‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 58 sur 81 · INTERROGATOIRE, VISITES ET LIBERATION · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE, VISITES ET LIBERATION

Le mardi, je commençais à trouver l'emprisonnement cellulaire monotone. Je préparai une lettre véhémente contre la détention préventive. La nuit me surprit la recopiant, dans l'intention de l'expédier, à tous risques, au procureur de la République.

Le lendemain, presque aussitôt après le déjeuner et le ménage, j'étais mandé au greffe, remis en panier à salade et conduit ou Palais de Justice.

Etait-ce l'un des substituts de M. le procureur ? Etait-ce un suppléant de M. le juge d'instruction ?

Le (( bêcheur », comme l'appellent les prévenus, était aussi grand et aussi jeune qu'était petit et vieux le premier magistrat qui m'avait interrogé. .11 ne tenta pas d'être mielleux. Il tenta d'être impertinent. Je ne lui permis pas de qualifier de (( gamineries » mes démonstrations du quartier Latin. Très ironique, je lui réclamai des nouvelles des complices du complot contre la sûreté de l'Etat, pour lequel on m'avait arrêté isolément, qui me valait l'ennuyeux honneur d'être retenu en prison cellulaire, au secret.

Il avait sur son bureau trois numéros de YEvénement, contenant les deux articles que j'avais publiés, et un troisième article signé par Erdan. Il en détacha quelques passages, sur lesquels il me posa des questions qui restèrent sans réponse.

A mon tour, j'interrogeai :

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 239

— Me poursuit-on comme journaliste ? Pourquoi alors me garder eri prison ? Expliquez-moi comment vous pouvez me détenir préventivement pour délit de presse?... C'est une violation des lois ; j'entends la poursuivre...

— Taisez-vous, prévenu ; nous ne sommes pas ici dans la cour de la Sorbonne ; les harangues sont inutiles. Si vous ne changez pas de ton, si vous ne prenez pas l'attitude qui convient devant la magistrature, je vous fais reconduire tout de suite à Mazas.

Je m'incline. Il suit le questionnaire tracé sur un carnet ouvert dans sa main gauche. Au bout d'une demi-douzaine de demandes — sans réponse — je ne retiens pas un éclat de rire.

Plus de complot ! Presque plus de rassemblements ! Mon crime se définit « port d'emblèmes propres à troubler la tranquillité publique ! » Quels emblèmes ? J'amène M. le" substitut ou le suppléant à citer comme tels les (( bonnets rouges )) coiffés par les meneurs des manifestations que j'avais provoquées !

— Bonnets ? m'écrié-je. Non, c'étaient des bérets, comme en ont tous les étudiants du Midi... Moi, qui suis Breton je n'en porte pas... Voyez, monsieur, voici mon chapeau rond ! Est-ce un bonnet rouge ?

— Vous aviez mis quelque chose d'anarcïiique à votre boutonnière.

— Non, ni aucun des manifestants... Ah! pardon! je me souviens... Le mouchard Delahodde avait du rouge à son paletot... une fausse décoration de la Légion d'honneur, sans doute... On la lui a arrachée dans la mêlée de la Sorbonne. C'est celui-là qu'il faut poursuivre, monsieur, et sous double inculpation...

Le substitut, furieux, ne me présente même pas à signer le papier timbré de son greffier. Il me rend au gendarme ; le (( panier à salade » me reverse à Mazas.

Le jeudi matin, je m'aperçus que je n'étais plus au secret. On m'apporta des billets de camarades, m'informant que tout le monde s'occupait de moi, et aussi une lettre de ma

mère, me prouvant que le bruit de mes exploits politiques avait retenti jusqu'à Nantes.

Cette lettre me froissa cruellement. Le curé de Saint-Nicolas s'étant chargé d'intéresser en ma faveur l'aumônier de la prison, celui-ci revint me voir, la bouclie en cœur. Il me tint des propos, d'après lesquels je compris que la police, la magistrature et le clergé étaient au courant de mes affaires de famille ! Cela mit le comble à mon irritation.

J'eus le tort de répondre tout de suite à nia mère, voulant arrêter des démarches que je réputais déshonorantes.

