G ■ FÉLICIEN
après avoir échoué, dans la marine marcliande, essayait de se relever dans le commerce, à Vannes, avait été rachelée en argent; que celle de mon autre oncle, le bel Auguste, qui mena jusqu'à Page mûr une vie fort légère, avait été d'avance absorbée par les emprunts qu'il avait contractés. J'en concluais que mon père était assez riche pour conserver intact l'héritage paternel et môme pour soutenir ses frères malheureux.
J'aurais dû, si j'avais été attentif, m'apercevoir de la vive résistance de ma mère à l'exploitation des Bouleaux, développée sous la direction permanente d'Auguste. Mon oncle étant charmant pour moi, j'estimais que mon père avait eu raison de le garder à la campagne pour satisfaire toutes mes fantaisies durant les vacances.
D'ailleurs, l'année précédente, on m'avait fait quitter le collège de Nantes, où j'étais externe, -par conséquent, coûtant peu, pour m'envoyer à Paris, dans un pensionnat de la rue de Clichy, qui conduisait ses élèves an collège Bourbon.
J'y avais pour correspondant le neveu du chef d'une des plus grandes maisons de draperie en gros. J'étais fourni d'argent de poche. Mon père qui n'avait que moi et qui m'aimait à la folie, s'était persuadé que je devenais trop fort pour les professeurs de ma ville natale et que Paris m'était indispensable afin de me mettre sur l'une des voies par lesquelles on arrive à tout.
Car il n'avait nuhe envie de me garder comme successeur en son commerce, qu'il aspirait à abandonner pour se vouer à l'agriculture. Son rêve eût été de me voir entrer à l'Ecole polytechnique. Mais, comme je ne mordais guère' aux mathématiques, il y renonça sans trop de peine. En pleine confiance de mon amour du travail et de mes aptitudes, il attendait que ma vocation se déterminât.
Je n'avais par conséquent jamais eu à me préoccuper de l'avenir, lorsque la conversation d'Aizenay me fit- apercevoir le vide sous le présent.
SOUVENITIS d'un ÉTUDIANT DE 48 7
J'aimais mon père autant, qu'il m'aimait, aveuglément.
J'épi^oiivais pour ma mère une affeclion aussi tendre, mais j'avais moins de confiance en elle qu'en lui. Cela provenait de ce qu'au début de mes études, j'avais causé entre elle et lui un conflit où raison m'avait été donnée.
Placé par efle dans un pensionnat ecclésiastique, surtout afin d'être bien préparé à la première communion, je m'y trouvais, avec une demi-douzaine d'autres enfants de bourgeois, exposé aux taquineries d'une centaine de nobles (( fils des croisés n et des Vendéens.
La veille d'un 1*''' mai, — fête officielle du roi Louis-Philippe, — les latrines avaient été peuplées de petits drapeaux tricolores avec inscriptions contre « les patauds ». Le camarade Buissonnière et moi y avions substitué des bouts de papier blanc constellés de H V (Henri V) avec couronne renversée.
Les Kersabiec et les Cbarette, s'en étant aperçus, nous emmenèrent, à la récréation du soir, au pied du grand cerisier, planté au milieu do la cour ; ils nous firent de force embrasser l'un de leurs drapeaux repêchés dans l'ordure.
Le lendemain matin, rentrant avec Buissonnière, demipensionnaire comme moi, je me faisais aider par lui à déployer sur les plus hautes branches du cerisier un immense drapeau tricolore, cousu de mes propres mains avec trois morceaux d'étoffe prise au magasin paternel.
Nous attendions au pied de l'arbre, les poches pleines de pierres, que sonnât l'heure de la. sortie des pensionnaires du réfectoire pour la première récréation.
Du haut de la terrasse qui dominait la cour, de formidables cris retentissent :
— Le drapeau!... A bas les bleus!... Sus aux patauds!
Tandis que (( les blancs » dégringolent les deux escaliers, nos cailloux volent et ensanglantent quelques visages.
Nous sommes atteints avant que les maîtres d'étude aient pu intervenir, et taillés en pièces après trois minutes de lutte héroïque.
Le directeur en personne nous vint relever, nous emmena à rinflrmeiie, fit rafraîchir les yeux pochés et nous mit au cachot.
Dans Taprès-midi, on nous conduisit au parloir. Nous nous y trouvâmes en présence de nos deux pères qui, sur mes explications, acceptèrent notre renvoi en disant des choses très dures à M. Tabbé directeur'.
Quand j'arrivai à la maison, ma mère était furieuse contre moi, qui avais volé de l'indienne et du calicot; contre mon père dont, s'écriait-elle, le mauvais exemple me poussait au dévergondage politique et irréligieux !
Néanmoins l'harmonie s'était rétablie ù, mon égard dès la semaine d'après, vu que tout de suite, mis au collège royal, j'y avais débuté en rapportant la croix.
Ce souvenir d'enfance me revenait à la mémoire au moment où le courrier s'arrêtait pour changer de chevaux.