire. Il en conversait avec nous de cœur à cœur, tantôt familier, tantôt solennel, illuminé des étincelles qu'il faisait jaillir, enthousiasmé par notre enthousiasme. > L'auditeur de passage, qui ne savait pas ce que le maître avait dit dans les leçons antérieures, qui ignorait le but vers lequel il avait prémédité" de diriger nos esprits, ne saisissait rien de telle ou telle allusion qui nous ravissait, prenait pour causerie de salon, inutile dans ce milieu grave, sinon déplacée en cette haute chaire, tel tableau de la vie populaire, tel incident de la vie bourgeoise, tel compte rendu de livre inconnu, telle confidence sur l'élaboration des ouvrages du professeur lui-même.
Par exemple, j'avais un jour à côté de moi un camarade très remuant, Vallès, qui ne dissimulait guère son ennui en écoutant Michelet nous révéler et nous analyser le Dernier homme de Grainville.
La description navrante du globe terrestre, usé, éteint après d'inénarrables calamités ; la douloureuse marche l'une à la recherche de l'autre, à travers les effondrements des chaînes de montagnes et le dessèchement des océans, du héros et de l'héroïne de ce poème, écrit en prose aussi molle que la cendre ; la torture du Génie de la Terre, las, découragé d'exister encore, et son acharnement à empêcher le dernier des hommes de rejoindre la dernière des femmes, de peur que leur union ne devînt féconde, ne
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prolongeât indéfiniment l'insupportable agonie du monde : cela n'avait pas rempli moins de la moitié d'une leçon.
Sauf mon voisin, malgré les murmures des jésuites et des mouchards parsemés sur les gradins, nous suivions la parole dolente du professeur, rendant au vrai la plainte de la Terre qui aspirait au grand sommeil pour se délivrer de la charge pesante de vivre.
Tout à coup la tête nonchalamment penchée de Michechelet se redresse, la voix morne vibre :
— Pensez donc ! qu'il reste un homme, un seul, et qu'il aime ! Il n'y a plus moyen de mourir ; tout va ressusciter par lui ! Eh ! messieurs, tant qu'il y a, vivant ici, un homme... un homme, vous entendez?... un homme digne d'un tel nom, rien n'est perdu !... Non, n'est-ce pas ? non, la chose est impossible, notre France ne périra pas. Par lui, tout va recommencer... Et cet homme? l'homme! il s'agit de le refaire, hors du faux, en plein vrai... entre les visions de Jeanne d'Arc et les réalités de la Fédération !
Et mon voisin lui-même partageait l'enthousiasme général.
Une autre fois, attendrissant le regard et crispant en même temps sa fine lèvre, — le sourire de Voltaire, disions-nous, le rictus de Marat, imprimait-on dans la Pairie^ journal du soir, — Michelet débutait ainsi :
— Elle est jolie, la petite dame, et bien mise... Toute parée, après avoir consulté sa glace savamment... Elle regarde si nul ne la suit, si nul ne l'observe... Elle a passé la place, elle s'est engagée dans une rue déserte ; elle gagne un petit chemin plein d'ombre, parfumé de fleurs, au printemps... Elle frappe doucement... L'a-t-on entendue? At-elle même frappé ? La porte s'ouvre... Où est-elle ?...
Les ennemis poussent des ah ! ah ! ah ! violents. L'un d'eux crie :
— Où est-elle ? Parbleu ! chez son amant I
Nous hurlons, trois cents, contre le provocateur imbécile. On l'enlève de son banc ; on le promène par-dessus
les têtes, de bras en bras ; on le jette par la fenêtre... de l'entresol.
Le maître, un peu troublé, renoue le fil de son récit, nous explique que la dame est entrée au presbytère et qu'elle est en tête à tête avec son confesseur.
— Elle est pure, je le veux, je le crois, dit-il, retenant nos rires d'un geste... Mais, entre nous, ne plaignez-vous pas un peu son mari? C'est un homme comme vous, comme moi, imbu des idées du siècle, profane en ses études et fils de la Révolution. Il va à l'avenir ! Elle, elle vient là se fsdre ramener au passé... Je crains pour ce ménage que l'amour a formé... Cet étranger, ce confesseur, s'est mis entre eux deux. Que deviendra leur union, l'intimité des esprits, l'accord des consciences ? Et l'enfant ? Entre ce confesseur et ce mari ? Quel sera-t-il ? Il y a quelqu'un de trop dans cette famille, hélas ! dans presque toute famille française. Et que sera notre France, la France de Rabelais et de Voltaire, de la Renaissance et de la Révolution, si nous n'affranchissons pas la famille du vieil esprit .faux et de la corruption qu'y perpétue cet intrus ? Que chacun de nous se fasse le guide de la conscience de sa femme, n'en souffre pas d'aijtre! C'est au foyer même qu'il faut rompre le câble.
Ah! certes, cela c'était bien de la morale, et c'était bien de l'histoire. Nulle part mieux qu'au Collège de France du temps de notre jeunesse ne s'enseigna, avec autant de clarté et de cordialité, l'art suprême de la préparation à la vie, non pour parvenir n'importe comment, mais pour s'orienter vers la justice, pour faire tourner toutes les facultés françaises à la grandeur de la patrie et du genre humain!
Interrompu par la suspension de janvier 1848, retardé par l'insurrection de Juin, Michelet avait repris, au point où il l'avait laissée, l'œuvre qu'il jugeait plus utile encore après le conflit des classes suscité, envenimé, exploité par l'éternel ennemi, l'esprit jésuitique.
Son programme, de 1847-1848 était : « Le divorce mo-
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rai, social, les moyens de réunion. )> Ce fut également son programme de 1850-1851.
La' plupart de ceux qui le lui ont entendu développer, dont l'esprit a été éveillé par son esprit, le cœur allumé par son cœur, ont conservé la foi en la France, malgré le Deux-Décembre, malgré Sedan, — avec l'amour sacré de la Révolution. -