Je ne sais ce que j'écrivis. Mon beau-père m'envoya plus tard une réplique très dure, et mes relations avec mes parents furent interrompues durant de longs mois.

L'après-midi du vendredi, je fus appelé au parloir. C'était encore, quant au prisonnier, une cellule, mais la grille de celle-ci donnait sur une salle commune à tous les visiteurs. Parmi ceux-ci, je reconnus mon ci-devant co-détenu Abel. Il venait, à titre de délégué des républicains de l'Ecole de droit, se mettre à ma disposition pour tout ce que je pourrais désirer de sérieux ou d'agréable. Il me présenta un superbe paquet de cigares et me dit, sans être gêné par le gardien :

— ■ Il n'y a plus que toi dedans. Rambert a été relâché il y a trois jours, Davet et Melvîl hier... Lundi, si tu n'es pas libre, le représentant Versigny interpellera à l'Assemblée. Selon la réponse du ministre, nous agirons.

Un second visiteur se présenta pour moi, au nom des républicains de l'Ecole de médecine. Je bondis de joie. C'était Buissonnière, que je n'avais pas eu l'occasion de rencontrer depuis mon retour de Nantes.

Le fracas de nos salutations, qui auraient été des embrassemerits sans la grille, étourdit le gardien au point qu'à travers nos poignées de mains, il ne put apercevoir un billet qui m'était passé, ni la lettre à ma mère que je donnais pour jeter à la poste directement. Avec des locutions de langage populaire nantais et de patois vendéen, intelligibles pour nous seuls, mon ami m'avertit que le

billet filé dans ma poche était en retard d'une semaine, mais que les camarades- de l'atefier Laville, au courant de mes affaiies inlimes, aviseraient, comme si j'étais là, au plus pressé.

J'entamai, sur ma 'table de prisonnier, une page de réflexions par cette pensée :

« Quel est le plus grand, le plus rare des courages ?..- C'est le courage de l'esprit, celui qui consiste à accepter la responsabilité absolue de ses idées, à suivre sa voie jusqu'au bout, sans s'inquiéter si l'on est ou non compris de la foule, soutenu ou abandonné par les siens ! »

J'ajoutai, le soir :

(( Individu, famille, patrie ! Voilà le trépied sur lequel l'avenir repose. Que l'individu monte au plus haut degré de la vertu civique !... Que la famille, avec la femme unie à l'homme dans une même pensée, et non plus divisée par la religion ou par l'ignorance, devienne une école de sacrifice, un véritable foyer d'amour !

« Que la patrie, largement aimée, aime largement, pour son propre bonheur, pour sa propre gloire, accroissant le bonheur de ses enfants et la gloire de l'humanité ! Tel est le triple idéal sur lequel doit s'élever l'idéal infini de la Révolution ! »

J'eus de la peine à m'endormir après cette journée de visites et de lettres. Je m'éveillai plusieurs fois en sursaut. Dans un premier moment d'insomnie, je crus entendre soupirer près de moi. Dans un autre instant, je me figurai qu'on frappait à la muraille. Je me levai, j'appliquai mon oreille au mur de droite et au mur de gauche. — Rien !

Il faisait à peine jour. J'aperçus par mon guichet plusieurs gardiens qui se parlaient à voix basse. Ils entraient dans la cellule voisine, y restaient assez longtemps. Puis, ils repassaient, portant à quatre quelque chose que je ne voyais point, mais que je devinai, d'après leur pose inclinée et la lenteur lourde de leur marche, devoir être le corps d'un prisonnier, malade ou mort.

J'attendais avec anxiété l'heure de la distribution des

vivres pour interroger mon complaisant gardien. Mais j'eus beau lui donner du vin et lui offrir des cigares, il resta muet.

Je compris son silence. Le directeur et les principaux employés de la prison faisaient, dans la cellule après la mienne, une perquisition qui ne finit que durant ma course au promenoir.

Comme je rentrais, mon gardien, n'étant plus surveillé, se décida à parler. Le voisin avait, pendant la nuit dernière, réussi à se pendre ou à s'étrangler avec la courroie de son hamac.

— Etait-ce donc un grand criminel, redoutant la peine de mort? demandai-je.

