A MAZAS
Au bout d'un couloir et d'un escaUer j'arrivai dans une cour où il y avait, prêts à partir, plusieurs de ces omnibus à fenêtres closes qu'on appelle a les paniers à salade ».
SOUVENIRS d'un ETUDIANT DE 48 231
On me fit monter dans l'une de ces voitures, et je fus enfermé dans une cellule, médiocrement éclairée par Le haut. Renseigné sur la défense de parler ou de chanter, je me mis pourtant à exécuter avec les pieds, comme si j'avais froid, le refrain de la chanson de Davet :
Et trou... et trou... la, la!
D'autres pieds remuèrent de la même manière. Donc nous étions ensemble !
Rambert aussi, car j'entendis geindre ; et probablement Melvil, qui éternua.
r.a machine roula, roula. Nous fiant au bruit, nous fredonnions la Marseillaise. Un arrêt brusque nous procura, avec l'ordre brutal de se taire, la reconnaissance mutuelle de nos voix.
— On se rencontrera à la descente, pensions-nous.
Mais, dans la cour de Mazas, nous descendîmes l'un après l'autre du (( panier à salade », pour passer dans une cellule, où un gardien commanda à chacun de se déshabiller.
Tous les vêtements quittés, la cellule se rouvrit par le côté opposé à celui qui m'en avait procuré l'entrée. J'avançai dans le bureau du grelïc, vers des tables occupées par divers employés.
On me plaça sous un niveau, afin de mesurer ma taille ; on m'inspecta des pieds à la tête, et l'on inscrivit sur un registre ma hauteur, mes signes particuliers, mon signalement complet. Lecture me fut offerte de la pièce concernant ma mise en détention préventive par ordre du parquet.
Un extrait du registre d'écrou étant délivré à mon gardien, celui-ci me glissa dans une nouvelle cellule, par laquelle je pénétrai dans une piscine également cellulaire. Je me baignai avec plaisir et subis une fumigation, qui enfin me délivra radicalement des insectes de la préfecture de police. Nu, propre, alerte, je fus entraîné au pas de
course vers une rotonde, où l'on m'attribua le numéro 335, en me remettant une grosse chemise et un (( complet » de galérien.
Je voulais m'habiller tout de suite et me rendre compte de l'aspect général de la prison modèle, achevée depuis un an à peine. Mais on ne me laisse pas le temps de compter les huit longs corps de bâtiment à galeries sur deux étages, venant aboutir à la rotonde, comme à l'essieu d'une immense roue.
Le gardien, chargé de ma personne au greffe, me remet à un autre gardien, qui me fait emporter le bagage réglementaire sur mon bras gauche. Il me dirige vers un petit escalier tournant, que je monte, tandis que sonnent deux ou trois timbres à notes variées. Au haut de l'escalier, je rencontre un autre gardien, qui me fail parcourir rapidement la première galerie, jusqu'à l'entrée d'un nouvel escalier, que je grimpe seul. Encore un autre gardien me reçoit à la hauteur de la seconde galerie et me confie au gardien spécial de la série de cellules à laquelle appartient le numéro 335. Mon geôlier n'a pas mauvaise mine. Il sourit, me tape sur la cuisse et dit avec grâce :
— Pas grand'chose, le petit!... Pum- quelque petite femme, un petit vol !
Le sang m'empourpre le visage, mes poings se crispent, je hurle au raiUeur :
— Je suis prisonnier politique !
— Ne nous fâchons pas, citoyen monsieur, reprend le gardien en ôtant sa casquette. Politique ! Vous avez droit à la chopine !... Je vous installe et je cours vous la chercher.
Nous étions devant le n» 335. Il me l'ouvre et se sauve.
Le local a huit pas en longueur, trois et demi en largeur. Le mobilier se compose d'une table, d'un escabeau, d'un lit de sangle roulé sur une tablette, au-dessus d'un siège d'aisances installé à l'anglaise. Les murs sont d'un blanc brillant, qui agace les yeux. Il y a, tout en haut, impossible à atteindre, une fenêtre à quatre vitres en verre
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 233
dépoli, — pour empêcher de voir le ciel et de rêver en suivant les nuages errants.
— Les philanthropes de la spécialité pénitentiaire ne sont pas poètes î
Telle fut ma première réflexion.
Pour dissiper une odeur de peinture fraîche qui me donnait mal à la tête, je tire une ficelle, je fais descendre un peu, à rintérieur, l'implacable fenêtre. Mais aussitôt je sens un courant d"air violent. Je me rends compte de ce qui le cause, c'est le large guichet ouvert au milieu de la porte. J'essaie de le fermer, je ne le puis. Il reste ouvert par dehors, afin que le prisonnier demeure sans cesse visible aux gardiens des galeries qui passent et repassent à chaque instant.
