‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 51 sur 81 · LA SECONDE MANIFESTATION DES ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

LA SECONDE MANIFESTATION DES ÉTUDIANTS

Tous nous nous rendîmes, dès midi, au lieu de rassemblement, indiqué pour une heure, place du Panthéon.

Il n'arriva guère que cinq cents étudiants. Certain grovipe poussait des cris violents. Un ancien, Polge, était venu nous dire à l'oreille :

— Défiez-vous !... La mouche !

Un autre vieux des Ecoles, Antonio Watripon, nous signala, parmi les exaspérés, un personnage bien mis et décoré, qu'il nous nomma comme l'un des chefs de la police secrète : Delahodde, ex-rédacteur du Charivari, celui qui avait dénoncé les conspirations républicaines de la seconde

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moitié du règne de Louis-Philippe, celui qui avait refusé de se brûler la cervelle dans la fameuse réunion du Luxembourg où Caussidière dévoila sa trahison. Roch fil observer :

— La place du Panthéon est un endroit public. Il suffirait d'une provocation pour nous. mettre en dehors de la léga- Kté... Nous ne sommes pas en nombre pour tenter une résistance contre la police... Les sergents de ville ne se voient pas ; ils doivent être cachés dans les cours de l'Ecole' de droit ou de la mairie d'en face.

— Retournons, proposai-je, à la Sorbonne, d'où le recteur seul aurait le droit de nous faire expulser.

— Il en usera, objecta Jules Vallès. S'il faut cogner, pourquoi pas ici ? Là-bas, nous ne serions que des étudiants. Ici, n'entraînerons-nous pas le peuple avec nous ?

Roch, sarcastique, demanda avoir... le peuple.

Le petit Jules ne put nous montrer une blouse sur toute la place.

n se laissa mettre entre nous deux, et les manifestants sérieux nous suivirent à la file.

A notre entrée dans la cour de la Sorbonne, si n(tis avions été attentif s^ nous eussions remarqué que Delahodde et sa bande y étaient arrivés avant nous, après avoir été chasses de Ta place du Panthéon par Polge, Watripon et leurs amis.

Les marches de l'escalier de l'église étaient occupées par une jeunesse trop élégante et trop gaîe pour être de notre opinion.

Nos cinq cents coreligionnaires et amis s'étaient groupés au milieu de la cour. "Je lis de ma voix sonore cette lettre à J. Michelet :

(( Monsieur et illustre Maître,

(( Les jésuites ont donc réussi. Avec un arrêté ministériel, ils vous ont bâillonné.

(( Votre chaire est brisée. Quïmporte ! Votre pensée reste. Nous la porl;ons dans nos cœurs : nous la garderons.

(( Oui, monsieur, vos saintes paroles, nous ne les oublierons jamais. Vous n'avez point semé dans une terre ingrate. Vos enseignements germent en nous ; demain, ils porteront des fruits.

(( Grâce à vous, la jeunesse comprend la Révolution, ce verbe moderne. Grâce à vous, elle croit à la France, cette patrie du monde et de la liberté.

(( Soyez-en sûr, monsieur, la jeunesse, quoi qu'il arrive, restera fidèle à la Révolution, et, plus tard, quand viendra le jour réparateur, vous la retrouverez à vos leçons, toujours assidue, toujours sympathique.

(( La jeunesse vous le jure, elle tiendra son serment. »

La lecture avait été accueillie chaleureusement. Les signatures se donnaient avec entrain.

Sur l'observation réitérée de notre aîné, Polge, que nous ne devions pas, malgré le Maître, nous rendre en corps chez lui, absent ; malgré le petit Jules et quelques autres tout jeunes étudiants, on décida qu'aussitôt la lettre suffisamment signée, j'irais la porter, accompagné de deux camarades.

La motion s'agitait, soit d'aller tous, plus près, au boulevard Montparnasse qu'habitait Edgar Quinet, soit d'envoyer trois délégués au (( frère d'armes de Michelet » l'invitation de reprendre le cours du Collège de France, où il avait pour suppléant le pacifique Dumesnil.

— Vous seriez, lui vouUons-nous écrire ou aller dire,' u vous seriez actuellement plus utile dans votre glorieuse chaire qu'à votre banc de l'Assemblée, étouffé par une majorité de jésuites. Venez, au milieu de la jeunesse, relever contre l'ultramontanisme le drapeau de la Révolution! »

Le recteur de l'Académie de Paris, s'il avait été soucieux de son devoir, aurait pu mettre fin à notre manifestation sans bruit, tout en sauvegardant l'inviolabilité de la Sorbonne, chef-lieu de l'Université, asile de la science et de la liberté. S'il était venu nous inviter paternellement à nous dissoudre, nous serions sortis en ^^t^nt la signature des adresses à nos professeurs.

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Tout à coup, sans démarche préalable du recteur ni d'aucun de ses représentants, notre cercle est rompu. Nous voyons apparaître un commissaire de police, écharpe déployée.

En vertu de quelle loi, puisque nous ne sommes pas dans la rue, nous ferait-il sommation ?

