DEVANT LE JUGE D'INSTRUCTION
Un bon souper occupa la soirée. On joua un peu au bésigue, à l'écarté, afin de ne pas parler politique devant un gardien qui feignit de se laisser griser. Nous étions trop fatigués pour ne pas dormir malgré les insectes. L'autorité nous réveilla : quatre très gais, le cinquième, Ram-
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bert, morose parce qu'il n'avait pas recouvré la souplesse de ses reins.
Dix heures sonnaient et nous nous occupions du menu du déjeuner lorsqu'Abel nous quitta. Il ne revint pas. Le garçon, qui nous servit en son nom le repas auquel il ne pouvait prendre part, nous rapporta qu'il comparaissait de suite devant le tribunal de simple police et allait être condamné à une amende pour le port de sa carme confisquée.
Il était une heure après midi quand les quatre derniers étudiants furent redescendus au greffe, transmis à la gendarmerie et par elle installés dans l'antichambre du cabinet de M. le juge d'instruction.
— Qu'ai-je fait, geignait Rambert, si ce n'est d'avoiv été assommé par des gredins trop forts 1
— Et moi, chantonnait Davet, quel est mon crime?... J'ai trop ri et trop fait rire.
— J'ai écrit, j'ai signé, j'ai imprimé ; n'ai-je pas mérité le carcere dura ? discourais-je. Sylvio Pellico, protège-moi !
Quant à Melvil, il se taisait en souriant.
Les deux gendarmes, que nous amusions, nous prièrent seulement de ne pas dire si haut nos bêtises. Davet se rapprocha d'eux, les mit en petit tas avec nous, pour leur apprendre la chanson nouvelle de Gustave Nadaud :
Deux gendarmes, un beau dimanche...
Très doucement nous répétions le refrain :
Brigadier, vous avez raison!
On sonne. A l'ordre ! Rambert passe, ensuite Davet, puis Melvil.
Je demande à l'un des gendarmes :
— Que fait-on de mes amis là-dedans? On les met à la torture?...
Le gendarme hausse les épaules :
— C'est donc la première fois que vous venez?
— Ah!
— Eh bien ?
— Vous verrez !
La sonnette retentit. J'entre à mon tour et me vois en présence de M. le juge, assisté de son greffier. Ce dernier était un petit vieux à besicles, un peu bossu, qui me mit de bonne humeur en me rappelant je ne sais quelle (( utilité » de la Comédie-Française, que j'avais récemment admirée dans le Mariage de Figaro.
L'autre avait des cheveux blancs, ras, de petits yeux clignotants, un air chafouin, qu'il tenta de rendre aimable après m'avoir dévisagé.
— Vous êt«s accusé, me notifie-t-il, d'avoir organisé à deux reprises des manifestations factieuses, d'avoir provoqué sur la voie publique des rassemblements tumultueux, d'avoir prêché la résistance aux sommations légales et excité à la révolte contre les agents de l'autorité.
— Je n'ai rien fait de cela, dis-je simplement.
— Nous avons les preuves... Greffier, lisez au prévenu quelques extraits des rapports de police.
— Rien de ce que j'entends ne se rapporte à moi.
— Voyons ! jeune homme. Ce n'est plus un magistrat qui vous interroge, un magistrat comme vous le serez peut-être un jour vous-même, puisque vous êtes étudiant en droit... Considérez-moi comme un père qui comprend ies entrahiements de la jeunesse. Eh! mon Dieu! j'ai eu votre bel âge, aux environs de 1830, et je n'étais guère moins tapageur qu'un autre ! Si ce n'est vous, qui êtes bien élevé à ce que je vois, et qui appartenez à une famille distinguée, à ce que je sais, si ce n'est vous qui avez peisonnellement attaqué les sergents de ville...
— Qui, eux, ont d une manière effroyable, attaqué des jeunes gens inoffensifs, usant de leurs droits de citoyens, allant en bon ordre rendre hommage à des professeurs vénérés ! interrompis-je.
— Paix! paix! jeune homme... Vous êtes très animé contre les sergents de ville...
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— Il y a de quoi !
— Vous ignorez quels sont ces hommes!... D'anciens militaires choisis parmi ceux qui ont le mieux servi la patrie sous les drapeaux. Ils se dévouent jour et nuit à la défense de la société. Energiques contre les malfaiteurs et les perturbateurs ; doux, tendres à toutes les infortunes. Quand vous serez grand, vous les comprendrez, vous les admirerez !
— En attendant, ils ont battu mes camarades. Vous avez \ ous-même, monsieur, vu en quel état ils ont mis mon ami Rambert.
— Il ne s'agit pas de ce prévenu, s'écrie le juge, qui cesse d'être onctueux pour devenir rèche. Il s'agit de vous... \'oas reconnaissez qu'il y a eu, au quartier Latin, conflit entre la jeunesse et la police ; que c'est vous qui avez entamé ce conflit...
— . Je ne reconnais rien du tout, monsieur !
— Connnent ? C'est bien vous cependant qui avez rédigé la pièce initiale de toute cette agitation, qui l'avez présentée à la signature de vos camarades ameutés en pleine rue Saint-Jacques ; qui, Jiuit jours après, avez repris l'initiali\e (le lettres à porter aux' sieurs Miclielet et Quinet. Nous en avons, et de vous-njôme, les preuves imprimées.
— Pardon ! si vous parlez des deux articles publiés sous ma signature, dans un journal de Paris, et des documents qu'ils contiennent ou résument, je pourrai vous répondre. Poursuit-on V Evénement ? Est-ce comme complice d'un prétendu délit de presse, que vous me faites l'honneur de nrinterroger ?
— Il n'est pas question d'écrits, mais d'actes. Vous avez suscité, excité, dirigé des actes incriminables...
— Aucun. J'ai usé de mon droit. J'ai rempli mon devoir. Je ne reconnais rien que la pétition, adressée et portée à l'Assemblée nationale ; rien que nos lettres respectueuses à deux illustres professeurs du Collège de France .. Les incriminez-vous ? Ne m'interrogez pas sur autre chose. Je ne répondrai plus à rien, à rien 1
— Avouez pourtant, insiste le juge, qui larmoie d'un de ses petits yeux ; avouez que vous n'avez pas pris tout seul le rôle que vous avez joué.
— Mais si, tout seul !
— Non, mon enfant. Vous avez été dupe d'une exaltation habilement suscitée par des 'menées ambitieuses, dont nous tenons les fils... Si la leçon que vous recevez aujourd'hui, sous les verrous, et les bons conseils que je vous offre ne vous profitent pas, jeune homme, vous vous compromettrez de plus en plus gravement, vous perdrez l'existence que vous commencez et qui, par la modération dans les idées, la soumission aux lois, le respect des choses saintes et de l'autorité, vous deviendrait si facile, serait rendue vite si brillante, avec les aptitudes que l'on vous reconnaît.
. — Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez monsieur ; mais je suppose qu'il est permis d'être républicain, sous la République... je le suis et, quoi qu'il arrive, je le resterai, envers et contre tous !
— Veuillez au moins signer le bref résumé qui vient d'être écrit de notre conversation...
— Sans lire ?
— Oh ! vous pouvez lire ; vous verrez qu'il n'y a pas à douter de l'exactitude d'un greffier.
Je lus, je doutai, je refusai net de signer. Le juge d'instruction était furieux. Il sonna et, l'un des gendarmes étant rentré, il commanda :
— A Mazas et au secret !