‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 61 sur 81 · LE COMITE DES JEUNES · texte numérisé non relu

LE COMITE DES JEUNES

Picnoul ùLail le joane ami de Déranger, il fut môme le dernier biographe que le chansonnier ait eu de son vivant. 11 possédait une Lisette, ou plutôt il était possédé par elle. Car il avait à peine dix-huit ans ; la liaison, racontait-on, l'avait surpris, de passage dans la joyeuse ville d'Angers.

Le très expérimenté Polge m'avait fait observer que l'un des premiers articles du Manuel des conspirateurs ordonne d'éliminer les femmes, fussent-elle légitimes.

J'étais un peu inquiet du détail féminin, la première fois que je fus reçu chez Renoul en qualité de comploteur libéré.

Le Stigc Uuch me rassura :

— La femme est sûre... Sa présence nous couvre.

Nul n'était mieux à même d'en juger. Né à Poitiers comme Renoul, il connaissait le ménage depuis son origine. Il se dit là, il se prépara, des choses de la gravité la plus périheuse. Rien, absolument rien, durant plusieurs mois, ne fut éventé par étourderie féminine. En vérité, la

police, qui avait l'œil sur nous, se persuada, — comme cela nous arrivait quelquefois bruyamment jusque dans les escaliers, — que nous jouions à colin-maillard, tandis que nous organisions sérieusement la résistance au coup d'Etat prévu.

D'où venait celle Liselle et qu'est-elle devenue ? Il n'importe ! Elle fut d'une merveilleuse fidélité à notre cause.

Petite et grasse, rouge de cheveux, avec des taches de rousseur sur un visage chiffonné et des yeux vifs sous des paupières étroites, elle n était pas assez jolie pour ren dre notre société jalouse de son hôte, ni celui-ci défiant visà-vis d'aucun de nous. Elle ne causa donc ni rivalités ni divisions. Au contraire, parfois sa raillerie, souvent son thé ou son café, et dans les jours tragiques, sa cuisine improvisée rallièrent, maintinrent en permanence le Comité des jeunes.

Nous arrivions des quatre points cardinaux de la société, avec des caractères en contraste, des natures mobiles, des idées d'autant plus portées à s'entrechoquer, qu'elles ne nous appartenaient pas en propre.

Jules Vallès, qui sortait de sa famille en révolté, menaça d'être un élément de désaccord. Il avait été tant battu et si ridiculisé dans son enfance qu'il était jaloux de tout : de Fhabit d'Abel, de la chevelure blonde de Renoul, de ma crinière brune, de la souplesse de Tagnary, de la vigueur de Roch, ainsi que de la mélancolie de Flory et de la gaieté de Davet. Ses taquineries avaient beau s'aplaiir contre des oppositions souvent unanimes, sans cesse il émettait des opinions baroques, des idées osées jusqu'à la folie furieuse. Mais il était trop sceptique pour se fâcher, quand il se trouvait seul de son avis ; après avoir tout fait pour empêcher une discussion d'aboutir, si un acte était décidé, il ne le contrariait pas et y prenait part à son rang, avec autant de résolution, mais plus de bruit qu'un autre.

Dès le début de nos réunions rue de l'Ecole-de-Médecine, il s'avisa de mettre sur la sellette Béranger. Il le traita

SOUVENIRS D'tJN ÉTUDIANT DE 48 255

de (( vieux rentier qui court les filles » pour ses chansons légères, et, pour les politiques, de « principal électeur du Dix-Décembre ». Il avait entendu certains de nous exprimer ces appréciations ; il nous sommait de les soutenir chez celui qui considérait le célèbre chansonnier comme son second père... et devant Lîsette !

Un autre jour, rien que pour exaspérer le lyrique Paumier, il mettait à sac Noire-Dame de Paris, ^quahfiait Victor Hugo et les romantiques de « restaurateurs de catliédi'ales et de bons dieux )>.

Il nous retourna tous contre lui le soir qu'il se permit de se moquer de notre Michelet, d'opposer P.-J. Proudhon à Edgar Quinet, de contester presque tous les héros de la légende révolutionnaire, depuis « cette pourriture de Mirabeau )), jusqu'à Robespierre, <( ce pion ! » Il n'admirait que Marat, laid, misérable et malade, l'ennemi des (( poseurs d'Etat », le défenseur des (( réfractaires », l'ami du peuple assassiné par l'amoureuse de ces bourgeois de Girondins !

Quoique président, j'interrompais avec colère. La séance tournait en mêlée oratoire entre Zoïle (comme le classique Abel surnommait Vallès) et Danton, comme me désignait Flory par moquerie.

Je m'emporte tout à fait. Je lance des mots violents. Flory se prétend insulté. Il m'envoie deux témoins, ses deux compatriotes poitevins, Roch et Renonl. Je choisis pour les miens Abel et, afin de faire enrager le petit Jules, le bon gros Rambert.

Au bout d'une journée d'afiées et venues mystérieuses les quatre témoins dressaient un procès-verbal, d'après lequel les adversaires retiraient mutuellement les paroles vives échangées et k réservaient leur égale honorabilité et leur égal courage pour le service de la cause commune ».

Je contresigne gaiement. Mais mon adversaire, plus jeune, surexcité par le véritable auteur du conflit, ne cède que devant la menace d'être abandonné par ses témoins et de n'en pas trouver deux autres dans le Comité des jeunes.

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