RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Préfecture de police
a Au nom du peuple français,
(( Nous, préfet de police,
(( Eu vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle,
(( Mandons et ordonnons à tous agents de la force publique d'amener à la Préfecture de police, en se conformant à la loi,
(( Le nommé Félicien Brevet, étudiant, demeurant rue du Dragon, 24, inculpé de complot contre la sûreté de VEtat,
{( Pour être entendu sur les inculpations dont il est l'objet,
(( Requérons le commissaire de la section ou autres, en cas d'empêchement, de faire exacte perquisition chez ledit sieur Félicien Brevet et partout où besoin sera...
(( Fait, en notre hôtel, le 20 mars 1851. »
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— Inculpé de complot contre la sûreté de l'Etat ! Rien que cela ! m'écrié-je en éclatant de rire...
Je me rhabille, sans trop me presser.
Nous partons à pied. J'ai un mouchard pendu à chacun de mes bras, un troisième sur mon dos. Nous atteignons vite le Pont-Neuf et nous nous engouffrons dans la rue de Jérusalem.
Nous nous arrêtons quelques minutes au milieu d'une cour très sombre. On me livre, contre reçu, à deux sergents de ville qui me mènent dans une petite pièce très éclairée, où un commissaire me fait donner mes nom, prénoms et qualités, puis m'interroge sommairement. Plus sommairement encore je lui réponds :
— Je n'ai rien fait que de public et de légal ; mon complot n'est qu'une farce de votre invention.
Il griffonne un papier, sonne et me remet à deux gendarmes. Ceux-ci me font retraverser la cour obscure, monter plusieurs marches gUssantes, sonnent à une énorme porte qui tourne bruyamment sur ses gonds et me confient au gardien-chef du Dépôt.
— Encore un, grogne-t-il, où le mettre?... Ils sont trop !
— Je suis étudiant, je rejoins mes camarades ! répliqué-je.
— Soit ! N« 73 ! Salle des filles !... Allez !
Un guichetier, comme dans la Tour de Nesle, armé d'un trousseau de clefs, me guide vers le premier étage, tire plusieurs verrous, fait grincer plusieurs serrures, m'entr'ouvre une lourde porte.
Avant de la refermer sur moi, il me dit :
— Couchez-vous, où et comme vous pourrez... Bonne nuit !
D'abord je ne vois rien ; j'étouffe, pris à la gorge par toutes sortes de fétidités, que domine heureusement l'odeur du tabac. Je me heurte de droite et de gauche à des lits de camp. En tâtant, je sens un chemin au milieu. Au bout,
j'aperçois devant un réverbère fumeux deux ombres qui se sont agitées au bruit de mon entrée.
Elles s'avancent vers moi ; je tâche de les rejoindre. Dans l'une je reconnais le petit Davet, comme dans le nouvel arrivant, le dernier pris, il reconnaît le chef des m.anifestations du quartier Latin.
Il me jette un cri de : "Vive la République ! Je le lui renvoie. Tous les dormeurs s'éveillent.
En vrai gamin de Paris qu'il est, — né en Gascogne, — Davet s'avise d'entonner une chanson connue :
En revenant de Bayonne, De Bayonne en Bayonnais...
Et voilà que les soixante-treize prisonniers font chorus, répètent le refrain :
Et trou, et trou la la !
Nous arrivions, de plus en plus bruyants, au dernier couplet :
Quand vous pass'rez par chez nous, N'oubliez pas Madeleine!
Il y a du pain, du vin pour vous Et pour le bidet la fontaine!
Trou la la!...
Nous allions recommencer ; un flot de lumière inonde notre geôle.
' Par la porte, grande ouverte, nous apercevons M. le directeur du Dépôt, tous ses auxiliaires, toute la garnison de la Préfecture.
Il y en a que ce spectacle ne rassure pas. Davet siffle :
— Pas de blague, l'autorité !... On ne refait pas en mars les massacres de septembre !
— Qui parle ? dit d'un ton sévère M. le directeur. Qu'on l'empoigne ! qu'on le descende au cachot !
— Tous ! tous ! tous ! tous ! répondons-nous en glissant
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dans un coin invisible notre Davef, que l'exiguïté de sa taille allait trahir.
Quelqu'un du lit de camp le plus rapproché de l'entrée se peigne avec ses deux mains, passe une paire de gants jaunes, boutonne sa redingote pour se permettre d'adresser, homme du monde, aux hommes de prison, cette observation respectueuse :
— Est-ce notre faute, messieurs, si nous sommes éveillés ? Nous avons essayé de nous endormir. Une entrée sympathique nous a troublés. Excusez notre âge î Une mauvaise nuit est bientôt passée. Souhaitons-nous mutuellement le bonsoir, ou plutôt le bonjour. Et attendons l'aurore qui, espérons-le, vous délivrera de notre garde !
Le directeur était fort en colère, mais la tenue si correcte, le ton si poliment narquois de l'orateur lui donnent peur de se créer des difficultés avec des familles importantes ; il feint donc de prendre la harangue au sérieux :
— Je vous rends responsable de la tranquillité, monsieur, dit-il ; vous serez le premier mis au cachot, et cinq autres de vos camarades avec vous, si le tapage recommence.
La porte est refermée. Nous ne parlons plus qu'à voix basse. Mais, quelle que soit la fatigue générale, presque personne ne peut obtenir le sommeil. A mesure que les yeux de l'un se ferment, les jambes ou les bras de l'autre viennent lui secouer le corps, et réciproquement. Nous nous sentons tous pris de démangeaisons insupportables. Nous sommes dévorés par la vermine. Les élèves en médecine nous expliquent le cas ; les élèves en pharmacie nous garantissent une guérison rapide.
On avait, pour loger les étudiants arrêtés en masse, casé ailleurs ou mis en liberté les prostituées ramassées la veille au ruisseau, et l'on avait omis de désinfecter la salle.
— Les salauds ! murmurait Davet dans le groupe amassé au-dessous du quinquet du fond. Ils l'ont fait exprès ? Une infamie de plus !