La chemise de grosse toile, la culotte et la longue veste de drap giis qui m'avaient été données, étaient neuves. Je nien habillai sans répugnance. Faute d'une glace, je ne pus m'admirer en costume de forçat. Ce fut mon second chagrin.
Mais mon gardien pei'sonnel m'avait apporté la chopine des politiques, un verre, un couteau inolfensif ot la nioilié d'un pain de niéleil frais. Le pain et le vin lue parurent excellents. Je lis une collation parfaite.
Premier plaisir du prisonnier au secret.
Seulement, le gardien m'engagea à ne pas boire ainsi d'un seul coup ma chopine, vu qu'on n'avait droit qu'à une seule pour la journée entière. Je lui demandai si l'on ne pouvait pas s'en procurer une autre, à prix d'or. Il m'expliqua que, si j'avais des espèces au greffe, sa bienveillance m'obtiendrait de la cantine chaque soir un demi-litre supplémentaire et tel plat que je choisirais, quand l'ordinaire de la prison ne me suffirait pas.
Un bruit épouvantable interrompit notre conversation. Le gardien s'en alla brusquement. Le bruit se rapprochait; or: eût dit d'un train de chemin de fer chargé de ferraille. Par mon guichet, j'aperçus un»wagon tiès large, roulant sur le bord de ma galerie et sur le bord de la galerie
en face. A mesure qu'il passait s'enlevaient des gamelles en zinc, qui se déposaient à l'ouverture de chaque cellule.
Ma gamelle contenait du bouillon, un morceau de bœuf et des légumes, qui ne sentaient pas mauvais. Je me repentis d'avoir collationné. Néanmoins je me trempai une soupe chaude, que j'appréciai. Je réservai mon bœuf pour le manger froid plus tard. La distribution achevée, mon gardien revint vers moi, me renseigna sur les heures des repas, m'offrit des conseils sur l'art de les multiplier pour occuper agréablement la solitude.
Il poussa l'amabilité jusqu'à m'apprendre à défaire et à refaire ma couchette ; travail compliqué.
Comme la nuit n'était pas venue, il m'engagea à prolilei' de la dernière heure de promenades, à aller me dégourdir les jambes en plein air. Cette expression de « plein air » me ravit. Oubliant que j'étais sous le régime cehulaire et au secret, je supposais qu'à la promenade, où je verrais le ciel, je rencontrerais peut-être mes camarades, sûrement des individus dont l'observation m'intéresserait.
Je dégringolai seul les escaliers. Seul je m'introduisis dons l'un des rayons d'un éventail ouvert, représentant en petit, entre chacune des huit ailes de Mazas, la moitié de la prison elle-même.
Un règlement affiché avertit le promeneur qu'il peut courir, se livrer à la gymnastique ; mais qu'il sera puni sévèrement, s'il laisse échapper de ses lèvres un chant, un cri, une parole ; s'il écrit ou dessine sur le mur quoi que ce soit qui puisse être interprété comme une tentative de communication avec un autre détenu.
Or, j'avais envie de prononcer un discours, de barytonner un air d'opéra, d'esquisser le profil de mon juge d'instruction, de savoir n'importe comment quels oiseaux s'agitaient dans les cages voisines de la mienne.
Je lançai du gosier le plus innocent morceau de la
Favorite :
Pour tant d'amour, oli ! nv suis i)as ingrab;
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 235
Aussitôt s ouvre la fenêtre du pavillon forriant la poignée de réventail ; il surgit à la grille deux geôliers imposant le silence, sous peine de cachot.
Je m'étais approché de l'un des murs et je me contentais d'en mesurer la hauteur.
— Circulez ! entcnds-je de grosses voix rae .crier de di oite et de gauche.
Du bout de mon pied, sur le sable, je trace un nez énorme et des yeux microscopiques... On accourt avec un balai.
Je désire rentrer. On me relance dans les couloirs et les cscaUers. Un autre gardien que celui que je m'étais attitié me « boucle » dans ma cellule sans m'adiesser la parole.
Je cogne au guichet, qu'on a fermé extérieurement avec une plaque de verre. Le nouveau gardien arrive sans se presser, me demande d'un ton impatient ce que je veux.
— Un peu de lumière !
— On n'en donne pas. Couchez-vous !
Dans la pénombre — car mon guichet livre passage au reflet du gaz des galeries — je dévore « mon boîuf nature », je bois la chopine supplémentaire. Je fume beaucoup de pipes en marchand de long en large et de large en long, ce qui me donne mal au cœur, dans un' espace si étroit. Je me décide à descendre ma literie. Je l'accroche aux deux murs pleins qui se font face.-
Allongé dans ce hamac trop tendu pour que je m'y puisse balancer voluptueusement, je me souviens cependant de Sarah la Baigneuse. Je m'en répète les premières strophes en dedans, mais les suivantes sortent de ma bouche, malgré moi éclatantes.
