LA SITUATION EN
Pour déterminer l'utilité dont pouvait être la formation du Comité des jeunes, il fallait nous rendre compte de la situation politique. Après des causeries qui n'aboatissaient pas, je fus chargé de présenter un rapport.
Tout au commencement de l'année, le çûusin du président de la République, M. Napoléon (Jérôme), qui siégeait sur la Montagne, avait porté à la tribune de la Législative une accusation contre le général Changarnier. Il s'agissait de certaines instructions transmises à l'armée et à la garde nationale, et qui, suivant (( le prince rouge », ébranlaient l'autorité de l'Assemblée nationale.
Changarnier se justifia sans peine. La majorité, royaliste comme lui, lui décerna un vote de confiance qui renversa le cabinet.
Le nouveau ministre de la Guerre, Regnault-de-Saint-Jean d'Angély, se hâta de destituer Changarnier. Il appela l'obscur général Perrot à la tête de la garde nationale et mit l'armée de Paris aux mains de Baraguay-d'Hilliers, en faisant signaler par les feuilles napoléoniennes que cet officier supérieur avait refusé de Cavaignac un commandement contre les insurgés de Juin.
L'émotion de la majorité parlementaire se traduisit par une interpellation, que développa Rémusat, que soutint Dufaure. On y releva tout ce qu'avait dit et fait de menaçant le président de la République dans ses excursions à travers les départements.
(( La France inquiète cherche la main et la volonté de l'élu du 10 décembre ! )> s'était-il écrié dans l'Est.
Dans l'Ouest, à Cherbourg, il avait promis de satisfaire aux vœux du pays (( si les populations voulaient bien fortifier son pouvoir et écarter les dangers de l'avenir ». —
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Il avait passé à Versailles, dans la plaine de Satory, des revues avec distribution de victuailles et de bouteilles de Champagne, où les troupes avaient hurlé : (( Vive Tempereur ! » sur le signal donné par plusieurs colonels. — La foule parisienne amassée devant la gare Saint-Lazare, au retour de ces démonstrations militaires, avait été assommée par les gourdins de la société du Dix-Décembre, police personnelle de llouis Bonaparte.
Changarnier ayant rappelé aux troupes le devoir du silence sous les armes, le général Neumayer, dont la divi- , sion s'était abstenue d'acclamations factieuses, avait été mis en disponibilité.
Par les promotions qui suivirent les expéditions de Zaatcha et de la Petite Kabylie, le président préparait la pépinière de bandits à étoiles, indispensables pour perpétrer un coup d'Etat.
Le ministre Baroche avait d'abord feint de ne pas comprendre les insinuations portées contre la loyauté du président ; il avait soutenu que le cabinet prouverait par ses actes sa fidélité à cette déclaration du message :
(( Nous sommes dans la Constitution ; nous voulons >' rester ! »
Mais la majorité monarchique ne se laissait plus prendre aux phrases vagues. Une partie de la minorité républicaine était disposée à profrtei' de l'occasion pour culbuter et le ministère et le président. Le colonel Charras qui, le 29 janvier de l'année précédente, avait signalé la première velléité du coup d'Etat, adjurait ses amis de ne pas soutenir Bonaparte contre Changarnier et de les laisser s'enferrer l'un l'autre.
Baroche réussit néanmoins à enflammer les montagnards naïfs, au proflt des bonapartistes conspirateurs, en dénonçant les pèlerinages légitimistes à Wiesbaden, où s'était présenté Henri V, les pèlerinages orléanistes à Claremont, où venait de mourir Louis-Philippe, et les intrigues de (( In Fusion » ourdies dans la réunion des Droites rue de Poitiers.
Berryer avoua flèrement être allé par-dessus la frontière allemande, saluer un exilé, (( le Roi >>, il déclara que si la fusion ne s'opérait pas entre les deux branches de la maison de Bourbon, si la majorité monarchique était brisée, la. France tomberait ou dans la démagogie ou sous un absolutisme absurde.
Thiers reconnut (( n'avoir pas voulu laisser mourir sans le voir, un roi dont il avait combattu la politique en respectant sa personne » ; il exprima son repentir d'avoir soutenu la candidature de Louis Bonaparte à la présidence de la République ; pour conclure, indiquant ce qu'il adviendrait si l'Assemblée cédait devant les projets évidents du pouvoir exécutif, il prononça le mot célèbre : L'Empire est fait !
Le résultat de cette confession générale des partis fut le vote d'un ordre du jour de défiance, devant lequel disparut le ministère Baroche.
