RESOLUTION VIRILE
Nous étions très connus sur la route de Bourbon- Vendée à Nantes et l'accident de.Goëx avait causé une émotion générale. Le maire de Palluau, en remettant au conducteur un pli pour le préfet, nous aperçut. Il s'empressa de nous adresser les plus chaleureuses doléances. Mon cousin et mon oncle, descendus de voiture, tinrent avec lui une conversation à gestes très animés.
J'étais resté dans mon coin. Lorsque la voiture se remit en marche, le maire accourut, me saisit les deux mains et me dit :
— Jeune homme, vous avez perdu le meilleur des pères, la Vendée un de ses meilleurs citoyens !
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Ce qui me mit tout en larmes et m'enflamma d'une filiale fierté.
— Quelle vieille bete! s'écriait mon cousin au moment où les chevaux reprenaient le galop. Mêler la politique à ces choses-là !
— Dame ! objecta mon oncle un peu méchamment, tout le monde n'est pas comme vous, qui, fils de bleu, essayez de découper votre nom en deux, pour passer au blanc...
— Imbécile ! répliqua Duroussard. Je me moque pas mal des du ou des de. Ce n'est pas moi qui me découpe, comme vous dites; c'est ma sœur que je vais marier à notre voisin, le marquis, un vrai, du temps des croisades...
— Ou de plus tard... un épileptique^ un forcené, qui la tuera, ou qu'elle tuera, s'ils s'épousent...
— Eli bien, après? A qui le bien reviendra-t-il, s'ils n'ont pas d'enfants ? Moi, j'en ai deux.
— Sapristi ! vous êtes fort sur la question des héritages !
— Si vous n'étiez pas si bêtes, vous autres, vous n'en seriez pas où vous êtes... avec votre politique... Ton frère aurait eu la plus belle clientèle de Nantes, s'il avait écouté sa femme... Vous vendiez des châles de l'Inde, au commencement, en 1829... Vous vous êtes compromis dans la révolution de 1830 avec cette vieille bête de maire de Palluau; vous y avez gagné la croix de Juillet ; mais les belles pratiques ont été chez le concurrent ; vous vous êtes embourbés dans la cotonnade et la pacotille !... Voilà ton frère mort, et toi sans le sou... Quand on est dans le commerce, il ne faut pas s'occuper de politique... Quand on a besoin des autres, il faut avoir toutes leurs opinions... Telle est la mienne... Comme vous voyez, je me porte bien et je m'arrondis.
-^ Mon cousin, dis-je avec animation, vous êtes un égoïste et vous ne pouvez rien comprendre à ce qu'ont fait mon père et mon oncle... Moi, je les approuve...
— Do i'avoir ruiné, pelit sot, reprit Diiroussard... Si tu as, comme eux, la tête à l'envers, si tu t'occupes de la liberté, du gouvernement, d'un tas de choses qui ne rapportent rien que des coups... tant pis pour toi!... Tu finiras, comme tu commences, sur la paille !
— Cousin, il est absurde de troubler ainsi cet enfant, interrompit mon oncle.
— Eh ! bon Dieu ! continua l'autre, il saura demain ce que je viens de lui révéler sans le faire exprès. Cette vieille bête de maire et toi, mon pauvre Auguste, vous êtes cause que je lui ai donné une leçon dure... Profitesen, mon petit Félicien. Quoi que tu fasses, pas d'opinion, pas de politique !
— Mais c'est que déjà je sais un peu ce que c'est que la politique, ayant appris l'histoire, objectai-je; j'ai une opinion...
— Et laquelle, s'il te plaît ?
— Celle de mon père, de mes oncles, de mon grandpère et du père de ma grand'mère, l'aïeul aussi de la femme, mon cousin... Nous sommes bleus depuis 1793. Les blancs nous ont brûlé trois fois notre maison vendéenne. Ce que ma cousine, feu ta femme, a laissé à tes enfants, ce qui est encore à nous à Coëx, à qui le devonsnous? Aux frères Brevet de l'ile d'Yeu, les uns se faisant sauter dans leur navire en sauvegardant le ravitaillement de Brest ; les autres gagnant à la course contre les Anglais de quoi acquérir ces biens du clergé dont tu jouis en reniant les ancêtres de ta femme.
-— Ta! ta! ta! Tout comme son père! Exalté!... Mon pauvre Félicien, je te plains... Heureusement que ta mère n'est pas dans ces idées-là!... Je l'aiderai à te refroidir le cerveau...
Nous approchions de Nantes, lorsqu'un encombrement de carrioles revenant du marché força la diligence à s'arrêter.
Nous étions en face d'une petite maison de Pont-Rous-
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soaii, flevant laquelle tricotait la bonne femme qui avait é(é ma nourrice.
