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LE PREMIER ARTICLE DE JOURNAL

Devions-nous, malgré la prière du maître, continuer à manifester ? C'était l'avis de Vallès. Mais notre compagnon du premier rang depuis le départ de la Sorbonne, Roch, nous fit remarquer que nous n'étions plus qu'une centaine et que l'énergie à faux nous exposerait au ridicule.

Nous décidâmes de nous diviser en plusieurs groupes pour informer au nom de tous le National, la Presse, le Siècle, la République et VEvénement de ce que venait de faire la jeunesse.

Un jeune homme qui m'avait abordé sur la place de Bourgogne se chargea de m'introduire à VEvénement, qui avait alors ses bureaux près de la Maison-Dorée, non loin de l'endroit où nous nous étions dispersés. J'y fus reçu à bras ouverts par les deux fils de Victor Hugo, par Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Gaïffe, Erdan, et mis en présence d'une feuille de papier pour écrire tout ce que je voudrais sur notre « Manifestation des écoles ».

C'était la première fois de ma vie que j'avais à improviser un article de journal. J'étais pour beaucoup dans les

faits que j'avais à raconter et à apprécier. Mon embarras se concevait ; et puis je sentais, par-dessus mes épaules, des yeux qui regardaient ce que j'allais écrire.

Je réfléchis cinq minutes et fis, non sans ratures, une cinquantaine de lignes.

Je n'avais nommé personne, sauf les représentants Versigny et Noël Parfait. On me rappela très amicalement la récente loi Tinguy, qui exigeait la signature au bas des articles de journaux. J'aurais pu prier le secrétaire de la rédaction de revêtir mon humble prose de son u pour extrait )). Mais c'était aussi un acte dont j'avais pris l'initiative. Je n'hésitai pas à en endosser la responsabilité.

Par malheur, le maître de pension Tartaron était abonné à YEvénement, en même temps qu'au Journal des Débats et au Dix-Décembre. Il lut l'article, et vint m'éveiller le lendemain matin pour me demander s'il était bien de moi.

— Oui, lui répondis-je.

— Ce n'est pas, me réphqua-t-il avec bienveillance, que j'y trouverais à redire, si vous n'étiez pas dans mon institution... Seulement, votre affaire est mal appréciée par les feuilles qui ne sont pas de votre opinion, de la nôtre. Je m'exposerais à perdre ma clientèle d'élèves riches, si je leur gardais pour répétiteur un journaliste avancé, un organisateur de manifestations. Excasez-moi donc, mais...

— Il faut que je disparaisse ? Je m'en doutais. Entre ma position et le devoir...

^ Eh ! à votre âge, j'aurais agi de même. Si vous m'aviez prévenu, peut-être vous eussé-je empêché de vous mettre trop personnellement en vue. Car vous me plaisez, et vous alliez à mes élèves, politique à part.

— ' Je reste tout à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez quelqu'un. Comme je connais votre excellente maison et que je suis au mieux avec M. Guspin, je me découvrirai le plus tôt possible un remplaçant à votre convenance.

— Merci de vos deux offres. J'accepte la seconde ; mais la première, je suis obligé de la refuser. Moi-même, je vous

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 207

suppléerai. Il me faut empêcher tout de suite qu'un scandale éclate chez moi.

Le règlement des comptes fut honorable pour Tun et pour Tautre. J'allai, le. jour même de notre séparation à l'amiable, me loger au sixième étage d'un hôtel garni de la rue du Dragon, dans une vieille maison historique, qu'avait habitée Bernard PaUssy.

Mon domicile, au bout de Fescalier, contenait étroitement un lit, une fable de nuit et une chaise. Mais il ne coûtait que douze francs par mois. Je dominais les toits, j'avais du soleil dès qu'il en brillait au ciel.

L'ami Bannez, aisément casé, me laissa libre le secrétariat du père Guspin. Je découvrais, rue Taranne, un restaurant à soixante centimes le repas, pour les jours où me manquait le déjeuner dînatoire de la rue Monsieurle-Prince. J'avais sous mon linge une réserve d'une dizaine de louis. J'étais capable de subsister — mal, peu importe, — durant deux ou trois semaines, entièrement libre de suivre le mouvement politique dans lequel je m'étais lancé.

La pétition des écoles avait été portée à la tribune et une interpellation adressée au ministre de l'Instruction publique.

M. de Parieu répondit que M. Michelet n'avait pas été destitué ; que le gouvernement avait dû, en présence de désordres sur la voie publique commis par une jeunesse exaltée, suspendre un cours d'^excitation politique, etc.

L'administrateur du Collège de France était alors le professeur de philosophie Barthélemy-Saint-Hilaire. Il déclara au milieu des rnurmures de la gauche et des huées de la Montagne, que le célèbre historien, se transformant en tribun, compromettait la dignité, les plus chers intérêts du Collège de France.

La majorité réactionnaire applaudit et passa à l'ordre du jour.

Ce dont on s'indigna au quartier Latin.

Sous les galeries de l'Odéon, nous décidâmes de répliquer à la fin de non-recevoir de l'Assemblée législative, et

aux insultes de la presse réactionnaire. Nous voulions, toutes les écoles convoquées, nous rendre aux Ternes et remettre à notre professeur proscrit une adresse de félicitations énergiques.

Par un de ses fidèles d'avant 1848, Paul Bataillard, Michelet nous transmit une lettre, — qui fut publiée, — et dans laquelle il disait :

(( Une manifestation nouvelle serait inutile. Je ne me trouverai pas chez moi au jour indiqué. »

Ce jour était le 20 mars. Nous avions répandu nos appels de vive voix dans les amphithéâtres des grandes écoles, par petites notes manuscrites dans les divers lieux de réunion du quartier, y compris le théâtre de FOdéon.

Pouvions-nous, devions-nous expédier contre-ordre, suivant la lettre du Maitre, le mercredi ?

Sur six qui nous étions institués comité directeur, deux opinèrent pour l'abstention, quatre pour l'action quand même.

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