Louis Bonaparte distribua les portefeuilles à des inconnus, n'appartenant pas à l'Assemblée. Mais, au bout de quelques semaines, ayant besoin d'argent, pour obtenir le supplément de dotation qui lui était refusé, il chargea Léon Faucher de reconstituer un cabinet parlementaire.
Le nouveau ministère végétait, dupe du Président qui attendait son heure, et préparait l'occasion en surexcitant les divisions de l'Assemblée. Car il était forcé de s'appuyer sur le républicain Marc Dufraisse pour empêcher de passer l'abrogation des lois d'exil, en faveur des Bourbons ; et tout de suite, afin de rallier la majorité réactionnaire, de s'attaquer aux républicains, d'invoquer le spectre rouge !
PROJET d'enlèvement DE LOUIS BONAPARTE
Le 1^^ juin 1851, inaugurant une section de la grande ligne Paris-Lyon-Méditerranée, le président Bonaparte
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avait adressé au maire de Dijon un discours très clair et t]ès inquiétant :
« Si la France reconnaît qu'on n'a pas le droit de disposer d'elle sans elle, la France n'a qu'à le diie ; mon courage et mon énergie ne lui manqueraient pas. »
Ce défi à la représentation nationale fut relevé, le 3 juin, par Changarnier :
« Personne n'obligera les soldats à marcher contre le droit, à marcher contre cette Assemblée. L'armée n'obéira qu'aux chefs dont elle est habituée à suivre la voix. Maintenant, législateurs de la France, délibérez en paix ! »
Léon Faucher, qui accompagnait le président à Dijon, était vite rentré à Paris. Le matin même, il avait fait paraître au Journal offlciel l'allocution napoléonienne, expurgée des phrases factieuses. Il déclara que « le gouvernement ne reconnaissait d'autre discours que celui inséré au Moniteur »!
Ce désaveu suffit à la majorité parlementaire, — mais pas au Comité des jeunes. Nous suivions avec attention les phases de l'instruction de ce que les feuilles réactionnaires appelaient (( le grand complot de Lyon ». Après avoir servi, depuis octobre 1850, de prétexte à l'arrestation d'un nombre considérable de républicains dans le Midi et à Paris, cette affaire n'aboutit que le 28 août 185L L'un des conseils de guerre de la seconde ville de France, maintenue en état de siège, condamna une vingtaine de citoyens à l'emprisonnement ; les trois, chefs, Gent, Ode et Longomazino, à la déportation à Nouka-Hiva.
J'étais de cœur avec eux. puisque leur but avoué était d'opposer une vaste organisation de résistance populaire à la préparation évidente du coup d'Etat.
Je proposai au Comité des jeunes de recommencer ce que d'autres venaient de manquer et de nous y prendre de manière à ne pas être arrêtés avant d'avoir agi. On discuta durant des semaines. Sous le coup du discours de Dijon, on arriva à une tentative d'action. Le vieux Polge, qui voyait des mouchards partout, n'en
conspirait pas moins perpétuellement depuis 1839. Il m'apprit et j'enseignai aux camarades le procédé d'organisation réputé le plus sûr : le groupement quatre par qua+re, chaque chef de groupe ne connaissant que le quatrième d'un autre groupe, si bien que la chaîne peut être rompue partiellement sans que Torganisation soit brisée dans son ensemble. Le comité central, de huit membres, n'est connu que d'autant de chefs des premières sections ; son mot d'ordre doit courir partout sans que ceux qui le donnent soient saisissables.
— Nous sommes mille au quartier Latin, me dit un jour Polge.
— Si, pour voir, nous faisions, proposai-je, une répétition générale, sous forme de promenade au Luxembourg ?
Il accepta. Un rendez-vous fut lancé un soir pour le lendemain matin, dans l'allée le long des serres, jusqu'à la porte de l'Observatoire. Nous reconnûmes, non pas mille, mais environ trois cents étudiants.
Pour mon initiateur, ce n'était guère. Je jugeai le résultat encourageant. Ce fut aussi l'avis de Roch qui estimait infiniment plus la qualité que la quantité.
— Au moment amené avec art, ou choisi avec opportunité, il suffit pour faire une révolution, me disait-il, d'un petit groupe d'hommes sûrs, résolus à tout, rendant, par quelque acte décisif, irréparable, le recul impossible aux foules entraînées.
A six, retirés au fond d'un cabinet obscur, tandis que Lisette amusait les autres dans la salle à manger de Renoul, on mit à l'ordre du jour ceci :
— Faire avorter le futur coup d'Etat en enlevant Bonaparte.