Une tête ébouriffée vient boucher mon guichet lumineux. Du fond de l'ombre j'entends grogner :
— Silence... ou je vous f... en bas !
Je me tourne, me retourne, et finis pas m'endormir.
J'étais éveillé, une dizaine d'heures après, par le roulement tempétueux de la première distribution de la nouiiiture. A l'appel du gardien — qui n'était plus le démon de
la nuit, mais le bon ange de la journée — je reçois une gtimellc pleine et la chopine des politiques, en rendant la bouteille de la cantine et la gamelle vide.
Un léger déjeuner pris, j'espérais pouvoir remonter sur mon hamac, redormir ou rêver en fumant. De par le règlement, je suis obligé de rouler ma couchette et de la hisser sur sa planche.
Une cloche sonne. Toutes les portes s'ouvrent en dehors, prolongeant chaque cellule jusqu'à la balustrade de la galerie.
J'aperçois un assez long bout des galeries du premier et du second étage de l'aile d'en face, aussi éloignée que l'autre côté d'une rue. Je distingue vaguement les figures des prisonniers encadrées entre leurs portes. On a dû caser mes trois camarades sur la môme aile que moi ; je ne vois personne qui leur ressemble. Je ne puis me rendre compte exactement que d'une chose : l'effet de l'uniforme dont nous sommes tous affublés. Je constate la laideur générale, la mienne par comparaison.
Au signal dune clochette, la plupart des prisonnieis s'agenouillent, tournés vers le pavillon central au sommet duquel s'élève un autel, visible du balcon h jour de chaque cellule ouverte. Comme il serait contraire à mes opinions d'entendre la messe, je rentre dans mon local, je m'y hvre à une promenade d'écureuil en cage.
La cérémonie ne dure guère moins d'une heure. L'aumônier débite un sermon, que je ne m'interdis pas d'écouter. J'étais curieux de me rendre compte de l'éloquence de la chaire catholique, appliquée à l'instruction morale de Técume de la société.
Ce prêtre tourne convenablement deux périodes sur le remords et sur le repentir. Mais il s'embourbe dans un parallèle entre la justice des hommes et la miséricorde de Dieu. Je ne constate pas d'émotion parmi les agenouillés ; j'en vois qui rient, d'autres qui sommeillent.
— Mieux vaudrait, me disais-je, la conférence cordiale ■d'un moraliste sans religiosité, ou la leçon pratique d'un
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 237
philosophe genre Frankhn, n'employant que les maximes du bon sens et les exemples de la vie ordinaire, afin de réveiller le sentiment de l'honneur, afin de démontrer la réhabilitation par le travail !...
Je dus à la providence — un peu intéressée — de mon bon gardien de ne pas laisser passer l'heure réglementaire de la promenade ni ceUe des commandes à la cantine, qui me fournit de plumes, d'encre et de papiçr, aussi bien que de café et de tabac.
Il n'y avait pas de lettres pour moi, ou il ne pouvait pas m'en être transmis s'il y en avait au greffe ; j'étais au sonjet. Si j'avais écrit, mes lettres se seraient, avant l'expédiLioii, promenées de la prison au Palais de Justice, lues par des étrangers, des ennemis, à qui je ne tenais pas à faire de confidences.
Je n'utilisai donc, durant l'interminable après-midi de ce dimanche de captivité, ni mon encre, ni ma plume, ni mon papier, si ce n'est à d'informes dessins et à la figuration d'un jeu de dames.
Ce dernier passe-temps m'absorbait, lorsque je fus honoré de la visite de M. l'aumônier.
— Je n'ai que faire de vos services, monsieur l'abbé. Je vcus prie de respecter les convictions d'un prévenu politique et de porter ailleurs vos consolations religieuses.
Je souriais. Il sourit.
— N'ayez crainte ! répliqua-t-il. Je ne viens pas vous consoler, puisque vous êtes gai ; ni essayer de vous convertir... Mais, si vous restez quelque temps ici, vous sentirez le besoin de causer avec quelqu'un, de n'importe quoi. Vous n'aurez qu'à me faire appeler. Je ne vous confesserai pas de force... Au revoir, jeune homme !
J'eus l'idée de lui demander si je ne pourrais pas me procurer des livres.
— Sans doute, me répondit-il. Nous avons un commencement de bibliothèque. Que désirez-vous?
— De l'histoire, s'il y en a.
Il m'envoya quelques volumes dépareiUés d'Anquetil, la
Civilisation en Europe^ de Guizot, les Concessions, de saint Augustin.
Le roman de ce père de l'Eglise m'intéressa, m'irrita et me raccourcit la journée.