Il ne dit rien, en effet, il gesticule. Sur nous se précipitent des agents avec et sans uniforme, entrés au pas de charge par les deux petites portes latérales. L'invasion policière est guidée par le groupe Delahodde, qui fait opérer tout près de nous plusieurs arrestations.

A cet instant retentissent des éclats de rire et des bravos. Ce sont les jolis messieurs du cercle catholique, échelonnés sur les marches de l'égUse, qui manifestent contre nous, encouragent, excitent les bons frères de la police à nous empoigner et à nous battre.

Deux des plus jeunes d'entre nous, le blond Renoul et le tout petit brun Davet, l'un et l'autre coiffés de bérets rouges, s'élancent sur (( les Saint-Vincent-de Paul », les traitent de (( calotins », en giflent cinq ou six.

Une mêlée s'engage, elle continue à travers les étroits passages ouverts sur la rue, où les agents nous poussent avec violence.

Sur la place extérieure de la Sorbonne, nous tentons de nous rejoindre, d'organiser une résistance. Mais notre rassemblement de la cour a été coupé en au moins trois tronçons, dont le plus considérable est allé chercher un refuge à TEcole de droit. Ceux qui ont été rejetés vers le haut de la rue Saint- Jacques, ou vers le bas de la rue de la Harpe, mettent assez longtemps à se retrouver à l'entrée de la rue de Vaugirard. Là, dès qu'on se reconnaît assez nombreux, environ trois cents, on se reforme en colonne pour se rendre chez Edgar Quinet.

On défile derrière TOdéon et devant le Luxembourg. Sans encombre on arrive à l'intersection des boulevards des Invalides et de Montparnasse.

De la caserne Babylone a été expédié un détachement

PELICÏEK

de gendarmerie mobile, qui s'étend sur toute la largeur de la chaussée. De la rue de Sèvres débouche une escouade de sergents de ville ayant à leur tête un officier de paix et un commissaire.

L'entrée sur le boulevard Montparnasse et môme la retraite dans la rue de Vaugirard sont coupées par autant de force armée et autant de police, sous la conduite du commissaire Retourné et de l'officier de paix Macé.

Rien n'eût été plus aisé que de- faire prisonnier tout le rassemblement des étudiants ou de le dissoudre. Mais ne fallait-il pas infliger une leçon mémorable aux petits bourgeois républicains et libres penseurs ? Une lutte ignoble à coups de poings, de pieds, de bâtons et de casse-tAte fut entamée par l'autorité elle-même. Les étudiants se virent attaqués jusque dans leurs propres rangs par des individus de la bande Delahodde, qui poussaient, pour déshonorer la manifestation, des hurlements factieux et odieux, que n'ont osé citer ni VUnivers ni le Constilutionncl, de peur de démentis probants.

Ce fut durant plus d'un quart d'heure une mêlée effroyable, dans laquelle cent chapeaux furent perdus, autant d'habits déchirés, des visages ensanglantés, des membres tordus, sinon brisés. Quatre-vingts étudiants étaient saisis et jetés dans le poste voisin, dit (( le Parc aux moutons ». Un groupe plus solide s'était dégagé des sergents de ville et des mouchards. Il se heurta contre la troupe qui barrait le boulevard Montparnasse. Les soldats, indignés des exploits de la police, ouvrirent leurs rangs pour laisser passer les'jeunes gens, et les refermèrent aussitôt pour les empêcher d'être poursuivis rue Vavin.

Quelques-uns de ceux-ci entrèrent chez un marchand de vins du bout de cette rue, afin de rédiger Ta protestation suivante :

(( Nous protestons contre les arrestations illégales et les brutalités indignes, dont viennent d'être frappés un grand nombre de nos condisciples. Nous protestons surtout contre les infâmes applaudissements qu'ont fait entendre

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de jésuitiques suppôts du pouvoir au commencement de cette nouvelle équipée de la police. »

Cette protestation avait pour rédacteur Renoul, le brillant claqueur des encapucinés de la cour de la Sorbonne. Elle se signait, lorsque le débit fut envahi et bouleversé par des agents. Renoul, qui était très leste, et Roch, qui étaît très fort, rossèrent les mouchards, leur arrachèrent plusieilrs camarades et se sauvèrent. Il ne resta que deux prisonniers aux mains de la police, qui emporta un morceau de papier, une bouteille d'encre et une plume, pour senâr de pièces à conviction contre les auteurs et complices de l'insurrection du 20 mars !

Dépositaire des lettres à Michelet et à Quinet, je m'étais échappé presque sans déchirure du troisième combat. J'avais bondi dans une voiture et gagné VEvénement.

Avec calme, sous, ma signature, je rapportai les faits de brutalité ,sans sommation préalable, sans excuse, puisqu'il n'y avait eu de provocation d'aucun genre.

Je terminais ainsi :

(( Les jeunes étudiants les plus inoffensifs ont été maltraités ; de simples curieux ont été frappés par des agents sans intelligence...

« Grande victoire pour la réaction !

(( Nous proposons à la majorité législative de décréter demain que les sergents de ville et les quelques étudiants chers à la préfecture qui ont applaudi aux arrestations ont bien mérité de M. Louis Bonaparte et de la Société de Jésus. »

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