‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 60 sur 81 · LE (( NOUVEAU JOURNAL · texte numérisé non relu

LE (( NOUVEAU JOURNAL

C'était à titre d'étudiant et de chef des manifestations des écoles que j'avais été présenté à V Evénement. Le cordial accueil de ses rédacteurs m'autorisait à m'bffrir comme apprenti journaliste, déjà propre à certaines besognes politiques et littéraires. J'y pensai, mais je n'osai pas.

Ainsi je fis la première expérience do drMix des qualités ou défauts qui m'ont nui le plus toute in.i \\o. : une audace sans calcul dans les initiatives de la vie publique ; une timidité incurable, l'ignorance — ou le mépris — de l'intrigue dans les affaires personnehes.

D'ailleurs, il venait de paraUre un organe des « jeunes », dont le programme m'avait plu et ne m'avait pas intimidé.

« Le Nouveau Journal n'a pas de maîtres : il est libre. A bas la livrée !... Enfant, n'ayant pas encore la force de se faire soldat dans la grande émeute, le Nouveau Journal prend une caisse et bat la charge à ceux qui tâchent ; il

est le lambour des poètes. Enthousiaste de tout ce qui est nature, il ne pardonne pas aux plagiaires et aux poltrons d'esprit... Confiant dans sa poigne, il va secouer hardiment le grand arbre de la littérature, pour en faire tomber les chenilles et les hannetons... Il criera sur les toits les œuvres et les noms des poètes. inconnus, et leur offrira une chaise au coin de son feu. Enfin il ne mâchera ce qu'il aura sur le cœur à personne, pas même aux grands artistes ; mais devant eux, il ôtera sa casquette! »

Les principaux collaborateurs de Fernand Desnoyers, auteur du programme, et d'Amédée RoUand, rédacteur en chef gérant, étaient des inconnus : Aylic Langlé, Raymond Deslandes, Camille du Locle, Eugène de Goddes (De Varennes), G. Hubbard, Edmond Roche, Achille Poincelot, Alfred Leroy, Gustave Carpentier

La rédaction siégeait, vers le milieu du faubourg Poissonnière, au rez-de-chaussée lumineux de la large cour d'une maison comme il faut.

Lo bureau se composait de trois pièces. Dans l'antichambre il y avait un grillage, sur lequel on hsait le mot Caisse, imprimé en caractères sans présomption. L'administration comprenait le caissier et un gamin.

Je m'adressai à ce dernier, qui me répondit lestement :

— Il n'y a personne !

Mais je m'étais nomme. Au bruit de mon nom, le caissier avait dressé la tête. Très ému, VEvénement à la main, il s'écria :

— Seriez-vous, riloyen Félicien, l'étudiant qui...

— Sans doute ! c'est moi.

— Pour vous, tous ces messieurs doivent être là !... Permettez que je vous annonce !

Les deux battants de la porte du salon sont ouvertes par le gamin. L'ancien sergent Harel bondit de la Caisse, fait le salut militaire et proclame :

— Le héros des Ecoles, l'étudianl sorti de INhizas, M. Félicien Brevet !

Du petit cabinet du fond sort un jeune homme de vingt-

cinq ans au plus, crinière blonde au vent, sans cravate, gilet blanc déboutonné.

Il commence par me presser contre sa poitrine. En vers, s'il vous plaît, il me présente aux pionniers de l'avenir poétique, dramatique, musical, artistique, économique et au besoin politique, — quand le cautionnement sera aboli, — rangés autour du tapis vert et préparant le prochain numéro du Nouveau Journal.

J'avais devant moi Amédéè Rolland.

L'élégance un peu hautaine d'Aylic Langlé, — futur directeur de la presse sous l'empire, hélas ! — m'en aurait imposé, si je n'avais été tout de suite mis ù, l'aise par les sourires sympathiques du gentilhomme peintre de Goddes et du dilettante du Locle.

Ma confiance et mon amitié furent vite acquises au groupe entier, grâce à l'esprit narquois du violoniste et poète Edmond Roche, qui devait mourir si jeune, après avoir organisé la première audition de Richard Wagner, h Paris, et traduit le Tannhâuscr pour l'Opéra. Mon enthousiasme politique trouva immédiatement deux échos des plus ardents chez l'économiste, alors saint-simonien, Hubbard, et le légiste Carpentier, appelé sitôt à disparaître, l'une des premières victimes du Deux-Décembre.

On me "reçut rédacteur avec de telles exagérations d'éloges sur mon courage civique, sur le talent que je devais posséder d'instinct, qu'il me fut impossible d'avouer que je n'avais fait imprimer de ma vie autre chose que, ce qirl avait paru dans YEvénement sur les manifestai ions des écoles. Je ne m'avisai guère non plus de poser d'une manière quelconque les conditions matérielles d'une collaboration régulière.

