‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 55 sur 81 · L APPEL DES LIBERES · texte numérisé non relu

L APPEL DES LIBERES

Entre onze heures et midi apparaît un sergent de ville tenant à la main un large papier.

Il appelle (( les sieurs » A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, dix en tout, les petits (( égarés » et le grand Abel.

Celui-ci, qui comprend qu'il s'agit d'une mise en liberté, ne dissimule pas sa bonne humeur. Mais il veut bien plaindre, le pauvre Rambert ; il nous promet de remuer toutes

ses influences en notre faveur. Davet, qui a pris en grippe la (c jeunesse dorée », à laquelle ont eu l'air de faire peur nos cheveux d'ours ou de poètes, nos casquettes faubouriennes et nos bérets montagnards, ne manque pas de commenter la scène par ce propos lugubre :

— L'appel des condamnés !... La marche au supplice I... Bonne mort, messeigneurs !... Au revoir, là-haut!

Vers midi et demi, rentrée du sergent de ville et aussi d'Abel. L'amour de la propriété a compromis notre camarade. Parmi les objets présentés aux sortants, il n'a pu s'empêcher de réclamer sa belle canne à pomme d'acier. La police a reconnu que le jonc recelait une épée. Le propriétaire est retenu par la justice sous l'inculpation de port d'arme prohibée dans un rassemblement tumultueux !

On appelle encore une douzaine de prisonniers.

— Deuxième fournée pour la guillotine ! s'écrie Davet... Que les martyrs, s'ils traversent le quartier Latin, n'oublient pas de nous faire envoyer du tabac et des pipes 1

— Du saucisson et du jambon ! ajoute Rambert.

— Voilà déjà des cigares, nous dit Abel, tout de suite consolé de sa sortie manquée ; plus, des jeux de cartes, que je me suis procurés par intrigue, pour tuer l'ennui d'une captivité prolongée.

Il nous décrit ce qui se passe en bas, au greffe du Dépôt, dans la cour de la préfecture, dans le cabinet du juge d'instruction, avec lequel on doit causer avant d'être mis dehors... ou, comme lui, remis dedans.

L'élimination des empoignés par erreur et des très bien apparentés ou protégés avait commencé dès la veille, au Parc-aux-Moutons ; elle continuait à la préfecture. Des familles entières et les plus éminents correspondants d'étudiants provinciaux, députés, magistrats, généraux, hauts fonctionnaires, remplissaient les couloirs entre le Dépôt et le Palais de Justice, promenaient, du parquet à la prison, leur importance parfois méprisante pour nos persécuteurs.

— Nous finirons par être tous relâchés, conclut notre

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ami. La police et la justice sont ahuries : on ne découvre pour motiver les arrestations, rien... si ce n'est ma pauvre canne...

— Et mon complot contre la sûreté de l'Etat, m'écrié-]e avec solennité.

Un mulâtre revêtu d'un habit noir râpé, et qui jusqu'alors s'était tenu à l'écart de tout le monde, vint me dire d'un ton mystérieux :

— Ne vous moquez pas trop !... Vous avez rédigé les protestations et convocations... On vous cherchera des complices ; on trouvera des mouchards... Prenez garde ! Nous sommes en prison !... Avec qui ?... Nous ne nous connaissons guère les uns les autres. Les murs ont des oreilles ici... Surtout quand on vous appellera à l'instruction, ne bavardez pas avec le juge ! Le mieux est de ne rien dire. Il ne faut rien signer.

Nous parlons bas quelques minutes, notre quatuor et lui, qui était un compagnon de notre ami Polge dans les agitatiens préparatoires de la révolution de Février. Nous ne l'avions pas remarqué au cours Michelet, où il venait irrégulièrement. Il n'avait pas pris part à la première manifestation, mais il avait été l'un des plus ardents excitateurs de la seconde. Il professait pour Edgar Quinet une admiration fanatique, exclusive. Il discutait Michelet, il réputait Quinet indiscutable.

Davet se fit traiter de « trop jeune homme )> en avouant qu'il ne comprenait pas AhasiÂrus. Comme Abel, qui n'était pas métaphysicien du tout, se permettait de trouver un peu vague la poésie du Génie des religions, Melvil — c'était le nom du mulâtre, — lui notifia assez sèchement :

— Tu comprendras plus tard.

Rambert, qui souffrait toujours beaucoup des reins, prononça d'une voix faible une appréciation chaleureuse du grand combat engagé par a les deux frères du Collège de France » contre la société de Jésus.

J'exprimai l'espoir que l'éclat donné à nos manifesta-

Ï'ELICIEN

tions par leur répression violente servirait à ramener Edgar Quinet dans sa chaire.

— On l'interdira comme Michelet.

— Nous redescendrons dans la rue...

— Et les pavés se relèveront enfin !

