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AU QUARTIER LATIN

Il pleuvait, et j'étais indécis slii' la diiecUon à prendre.

Je montai dans un omnibus qui partait du chemin de icv de Lyon vers la Bastille, et je me fis donner une correspondance. Ayant réfléchi, je me décidai en route à aller droit chez Buissonnière, hôtel du Commerce, passage Je ce nom, entre les rues de l'Ecole-de-Médecine et Saint- André-des-Arts.

J'y arrivai à midi. Je trouvai mon ami achevant de déjeuner à iaib^e d'hôte.

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Il me fallut redéjeuner moi-même, raconter tout au long riiistoire do ma captivité et boire du Champagne, avec toasts à ma libération, à la libre-pensée, à Michelet, à Qtiinet, aux écoles, à la Révolution.

Les quinze ou vingt convives m'avaient Fun après Tautre honoré de l'accolade fraternelle. Ils prétendaient me promener à travers les cafés, les brasseries, les restaurants et les bals du quartier.

Ma résistance était taxée de modestie par les uns, de pose par les autres. J'adjure Buissonnière d'expliquer que des affaires... d'importance... On nous hue. Les plus avinés m'empoignent, veulent me transporter en triomphe dans la rue. Je me débats, je crie. Buissonnière gesticule avec moi. Mon ami dit ceci, dit cela, je ne sais quoi. Il obtient mon dégagement et le silence.

Je prouve que je ne cherche pas à me dérober à des o valions, exagérées sans doute mais dont je suis fier, dont j'aime les auteurs. Je promets de revenir dîner avec l^uissonnière ; j'accepte, pour le soir même, si l'on veut, un punch d'honneur organisé par les auditeurs du cours de Michelet.

Sur quoi on nous lâche, à plus de deux heures.

Je reconquis ma belle humeur au dîner. Au punch d'honufMir, qui me fut brillamment offert rue des Cordiers dans le grand snlmi du café du Voie nnivrrsrl, je fis mon discours de remerciement sur ce thème :

— Le premier devoir de lliomme politique, c'est de conformer ses actes à ses paroles, de wo prêcher que ce qu'il est capable de faire et do faire loul a^. qu'il prêche. Aucune force humaine ne saurait empêcher un homme convaincu tle mettre en accord ses actes et ses paroles, car aucune force humaine n'a de prise sur le for intérieur.

Comme c'était applaudi, je continuai :

-^ Parlons moins, agissons plus ! Ne nous endormons pas en rêvant à ce qui pourra être dans mille ans ! Tenonsnous éveillés, et faisons chaque jour ce que nous avons à faire !... Les vrais et grands citoyens sont ceux chez les-

quels l'illusion du bien ne se flétrit jamais, cenx qui, estimant les hommes en général plus qu'ils ne s'estiment euxmêmes, ne croient pas avoir assez fait tant qu'ils ne sont pas morts à la peine, et qui, pour ce qu'ils ont pu faire, ne réclament ni reconnaissance immédiate, ni gloriole après la vie !

Les acclamations redoublaient. Je m'abandonnai à l'inspiration.

J'évoquai 89 et 93, la grande République, qui doit être acceptée ou rejetée en son entier, hommes et faits, idées et conséquences.

— Ne vouloir, dis-je, que la liberté sans l'égalité ou l'égalité sans la liberté, sans la fraternité, c'est ne pas comprendre, c'est ne pas aimer, c'est compromettre, c'est trahir la Révolution.

Il éclatait des cris frénétiques de : Vive la République ! et vive la Révolution !

Nous étions cent cinquante. Presque tous les jeunes gens de la rive gauche qui me connaissaient étaient présents, aussi bien les artistes que les étudiants. Donnet, Laville, Lafare avaient pu recevoir à temps la nouvelle do ma mise en liberté et môme avertir Rannez et Paumier. Ce dernier ne manqua pas de débiter un poème sur los héros de la Révolution, qu'il me dédia.

Abel et Davet rapprochèrent de moi le spirituel Tagnary, pour l'heure simple clerc d'avoué, bientôt critique d'art réaliste, et que l'apothéose de Courbet devait conduire au Conseil d'Etat ; le grave Roch, future Eminence grise d'un tribun patriote ; le timide et gai Renoul, le charmant cajotteur des (( Vincent-de-Paul » de la Sorbonne. Ce dernier, qui était dans ses meubles, et emménagé rue de l'Ecolede-Médecine, proposa son appartement pour tenir, autant de fois par semaine qu'il nous plairait, des réunions régulières de délégués des écoles.

— Délégués si l'on veut, murmure Roch ; mais nous, rien que nous, ceux qui se connaissent bien, ceux qui se sont senti les coudes; pas d'autres!... Nous serons chez

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Renoul parfaitement. Il est seul sur son palier ; nul voisin, des murs épais... Il n'y a pas à parler au concierge. Le parfait portier ! jamais dans sa loge !... Cela vaudra beaucoup mieux que de nous voir dans les hôtels ou les cafés, pourris de mouchards.

— Il y en a même ici ! souffle le long nez de Polge, faufilé entre deux de nos visages.

S'il y en avait eu, n'aurais-je pas été ramené au Dépôt et à Mazas, accompagné, sinon de tous ceux qui me fêtaient, au moins de ce groupe d'élite, avec lequel je commençais à ourdir un complot réel ?

Le très prudent et très brave Polge défend de me reconduire à la sortie du café. Il se charge de me réintégrer sain et sauf en mon domicile.

Nous n'y allons pas par la ligne droite, mais par des courbes savamment combinées. Au lieu de descendre au carrefour de l'Odéon, nous remontons au Luxembourg : nous gagnons, par la rue Cassette, le marché Saint-Germain et la tortueuse rue du Four. D'après mon guide, nous avions failli être suivis ; nous avions dépisté « la mouche ».

Rue du Dragon, il tire la sonnette de mon hôtel, et attend assez longtemps l'ouverture de la porte qu'il referme sur moi de ses propres mains. Ce fut une affaire que d'obtenir, à deux heures du matin, après deux semaines d'absence, un bougeoir et ma clef. Le garçon avait oublié ma voix, qui lui sembla sinistre, tant j'étais enroué par l'éloquence et le punch. Le patron et la patronne se levèrent pour me reconnaître, et il fallut boire avec eux, afin de célébrer mon retour, — compliqué de la présentation d'une note.

Ce détail pécuniaire me rendit les jambes lestes à gagner ma mansarde du sixième. On ne s'était heureusement pas occupé de mon linge sale ; je retrouvai dans ma malle, laissée ouverte, le mouchoir de poche enveloppant ma réserve de cent francs.

Le lendemain, dès l'aube, j'eus la joie de lire dans V Evénement la nouvelle, transmise au monde, de ma sortie de

Mazas. Auguste Vacquerie y avait ajouté un commentaire très spirituel sur l'impuissance de la justice à couvrir d'inculpations quelconques les brutalités de la police contre la jeunesse des écoles :

(( Les étudiants arrêtés et relâchés comme innocents en sont quittes pour une semaine ou deux du régime de Mazas, pour l'inquiétude mortelle jetée en province dans leurs familles. Mais que deviendrait la France si l'on empêchait la jeunesse d'honorer l'indépendance courageuse et la pensée destituée ? »

Je courus à la Maison-d'Or remercier les vaillants journalistes au nom du quartier Latin.

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