— Oh ! non. Il n'était accusé que d'un abus de confiance ou d'une escroquerie : quelques mois, au plus deux ans de prison. Il se disait innocent, il en avait l'air vraiment... Le plus doux, le plus poli "des individus que j'aie jamais eu à garder!... Il passait ses journées à écrire d'après les codes ; il couvrait de chiffres des. rames de papier... pour se justifier, jurait-il.

— Il avait déjà été jugé ?

— Il n'était que prévenu, sans savoir quand il comparaîtrait.

— Vous l'aviez ici depuis longtemps ?

— C'était son huitième mois.

— Huit mois !... Mais c'est horrible !... Cet homme, cet innocent peut-être, on l'a rendu fou !

J'éclatais d'indignation. Le gardien me mit la main sur la bouche en me suppliant de me taire. Très bas je repris :

— On se tue souvent ici ?

— Pas trop, parce que c'est très difficile... Mais il y en a beaucoup qui s'affolent.

Je ne pus de toute la journée détacher mon esprit de ce suicide mystérieux. Je remplis des pages entières de réflexions et de malédictions contre les lenteurs de la justice, contre la détention préventive et contre le régime cellulaire, essayé sur des innocents I

SOITVENIBS d'un ÉTUDIANT DE 48 243

J'en rêvai la nuit. Comme il m'arrive de parler en dormant, je fus brutalement éveillé, vers quatre heures du malin, par mon second gardien, qui prétendit que je le faisais exprès et me menaça d'une punition rigoureuse, si je recommençais à (( gueuler ».

De peur de recommencer, je me levai.

J'avais assez, j'avais trop de Mazas !

Comment user ce second dimanche ?...

De mes notes exaspérées contre la prévention cellulaire, rapprochées de ma lettre non envoyée au proc\jreur de la République sur la prolongation de ma captivité sans motif déterminable, je me décidai à composer un mémoire pour les représentants Versigny et Noël Parfait.

Je m'y attelai fiévreusement avant le déjeuner. J'étais résolu à le continuer durant la messe et la promenade. Je voulais l'avoir terminé au moment de l'après-midi où Ton pourrait me redemander au parloir.

On sonnait la messe. Mon bon gardien ouvre ma porte, me crie joyeusement :

— En route !

Je ne détourne pas la tête, je laisse ma plume achever une phrase dont j'étais content, et je réplique :

— Non, je ne descends pas !

Il se rapproche de moi, me frappe doucement sur l'épaule et, de plus en plus gai, me presse de ramasser mes paperasses, de faire un paquet de tout ce que j'ai à emporter.

— Car vous vous en allez ! ajoute-t-il. Dès que j'ai compris, je suis prêt.

J'abandonne la fameuse chopine des politiques, deux beaux cigares et un assez volumineux paquet de tabac. Le gardien reconnaissant me salue jusqu'à terre et m'offre une poignée de main en me quittant au haut de l'escalier de sa galerie.

Au bas, le brigadier de la première galerie me reçoit et m'expédie vers la rotonde au milieu de la prison.

La messe commençait au-dessus de ma tête. En rendant mes effets, je pus contempler le curieux ensemble^es seize

galeries, toutes les cellules ouvertes, tous les prisonniers debout ou à genoux, tout le personnel des gardiens distribué à l'entrée des escaliers par section.

Nu, je fus précipité au galop vers l'une des cellules à double porte par lesquelles j'avais été introduit. J'y attendis un peu et me retrouvai dans le greffe, où l'on me fit repasser sous le niveau. Après constatation de mon identité, on me remit en cellule avec le paquet de mes vêtements, qui avaient été passés au soufre. Ma chemise avait été lavée, mais point repassée.

Habillé, je fus conduit vers un employé principal, qui me remit ce qu'il restait d'argent trouvé sur moi ou déposé pour moi, avec le compte de mes dépenses, qu'il me pria de vérifier. Mon reçu donné, il me notifia que j'étais mis en liberté par ordonnance de non-lieu.

Il sonna avec une certaine solennité. Une autre sonnerie répondit. Un homme armé de grosses clefs m'invita à le suivre. Une petite porte, puis une grande roulèrent bruyamment sur leurs gonds.

Enfin, me voilà dehors et libre !

Page 1