— Sûrement, conclut Melvil en nous recommandant de baisser la voix, ce n'est pas Quinet qui nous retiendrait, s'il fallait engager la révolution décisive. J'étais à ses côtés en 1848 ; nous avons pris les Tuileries ensemble.

— Plus qu'un professeur, un héros ! répétions-nous pianissimo.

Après cinq heures, nous ne restions plus dans la salle des filles qu'une dizaine, dont deux que l'expérimenté Melvil signala à notre mépris.

De fait, lorsque le commissaire préposé aux évacuations nous appela nous-mêmes, nous n'entendîmes pas prononcer les noms de ces étudiants de contrebande ; nous ne les avons jamais retrouvés aux écoles.

Rambert s'était donné des forces pour gagner la porte. Abel se figurait qu'on allait lui rendre sa canne, avec des excuses. Davet gambadait sans confiance, rien que pour prouver que la gaieté est d'essence révolutionnaire : (( Rire mène à démolir, n

Il n'y avait plus que nous deux, le sang-mêlé et moi, nous demandant comment on nous ferait servir à prouver (( le complot » entre la génération d'avant 48, la sienne, et la génération d'après, la mienne, rien qu'en nous gardant l'un et l'autre.

Nous-mêmes nous voici appelés. Nous descendons au greffe, où nous nous retrouvons avec les trois précédents compagnons. On nous invite à reconnaître ce qu'on nous a pris dans nos poches : papiers et argent. On me restitue ma pipe, saisie à tort dans le désordre de mon arrestation nocturne. Ce dont je ne manque pas d'exprimer ma gratitude. Le gardien-chef, content d'être débarrassé de tant d'hôtes inaccoutumés, nous explique que, forcé de nous conserver une nuit encore, il va nous loger dans des

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chambres propres où nous pourrons dormir à noire aise, si nous voulons payer dix à douze sous par lit.

Davet et Melvil protestent contre cette exigence. Rambert, de son œil poché, implore Abel, qu'il suppose millionnaire d'après les gros cigares qu'il nous a offerts. Je n'ouvre pas la bouche, mais je fais des signes qu'Abel comprend ; il répond :

— Monsieur notre geôlier, veuillez nous conduire où nous devons habiter, si nous ne sommes pas libérés avant l'heure de dormir. . Nous déciderons plus tard sur votre offre obligeante.

On nous remonte au premier, mais, au lieu de nous faire rentrer à gauche, on nous introduit à droite, dans une salle assez petite, où étaient entassées les prostituées, dont les étudiants, avaient occupé le local habituel. Ces dames se ruent vers nous, nous envoient des baisers, poussent des exclamations d'une trivialité boueuse. Le petit Davet et sa casquette de côté, le grand Abel, sa rigide redingote et son brillant chapeau excitaient des convoitises différentes parmi les mal peignées et les habillées de soie.

— Beau nègre, crie une énorme rousse à Melvil, j'en tiens pour toi !

Rambert inspire de la pitié :

— Les sergots lui ont tout cassé, disait-on en le voyant se traîner.

Nous passâmes dans une autre salle, fort longue, où se faisait l'appel nominal de tous les misérables de droit commun, déposés dans la journée. Il y en avait d'effrayants, de hideux, de pénibles ; de charmants enfants, des vieillards abominables ; Claude Gueux à côté de Gavroche ; et, parmi des rôdeurs de barrières, en blouses déchirées, quelques messieurs d'âges variés, des escrocs môles aux assassins.

On nous .plaça, nous cinq, sur une rangée incomplète. On n'eut pas besoin de nous prier de ne pas entrer en relations avec nos voisins. Instinctivement nous nous étions

serrés le plus possible les uns contre les autres, nous avions laissé un demi-mètre d'écart.

— Nous sommes des prisonniers politiques ? crié-je de toute ma voix.

— ' Cette confusion est une infamie ! disaient Melvil, Davet et Rambert.

— Monsieur le commissaire, interpella Abel, son chapeau à la main, je vous invite, je vous requiers... Votre nom ? voici le mien... Je vous rends personnellement responsable, si vous ne nous faites vite sortir d'ici.

Le commissaire, qui passait la revue à l'autre bout de la salle, pâlit sous le regard de notre ami et accourut au bruit de nos protestations.

Sans mot dire, il se fît remettre le papier que tenait l'un de nos gardiens ; d'un geste, il commanda de nous emmener. Par un petit escalier, nous atteignîmes une rangée de chambres pas trop malpropres, dont on nous laissa les portes ouvertes.

Peu après l'on nous apporta une bourriche contenant toute sorte de victuailles, jusqu'à des huîtres, du vin rouge et blanc, un énorme paquet de tabac, des cigares et un assortiment de pipes.

L'adresse portait :

(c Les étudiants libres aux étudiants prisonniers ! »

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