Je lui crie : — Bonjour, Marthe f
Elle relève aussitôt la tête, me reconnaît, s'élance, et, m'embrassant les mains par la portière, bavarde précipitamment :
— Oh ! le beau gars !... Est-ce vrai tout de même que votre papa?... Ah! le brave homme!... Peut-on penser ! Tiens! madame votre mère n'est pas avec vous?... On ramène le corps, n'est-ce pas, monsieur Auguste ? Vous me ferez savoir... Je veux aller à l'enterrement... Mon petit chéri, mon mignon, comme tu as de la peine !...
Elle ne cessait de parler, le courrier ayant repris le jalop. Moi, je me demandais à haute voix ;
— Pourquoi est-ce cette femme qui, au lieu de ma mère, 'a nourri de son lait? Pourquoi ma mère n'est-elle pas
[enue à Goëx ? Pourquoi ne ramène-t-on pas h Nantes le îorps de mon père ? .
L'oncle Auguste se retourne vers moi, m'embrasse,
lais s'abstient de relever mes questions. Lé cousin Du- Poussard, avec sa maladresse habituelle, répond :
A quoi bon des frais inutiles ? Ton malheureux père 5st aussi bien dans le cimetière du bourg qu'à Aliséricorde le Nantes... C'est moi qui ai jugé que ta mère ne devait )as venir là-bas. Voir quoi? Faire quoi? C'était fini!...
ît puis, qu'est-ce que cela te fait d'avoir eu une nourrice ?
'st-ce 'que tu t'en portes plus mal?...
— Cependant, dit Auguste, ta femme nourrissait ellelême ses enfants.
D'abord, Adeline n'était pas dans le commerce et il^ligée de trôner toute la journée dans un comptoir, avec m corset, en toilette... Ça nous a bien servi! Elle est lorte, épuisée, à sa troisième couche... L'explication me suffisait. Je n'écoutais rien de ce qu'il îontinuait à bavarder. Je regardais les eaux jaunes de la )ire couler sous les points que nous traversions. J'admirais le soleil couchant dessiner et peindre un fond magni-
fiqiie de pourpre et d'or aux courbes vertes des collines et aux silhouettes des monuments qui se dressent audessus des îles.
La nature, grandiose à cet instant, avait versé quelque chose de son calme dans mon cœur agité. Les mauvaises idées qui se heurtaient dans mon esprit étaient emportées par les nuages rayonnants.
Descendu du courrier, je marchai précipitamment vers le magasin, le traversai en courant, montai le petit escalier intérieur et m'élançai dans la chambre de ma mère.
Elle m'ouvrit les bras, m'inonda le visage de ses larmes, sans prononcer une parole. Je ne trouvai à lui dire que ces mots :
■ — Sommes-nous malheureux !
Le lendemain, il y eut un service solennel à Téglise Saint-Nicolas, auquel elle assista avec moi. Durant la messe entière, elle demeura à genoux, sa tôte dans ses mains. Moi, debout, sans pleurer, je suivais machinalement la cérémonie.
Les profonds accents du Dies irse me saisirent et je retombai sanglotant sur ma chaise.
On emmena ma mère. Tenu à la main par mon oncle, je subis le supplice du défilé banal des amis et connaissances de la famille, avec salutations, avec condoléances écœurantes.
Le jour même, le magasin étant fermé, on commençai! l'inventaire. Les hommes de loi posaient les scellés dans l'appartement.
Ma mère, tutrice légale, avait d'interminables conférences avec mon cousin, subrogé-tuteur, le notaire et le banquier. Je ne savais plus où me mettre, ni que faire chez moi.
Je recommençais à m'exaspérer, cherchant des renseignements que personne ne pouvait m'offrir au dehors et que mes parents évitaient de me donner.
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Enfin, au bout d'une semaine, ma mère, en présence de mon cousin, me tint ce discours :
— Mon cher enfant, la mort de ton pauvre père change notre situation... Tu ne pourras pas retourner à Paris continuer tes études... Veux-tu rentrer au collège de Nantes ?
— Tu as encore deux classes à suivre ? ajoute mon cousin.
— Oui, la rhétorique et la philosophie.
— Deux ans, c'est beaucoup. Tu ne pourrais pas devenir bachelier plus vite ?
— Mais si ; je me crois de force à apprendre Tindispensable en une année.
— Avec des répétiteurs ; ce sera trop coûteux.
— Non, tout seul, dis-je résolument, excepté pour les sciences.
— Le professeur de mathématiques du collège, fait observer ma mère, donnerait volontiers des leçons à Félicien ; M. Nolo, de Ule d'Yeu, est de loin notre parent, tout à fait notre ami.
— Eh bien, c'est arrangé, s'écrie mon tuteur, tu restes ici, tu travailles ferme, tu es bachelier juste, dans un an. Ça pourra durer jusque-là ; si la liquidation ne te laisse rien, tu seras à môme de gagner ta vie !
— La Providence nous éprouve, reprend ma mère... Implorons la pitié de Diea et faisons notre devoir !