‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 54 sur 81 · LE RÉVEIL A LA PRÉFECTURE DE POLICE · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL A LA PRÉFECTURE DE POLICE

Ce n'est pas l'alouette, c'est le pierrot qui chante aux fenêtres des prisonniers. Voici l'aube ; bientôt voici le jour.

Davet ne peut s'empêcher de fredonner une romance sentimentale. Je le retiens. Je lui fais admirer dormant et ronflant le gros Rambert, — celui dont Vallès a dit qu'il portait sur sa figure tous les boutons qui manquent à son paletot.

Le pauvre garçon avait l'œil gauche poché, une joue noire, l'épaule et les reins broyés. Il s'était étendu sur le côté droit ; la lassitude excessive l'avait fait dormir comme un sourd, inaccessible à tous les bruits de la nuit, insensible aux insectes. Il geint en essayant de se lever ; nos quatre bras d'amis sont nécessaires pour le poser debout le long du mur, puis l'asseoir sur un tabouret.

— Aïe! aïe! crie-t-il doucement... J'ai faim, grand'faim !

Grand tapage de clefs, de verrous, de ferrailles ; apparition d'une bande d'individus en blouses grises, sous la conduite du gardien-chef et de deux auxiliaires.

Non, ce n'est pas la soupe ! Ce n'est encore que l'eau pour le lavage général de la. prison.

On nous commande d'évacuer les lits de camp et de nous retirer au fond de la salle. On enlève les tas de paille qui nous ont servi de matelas. On relève, on accroche aux murs les planches de bois qui remplaçaient les sommiers.

Pour achever ce travail de ménage, on nous fait passer à l'autre bout de la salle. Ensuite, on nous invite à nous jucher sur les supports des lits, sur les tabourets, si nous voulons garder les pieds secs.

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C'est une opération difficile d'appliquer le long du mur et d'y maintenir notre invalide Rambert. Il nous faut l'appui fraternel du jeune homme ganté qui a si bien harangué M. le directeur.

Les blousiers lancent sur les dalles des torrents d'eau qui rejaillissent sur nos jambes :

— L'inondation de la Gironde... et de la Loire.'., et de la Seine ! crions-nous de notre perchoir.

— Est-il permis de piquer une tête ? demande notre nouvel ami, dont nous savons le nom, Abel, et qui, malgré sa tenue d'aristocrate, est tout à fait des nôtres, petit-fils de conventionnel, frère de deux combattants de Février très connus.

L'eau sale envoyée dehors à l'aide de grands balais, on nous apporte une quinzaine de baquets pour nous laver nous-mêmes ; plus, quelques torchons pour nous essuyer.

Abel s'avance vers le gardien-chef, le salue, le resalue, et lui adresse, au nom de la société, cette requête :

■ — Sans doute, nous ne pourrions exiger une table de toilette au complet pour chacun. Mais ceci n'est pas suffisant. La préfecture est-elle assez riche ou assez bien fournie en linge pour nous donner plus d'essuie-mains ou pour nous louer des serviettes?... Un peu de savon, s'il vous plaît !... On ne réclame pas du Pivert ; des carrés de Marseille, simplement. Et des peignes ! Des neufs, par exemple... Il y a un bazar tout près ; qu'on le vide à nos frais !

Chacune de ces phrases était accompagnée de bravos ou d'imitations de cris d'animaux. Les blousiers, — qui étaient des prisonniers comme nous, mais d'un autre genre, — riaient de bon cœur. Les trois personnages en uniforme en avaient bien envie aussi.

— Eh ! messieurs nos geôliers, continue le pétitionnaire, nous comprenons votre embarras. Vous n'avez pas souvent ici des gens comme il faut. Nous ne sommes pas exigeants. Soyez complaisants. On ne sait pas ce qui peut arriver. Nous sommes peut-être de futurs ministres, au moins des préfets. Je vous promets de l'avancement.

Ce trait de la fin obtint un brillant succès parmi nous, et aussi chez messieurs les gardiens. On nous offrit du linge et du savon en quantité suffisante. On nous acheta des peignes, jusqu'à des éponges, qui n'avaient pas servi ; mais pas assez ; nous fûmes obligés de les tirer au sort.

Abel eut de la chance, se pourvut d'à peu près ce qu'il lui fallait. Il s'appropria un baquet, s'y mit les pieds, et, nu, s'épongea tout le corps, selon sa quotidienne habitude. Plusieurs l'imitèrent ; mais notre infortuné Rambert ne put se déchausser tant il avait les pieds enflés. Nous ne réussîmes qu'à le déshabiller par le haut, pour le frictionner suivant l'ordonnance de l'interne Mallez.

Nous avions presque achevé "notre toilette et repris figure humaine d'honnêtes jeunes gens, lorsque revint la troupe des gardiens et de leurs auxiliaires, apportant autant de gamelles que de personnes, des tas de pains de munition et trois énormes tinettes revêtues de couvercles. Ces dernières firent peur à Abel, qui demanda au chef, avec une politesse exquise, si c'étaient les abominables dépotoirs de la nuit qu'on nous rapportait pour le superflu de nos besoins du jour.

Le gardien n" 1 ne se fâcha pas. Il annonça qu'il y avait une cantine en état de fournir à ceux auxquels déplaisait l'ordinaire du Dépôt et qui possédaient de l'argent, un déjeuner selon leur goût, dans les limites du règlement.

— De l'argent ! de l'or ! personne n'en possède ici, interrompit le négociateur bénévole pour l'édification d'un groupe d'imberbes, visiblement embarrassés et qui s'isolaient de nous, craignant de se compromettre davantage. Dès le Parc-aux-Moutons, n'avons-nous pas été dépouillés de tous nos papiers, de nos montres et de nos porte-monnaie ?

— Pardon ! répliqua le gardien-chef ; tout ce que vous aviez sur vous est déposé au greffe ; on vous le rendra intact à la sortie, sauf ce que chacun aura dépensé...

— Sous ce toit hospitalier, reprit Abel.

Il voulait faire commander par le groupe des (( égarés »,

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comme il appelait les imberbes, le plus superbe déjeuner possible pour tout le monde. Je l'en empêchai et me joignis au très affamé Rambert, au pauvre Davet — dans les poches duquel la police n'avait pu recueillir plus de huit sous — pour avaler bravement la soupe aux herbes des tinettes.

Les déjeuners de luxe furent en conséquence réclamés individuellement, en même temps qu'était procuré (( tout ce qu'il faut pour écrire » à ceux qui voulaient avertir leurs parents et correspondants, hâter leur libération au moyen d'influences officielles ou officieuses.

Ni Davet ni moi n'usâmes de la liberté de fournir des lettres ouvertes à expédier sous le contrôle de M. le directeur. Quant à Rambert, il ne pensa qu'à réparer ses forces. Il se trouva on ne peut mieux du bouillon aux herbes suivant le régime des prisons. Il protesta seulement sur ce qu'on n'avait distribué qu'un demi-pain par tête. Il avait dévoré sa part entière avant qu'Aliel eût pu lui offrir la moitié d'un bifteck. Il avala, en outre, une côtelette égarée. Comme nous le félicitions de son superbe appétit, modestement il murmura :

— Bon estomac, conscience libre !

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