On m'étala dans toute sa largeur la feuille du Nouveau Journal; on me mit en demeure de choisir la partie qu'il me plairait de remplir chaque semaine.

Je me rappelai la leçon, dans laquelle Michèle! démontrait que le plus efficace instrument de l'éducation nationale peut et doit élre le théâtre. Je citai, d'après le maître,

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coinme siisropdble de fournir le type du drame populaii'e de la démocratie républicaine, la légende de La Tourd'Auvergne.

Amédée Rolland bondit sur moi :

— Ce drame, voulez-vous... veux-tu que nous le fassions ensemble ?

— J'ai le titre : Le Premier Grenadier de la République.

— Superbe !... Dînons ce soir chez moi, place Bréda, et dressons le plan !

— Ça y est ?

— Ça y est !

La convention était scetlée de deux larges poignées de main.

Ainsi improvisé auteur dramatique, il me fut. aisé de m'imposer, non pas critique au joui' le jour, mais régénérateur théorique de l'art théâtral. Dès la première semaine du mois suivant, j'entamai une série d'études intitulées : (( Du tliéàtre à l'époque actuelle et de son avenir ! »

L'étude n'avait rien de plaisant. Elle était, au fond, d'une austérité qui eût alourdi le Nouveau Journal, si l'inspiration des poètes et le réalisme des satiriques ne lui avaient donné des ailes. Ce qui détonnait échappait à la demi-surdité de Fernand Desnoyers, chef de notre orchestre, dont la gaîté de Piei^rot imperturbable excellait à rendre ma solennité digestible, avec deux entrefilets au poivre, piqués en tôte et en queue.

Mais le Nouveau Journal suspendit sa publication, ébranlé par un procès pour excursion sans cautionnement dans le domaine réservé de la politique, épuisé par la disette des abonnés. Les divisions parlementaires, les craintes d'émeutes et de coups d'Etat empêchaient le public le plus intelligent, auquel nous nous adressions, de pjendre assez d'intérêt aux choses littéraires et artistiques.

Quant au Premier Grenadier de la République, j'y avais ceiiainement consacré avec Rolland une quinzaine de soupers fournis par Dinochau et autant de nuits après. Nous

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avions élé très dérangés et troublés snjt par rinspiralion poétique, étrangère au sujet, qu'un peu trop de vin faisait monter à la tête de mon collaborateur ; soit surtout par les allées et venues, et les visites des amis et connaissances. Malgré ceci, malgré cela et le reste, le plan était tracé en cinq actes et dix-huit tableaux ; j'avais écrit le premier acte, j'attendais que mon collaborateur fournît le second.

Des démarches avaient été engagées au Cirque, à la Porte-Saint-Martin. Nous eussions achevé l'œuvre-type du théâtre républicanisé, si tout ne s'était effondré autour de nous : et le levier de nos débuts, le Nouveau Journal, et les directions de théâtre qui nous accueillaient, et la République elle-même, dont nous avions rêvé de nous faire les apôtres sur la scène !

Le drame ne put être repris. Mais la petite feuille ardente et g; lie devait renaître, radeau offert à quel(]ues jeunes iinul rages. Dt's mon entrée première, j'y avais été chez moi, grâce à la collaboration intime d'Amédée Rolland et à la respectueuse amitié du vieux caissier Harel. Ce n'est pas à dire que j'y gagnai de quoi vivre ; je m'y procurai au moins des entrées au spectacle pour passer mes soirées et môme un lit pour dormir.

Car il m'cirriva, au commencement de l'automne de 1851, tous les étudiants et les artistes étant en vacances, de. me trouver, faute d'avoir pu payer ma mansarde de la maison Bernard-Palissy, sans domicile et sans le sou, à deux heures du matin. Très las, affamé, j'avais erré par la ville, essayant de m'endormir sur une chaise du boulevard des Italiens, puis sur un banc des Champs-Elysées, sans cesse réveillé par des rondes de police.

Au matin, je m'étais rendu chez le pèie Ihirel on >^iM[ domicile des Batignolles, lui avais avoué mon enihnri as. Il me donn.i la clef du bureau gardé par le Nouveau Journal suspendu, m'installa un matelas sur la table de la rédaction ; même, ce matin-là, il se procura à déjeuner pour nous deux en vendant au poids « le bouillon » des vingt premiers numéros. L'ingéniosité de notre caissier

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sans caisse m'économisa un bon tiers des nécessités de l'existence durant la période de misère noire ii laquelle la politique absorbante et désastreuse me condamna durant l'hiver 1851-1852.

Mes entrées à l'Odéon, très désert alors, me fournirent la tranquillité, la lumière et la chaleur indispensables au travail du soir. Je restais au foyer durant les entractes, me chauffant, lisant et écrivant.

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