LE COLLÈGE BOURBON ET L'INVENTION DU GORENFLOT
L'internat, essayé une seule année, ne convenait en rien à ma nature, et j'aurais accepté sans chagrin de ne pas rentrer à Paris, si je n'y avais laissé une amitié et mon premier rêve d'amour.
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J'étais seul du pensionnat en seconde au collège. Quand nous nous rendions à Bourhon, deux par deux, les matliématiciens, les philosophes et les rhétoriciens marchaient en tête. Je venais ensuite, accompagnant un demi-pensionnaire, élève de troisième, timide et faible, que le chef dïnstitution avait en quelque sorte mis sous ma protection. Il était d'autant plus choyé qu'il appai:tenait à une famille de financiers Israélites, lancés dans la création des chemins de fer et qui devaient bientôt atteindre à. la plus haute fortune.
Un incident extravagant, qui se produisit au commencement de l'été de 1847, transforma ce compagnonnage en vive amitié.
Nous entrions au collège Bourbon par la rue Caumartin ; nous en sortions par la rue du Havre. Sur le trottoir, où nous rangeaient nos maîtres d'études pour nous ramener à nos pensions, s'ouvrait une petite pâtisserie, qui est devenue grande, grâce au succès du baba spécial dénommé (( le Gorenllot )) par nous autres, ses premiers appréciateurs.
Beau'coup de condisciples de troisième et de seconde abusaient de ce qu'Eugène en mangeait souvent avec moi, pour faire inscrire à son compte le total dévoré par l'assistance entière.
Le pâtissier s'y prêtait de la meilleure grâce, le père d'Eugène habitant en face et les notes présentées fin du mois à l'administration des chemins de fer de Saint-Germain, de Versailles et de Rouen, s'encaissant avec facilité. Par malheur, la consommation ne resta pas modeste, les additions montèrent trop vite et trop haut.
Un beau matin, le pâtissier se mit en travers de sa porte, déclara ne plus vouloir passer un gorenflot qu'à qui avancerait deux sous.
Notre foule gourmande s'ameuta. Elle eût cassé les vitres, dévasté le magasin, si cette explication catégorique ne lui eût été immédiatement fournie.
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— Monsieur le père de Monsieur Eugène refuse de payer pour tout le monde !
La colère générale se tourna aussitôt contre Eugène, qu'on entoura en criant :
— Petit juif ! petit juif !
Cette cruauté enfantine na"exaspéra. Je me plantai devant mon camarade. J'appelai les autres lâches.
Trois ou quatre levèrent les mains sur moi. Je. m'élançai, tète baissée, à la bretonne. J'en atteignis un en pleine poitrine et l'abattis sur la chaussée crachant le sang. Mais, tombé avec lui, je ne me relevai pas, assailli par dix autres qui m'accablaient de coups de pieds, de coups de poings.
Je ne fus arraché aux fanatiques du gorenflot gratuit pour nous, obligatoire pour Eugène, que par le secours de plusieurs maîtres d'études des divers pensionnats.
Il fallut l'intervention du censeur du collège, en personne, pour sauver la pâtisserie et dissiper l'émeute enfantine.
Je pus retourner à la pension avec mes jambes, n'ayant rien de démoli. L'infirmière m'appliqua un cataplasme sur l'œil très gonflé et une compresse d'eau sédative sur les reins.
Je me reposai dans un lit, mais sans dormir.
Le dîner sonnant, je descendis au réfectoire, où les camarades me firent une ovation. Je bus à la santé de tous un verre de bon vin vieux qu'un garçon m'apportait de la part de M. le directeur.
Gelui-ci, au milieu de la récréation, vint me chercher. En me prodiguant les témoignages d'une ardente affection, il m'emmena au parloir.
Je my trouvai devant le père d'Eugène, qui me remercia d'avoir défendu, vengé son fils. Il m'invita à aller passer chez lui les jours de congé où je ne ^serais pas réclamé par mon correspondant, — qui ne me faisait sortir que deux fois par mois.
Le dimanche suivant, une voiture me prit rue de Clichy
et le cacher me confia au conducteur du train de Saint- Cloud. A la gare, Eugène m'attendait. Il me mena, a travers bois, dans une opulente villa.
Je fus introduit dans un salon comme je n'en avais jamais vu, et j'eus à traverser deux haies de graves personnages en habit noir et de dames en superbes toilettes. J'étais ébloui et très embarrassé. Je fus vite mis à l'aise par la maîtresse de la maison. Elle m'embrassa en me remerciant gaiement de m'être montré le brave ami du « petit juif ».
Un domestique en livrée ayant annoncé : <( Madame est servie ! » elle me conduisit par la main au bout de la table, où elle m'institua (( président du groupe de l'avenir )>.
Ce groupe comprenait une douzaine de petits garçons et de petites filles; frères, sœurs, cousins et cousines d'Eugène. La société sérieuse ayant assez vite fini de déjeuner, notre dessert se prolongea on ne peut plus joyeusement.
J'avais auprès de moi une rieuse intarissable, plus enfant que les. plus jeunes, quoiqu'elle eût, à quatorze ans, toutes les grâces d'une jeune personne bonne à marier. Ce fut elle qui, durant la journée entière, se fit mon guide à travers le parc et m'initia à toute sorte de jeux parisiens ignorés dans ma province.
Jusqu'à la fin de l'année scolaire ces délicieux dimanches de Saint-Cloud se renouvelèrent chaque quinzaine avec des enchantements nouveaux. Je jouis du dernier, quatre jours avant la distribution des prix et mon départ pour Nantes.
Eugène, son frère et la cousine Lia me reconduisaient à la gare de Saint-Cloud. Les yeux brillants de la cousine, son teint rose, ses flots de cheveux noirs échappés de son chapeau de paille provoquèrent de ma part un témoignage d'admiration qui s'exprima par cette phrase balbutiée :
— Je ne pourrai vous oublier, mademoiselle î
^'était aussi bien dit que bien senti, paraît-il, car M"« Lia, toujours riant, me répliqua vite :
— Ni moi non plus I
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Ce que je n'aurais pas osé, elle le fît. Elle m'embrassa sur les deux joues, tandis que ses cousins me serraient la main en me disant :
— Au revoir !