LA REVISION, LE SPECTRE ROUGE
Le Comité des jeunes célébrait gaîment (( l'anniversaire du premier jour de la régénération de l'humanité », au moment où l'Assemblée législative entamait, le 14 juillet 1851, le débat sur la revision de la Constitution de 1848.
Notre discussion b, nous, avait embrassé le passé, le présent et l'avenir i
Faire partie d'une seconde Convention nationale était le rêve suprême des plus âgés d'entre nous. Quant aux plus jeunes, nous étions aussi des ambitieux, avouons-le, mais des ambitieux comme il ne s'en produit plus guère, je le crains. Nous n'aimions à jeter nos noms au vent que s'il y avait péril. Nous étions prêts à sacrifier tout. Si nous avions hâte d'être capables de devenir quelque chose, ce n'était, en vérité, que par amour de l'éternelle justice.
— • Dans le passé, m'écriais-je un des soirs où s'agitaient ces rêves, nous ne devons être ni jacobins ni girondins. Soyons dans le présent et socialistes et républicains ! Nous, les petits, donnons aux grands l'exemple de l'oubli des divisions historiques et de l'union pratique, d'abord pour rompre les obstacles, écraser la réaction cléricale, ensuite pour rendre le peuple moralement et matériellement capable de se gouverner lui-même.
Mes grandes phrases de politique fraternelle et active
exaspéraient Vallès. Il ne connaissait qu'un seul lait dans l'histoire contemporaine : le fratricide de juin 1848 ! Venger juin, il ne parlait que de cela. Notre horreur de Bonaparte, complice de l'insurrection fatale, était tempérée chez lui par la haine de Cavaignac et de tous les généraux, officiers et représentants républicains qui avaient été, comme il hurlait sans cesse, les bouchers, les bourreaux des ouvriers de Paris !
Je le mis en rage un jour que je démontrais qu'il fallait que tous les républicains fussent d'un côté, tous les monarchistes de l'autre. Je citais le plus antibonapartiste des représentants, le colonel Charras, comme pouvant devenir, dans la circonstance décisive, l'épée vengeresse de la République.
On imposa violemment silence à notre maratiste. Ou faillit le jeter dehors quand je décidai, malgré ses protestations, le Comité des jeunes à conclure que, sauf l'élection du président par le suffrage universel, la Constitution que nous avions était démocratique et devait être défendue, envers et contre tous, jusqu'à la mort.
Du 15 au 21 juillet, notre comité siégea en permanence chez Renoul, suivant la discussion parlementaire de la revision avec une attention fébrile, prêt à tout événement. Nous nous débitions, au milieu des huées, les passages caractéristiques des discours de Falloux, de Berryer, de Baroche : à travers les bravos, les harangues de Michel (de Bourges), de Cavaignac, de Charras, de Victor Hugo.
C'est dans cette discussion que le grand poète s'écria : (( Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ! »
Chaque jour l'un de nous courait aux nouvelles dans la salle des Pas-Perdus de l'Assemblée. Nous ne faisions qu'aller et venir de la rue de l'Ecole-de-Médecine à la place de Bourgogne, durant le scrutin final par appel nominal à la tribune.
La revision ne pouvait être obtenue qu'aux deux tiers des voix. Ce (( quorum » ne fut pas atteint. .Sur 750 votants,
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 265
-14G se prononcèrent pour, 278 contre. La revision était repoussée !
Nous étions au complet — moins le petit Jules — lorsque j'apportai la nouvelle et la commentai en ces termes :
— Le Bonapaite est rivé à son serment. S'il bouge, qu'on l'empoigne, qu'on l'anéantisse !... Vive la Constitution! Vive la République !
Ces cris furent répétés par les fenêtres, sur lesquelles Renoul improvisa une illumination toute rouge.
Dui'ant quelques semaines, nous eûmes l'illusion d'une . trêve, durant laquelle la démocratie républicaine aurait le temps de préparer de bonnes élections pour 1852.
D'après la Constitution — non revisée, — Louis Bonaparte devait descendre du pouvoir le second dimancbe du mois de mai, et il n'était pas rééligible. Certains monarchistes, désespérés de l'avortement de la Fusion, mettaient en avant le prince de Joinville. Les républicains les plus avancés, — et nous en étions, — proposaient... Martin Nadaud, le maçon de la Creuse, descendu d'un échafaudage de Paris sur les bancs de l'Assemblée nationale.
Comme il avait été, dans sa première jeunesse, affibé à la société des Droits de l'homme et plus ou moins disciple do Cabet, la réaction ne manqua pas d'en faire le fantôme de l'anaichie et du communisme. L'Elysée, qui avait réellement peur de la popularité de cet homme du peuple, répandit à. des millions d'exemplaires une infâme brochure, le Spectre rougr, écrite entre deux vins par un farceur sinistre, l'ex-piéfet Coco Romieu.
L'ouvrier Xadnud, fils de paysan, ne posait pas pour la blouse. A\\ Palais-Bourbon, il étonnait par la correction de son attitude les ducs et les princes assis sur les mêmes bancs que lui. Nous l'avions entendu défendre à la tribune les associations persécutées, expliquer les questions sociales avec l'esprit le plus pratique, en termes d'une simplicité cordiale.
— Nadaud, nous disions-nous au Comité des jeunes et allions-nous répéter dans les centres populaires, Nadaud
élevé à la présidence de la République par les suffrages des paysans et des ouvriers, ne serait-ce pas Tavènement du travail au faîte de TEtat démocratique?