‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 49 sur 81 · SUSPENSION DU COURS DE MICHELET · texte numérisé non relu

SUSPENSION DU COURS DE MICHELET

Michelet venait de déterminer les conditions d'une rénovation sociale. A nous, les derniers fils encore ardents et forts d'une bourgeoisie menacée d'épuisement si elle ne se hâtait de se retremper aux sources populaires, le maître proposait le rôle de (( médiateurs », afin d'empêcher de nouveaux fratricides, afin de préparer par toutes les voies en même temps, par le théâtre comme par l'école, par la , littérature la plus noble mise à la portée des simples, comme par l'art élevé à la hauteur de l'admiration spontanée des foules, l'éducation universelle de notre France républicaine, la première des nations, l'espoir, le salut de toutes.

Que nous étions fiers de cette perpétuelle apothéose de la patrie ! Accablés par l'avortement de février, nous reprenions l'espérance et l'honneur en entendant les représentants des peuples vaincus, les exilés des républiques sœurs, — à qui nous réservions les premiers bancs au pied de la chaire, — répondre à nos acclamations pour chacune de leurs patries et de leurs causes : — Vive la France ! vive la Révolution ! ,, Dans le courant du mois de février 1851, la presse cléri- ^^ cale et réactionnaire pubha des résumés faux du cours

PELICIEN"

du Collège de France, avec commentaires injurieux pour les professeurs et pour les étudiants.

Au commencement d'une des leçons, je fis entendre une protestation véhémente, qui fut interrompue par l'entrée de Michelet. Il nous recommanda, en une phrase rapide, tendre pour nous, méprisante pour les autres, de ne pas nous occuper des braits du dehors, de nous défier des pièges de l'ennemi noir.

Nous avions l'œil sur les preneurs de note. Grâce à notre organisation d'une (( queue » formée dans la rue Saint- Jacques, près d'une heure avant la leçon, nous rendîmes l'amphithéâtre inaccessible aux mouchards, « rats d'église et punaises de sacristie ».

Le cours, plusieurs fois de suite trop bruyant, était redevenu très calme. Cependant comme nous venions, le jeudi 14 mars, vers midi, faire notre service de précaution contre les agents provocateurs, nous trouvâmes la grille du Collège de France fermée. Seulement nous lûmes une petite affiche manuscrite, qui annonçait :

(( Le cours de M. J. Michelet est suspendu jusqu'à nouvel ordre. »

Nous délibérons sur ce qu'il y a à faire. Je propose de rédiger, signer et aller porter, une adresse à l'Assemblée nationale.

Nous nous procurons une main de papier, un encrier et deux plumes. J'écris sur la première page :

(( Aux citoyens représentants du peuple^ La jeunesse des écoles.

(( Citoyens !

(( La liberté de penser vient d'être violée par la suspension du cours de M. J. Michelet.

(( Nous soussignés, élèves des écoles, nous appelons de cette décision arbitraire par-devant l'Assemblée souveraine.

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(( Et nous protestons ! »

Je me place devant la grille, sous une assez vaste porte cochère. Je fais signer tous les auditeurs qui se présentent et les étudiants que des amis vont reoueillir aux environs.

Nous ne tardons pas à être dérangés par la police, puis par la force armée. Sur l'injonction d'un commissaire en écharpe, nous nous retirons de la voie publique, mais en déclarant très haut que nous nous rendons dans la cour de la Sorbonne, et que nous convions nos amis à nous y rejoindre pour exercer notre droit de pétition.

Quelques-uns de notre groupe se détachent pour aller battre le rappel à l'Ecole de droit, à l'Ecole de médecine, dans les bibliothèques et les cabinets de lecture, dans les hôtels et les cafés. Ils ramènent un assez bon nombre d'étudiants.

Toute une main de papier est couverte de signatures. Nous sommes environ quinze cents.

Nous nous mettons en rang dans l'intérieur de la Sorbonne. Nous sortons sans pousser un cri. Nous nous dirigeons, par la rue de La Harpe, ensuite par les rues Jacob et de l'Université, vers le Palais législatif.

En tête, en queue, sur les flancs, notre colonne avait une escorte de sergents de ville, prête à se ruer sur nous si nous avions commis la moindre illégalité. Des passants, qui pouvaient bien être des sergents de ville en bourgeois, nous envoient des acclamations violentes auxquelles nous nous abstenons de répondre. Qu'un cri s'échappe de nos rangs, le criard est aussitôt expulsé comme suspect. Car, à la Sorbonne, nous sommes convenus de garder le silence tout le long de la route ; le mot d'ordre se répète à mesure qu'il nous survient des recrues dans la traversée du quartier.

Rue de l'Université, nous hâtons le pas. Il tombe une pluie assez forte, qui nous exaspère d'autant plus que nos parapluies font rire les policiers dont nous sommes accom-

pagnés, et aussi les domestiques devant les hôtels aristocratiques.

Nous voici au milieu de la place de Bourgogne, nous amassant toujours en silence. La grande porte de l'Assemblée nationale est fermée vivement. Nous entendons un roulement de tambour. Nous voyons, dans la cour du palais, reluire des baïonnettes.

La pétition à la main, je m'avance vers la loge du concierge. Je demande :

— Qu'on avertisse' les représentants des gauches!... La jeunesse des écoles apporte sa protestation contre la fermeture du cours de M. Michelet !

Un huissier répond :

— L'Assemblée n'est pas en séance. Je ne puis transmettre votre commission à personne.

Je revenais fort embarrassé vers les manifestants, dont plusieurs se retiraient déjà.

Par bonheur, nous apercevons, arrivant en voiture, deux jeunes représentants, Noël Parfait et Versigny. Nous courons vers eux. Hs passent leurs écharpes par dessus leurs paletots, afin d'éviter à notre rassemblement un conflit avec la police.

Nous formons cercle pour lire notre pétition, que les représentants se chargent de déposer sur le bureau de l'Assemblée. Versigny nous adresse de chaleureuses paroles.

Nous acclamons le jeune orateur.

— Les vrais représentants du peuple, s'écrie-t-il, se sentent comme vous, chers amis, (( frappés dans la personne de l'illustre Michelet )> !

De cordiales poignées de main sont échangées aux cris de : (( Vive la liberté de pensée ! vive la République ! )> Nous nous remettons en rangs, trois par trois, et faisons le, tour du palais Bourbon. Le pont de la Concorde était gardé. Cependant on ne nous empêche pas de le franchir. Nous nous dirigeons, au nombre de cinq ou six cents, vers les bureaux des jou^-naux républicains, avec l'intention de

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remonter ensuite, si nous pouvons, jusqu'aux Ternee et de rendre visite à notre professeur expulsé de sa chaire.

Comme nous dépassions la Madeleine et nous engagions sur les boulevards, nous rencontrons Michelet en personne. Il nous adjure de nous disperser ; sans quoi nous compromettrions tout, nous, lui, notre cause.

Il saute dans un fiacre qui passe, et notre rassemblement crie de toutes ses voix :

— Vive Michelet ! A bas les jésuites !

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