Quatre se chargèrent d'observer discrètement les alentours de l'Elysée et les habitudes extérieures du président. On reconnut que le personnage sortait assez souvent de son palais, à pied ou à cheval, sans trop de compagnie, et qu'il pouvait être atteint.
L'objection que nous risquions nos têtes dans l'aventure
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fut examinée. On écarta simplement celui qui l'avait élevée. Mais un autre fit observer que Féchec de notre entreprise pourrait causer l'insuccès des plans sans doute médités par les chefs de notre parti ; donc, que le devoir strict et l'honneur nous forçaient de donner avis préalable à quelqu'un des plus sûrs représentants de la Révolution.
— On raisonne trop ! murmura ironiquement Roch. Cependant l'idée était juste ; elle fut agréée. La mission
nous fut confiée à Vallès et à moi, de consulter le président de la Montagne, Charles Lagrange, que je connaissais. Jules croyait à la légende du coup de pistolet du boulevard des Capucines, sans lequel, d'après Roch et lui, l'insurrection de Février n'aurait pas réussi. Il se trouva décontenancé en entendant le grand homme des barricades nous répéter que le fait avait été plusieurs fois démenti par lui-même. Lagrange m'ayant déjà expliqué, le 13 juin, la théorie des manifestations sans armes, je ne m'étonnai guère de recevoir une seconde fois de ce barricadier les conseils les plus pacifiques. L'exemple de Gent et do la Marianne arrêtée dans son développement lui servit pour nous démontrer l'inefficacité des sociétés secrètes.
— Dans votre situation, au milieu des écoles, nous dit-il, continuez à vous sentir les coudes publiquement ; maintenez allumé le feu sacré... Vous n'avez pas besoin de conspirer pour cela.
Comme il affectait de ne pas répondre directement à la communication que nous avions été chargés de lui faire, nous mîmes les points sur les i. Il fut bien obligé de se prononcer.
— Ce serait, s'écria-t-il, une foHe ?
— Brutus, pourtant, débarrassa de César la République romaine.
— Oui, 'mais vint Auguste qui engendra une interminable série d'empereurs, jusqu'aux Augustules, jusqu'à la ruine de Rome... Jeunes gens, défiez-vous des souvenirs classiques.
— Nous nous en moquons, interrompit Jules Vallès.
— Si vous manquiez le coup, vous relèveriez le prestige de ce misérable qui va demain sombrer dans le ridicule.
— A moins qu'il ne vous empoigne ! répliqua Jules.
— Mais si nous réussissions ? dis-je.
— Eh bien ! ce ne serait pas au profit de notre cause. Le pays reprendrait peur, comme en Juin. Il se jetterait dans les bras de Ghangarnier, qui restaurerait une monarchie quelconque.
— Donc, rien à faire ? demandai-je avec quelque impatience. Rien ?
— Non, si ce n'est ce que nous faisons, continua Lagrange, exaspérer le conflit entre le président et les monarchiens; préparer le suffrage universel à balayer toutes ces pourritures dans la fosse commune... Revenez me voir, jeunes et vaillants citoyens ! Garantissez à vos camarades que la Montagne veille ! Attendez son signal.
Nous retournâmes penauds vers nos quatre amis, qui s'étaient déjà procuré des armes pour l'expédition : trois mauvais pistolets et des couteaux-poignards.
On critiqua fort les illusions parlementaires de la Montagne, — jouant à cache-cache sur les derrières de <( Badinguet » et de (( Bergamotte ».
On ne renonça pas, on remit à décider après nouvelle vérification, sur place, de la possibilité ou de l'impossibilité de l'entreprise.
Deux allèrent avec leurs armes se promener toute une journée autour de l'Elysée. Ils virent, derrière le palais, le président passer seul à côté d'eux. Ils n'auraient pas pu l'enlever, mais ils auraient pu le tuer, assuraient-ils, avant l'arrivée des mouchards, qui ne veillaient que de loin et ne les avaient nullement remarqués.
Résolus au sacrifice de leur propre vie, ils auraient pris la vie de l'autre, si sa mort avait été délibérée et prononcée.
~ Après la légalité, des scrupules f murmura quelqu'un.
Comme je présidais, je le rappelai à l'ordre, et je mis aux voix la question :
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— Nous reconnaissez-vous le droit de condamner Louis Bonaparte à mort et de l'exécuter ?
Personne ne répondit : Oui ! sans phrase.
Maïs l'avis unanime fut que la question pourrait être utilement posée de nouveau, après que l'Assemblée nationale aurait décidé sur la revision de la Constitution.